UN PEU D^ÉCUME BLANCHE
Pourquoi donc cette écume et ces franges d'argent Sur l'eau qu'un rayon d'or fait blonde?
C'est qu'un navire passe, et le clioc diligent De l'hclice a soulevé l'onde.
Mais est-ce bien l'acier qui, traversant les flots,
Creuse cette large blessure?
Avec des hurlements, des râles, des sanglots,
La mer frémit sous la morsure.
0 flots, si VOUS pleurez autour du bateau noir Que vos blanches vagues enlacent,
Si vous avez ces cris d'atroce désespoir Que seuls les cris humains dépassent:
Est-ce que vous souffrez du poids mystérieux
Porté par ce radeau fragile Que tant de pauvres cœurs, graves, silencieux,
Alourdissent de leur argile?
Voulez-vous effacer par vos rumeurs le bruit De la grande douleur humaine ?
Voulez-vous empêcher dans le vent et la nuit Que notre âme entende sa peine?
Comprenez-vous, ô flots terribles et profonds,
L'effroi de voir fuir la lumière A l'heure où le couchant va glisser sur nos fronts,
Laissant la nuit plus solitaire?
UN PEU d'Écume blanche 169
Et savez-vous l'horreur d'aller vers Finconnu
Avec l'angoisse qui nous hante D'entrer au port les mains vides et le cœur nu,
Ou de sombrer dans la tourmente?
Non, vous ignorez tout de nos rudes destins ;
Vous n'ùtes qu'un peu d'eau qui bouge ; Sur vous passe le vol des désespoirs hautains
Avec le crépuscule rouge.
Tout est vain près de vous, la tristesse, les pleurs
Vous n'entendez pas la parole Qui vous jette en passant le secret des douleurs
Pour que votre ciiant les console.
Comme un portail de bronze ouvert sur l'Infini Dont vous nous cachez le mystère,
Quand vous vous entr'ouvrez on croit voir réuni Un moment le ciel ci la terre.
Mais lorsque, frissonnant d'angoisse et de terreur,
Sur votre masse je me penche, Son jet puissant se brise, el, de tant de grandeur,
11 reste un peu d'écume blanche.
DAXS MA CABINE
Ce malin je dormais sur celte étroite couche, Refuge vacillant du passager d'un jour ; Des mots que prononçait une invisible bouche M'ont éveillée : k 0 mon amour! Mon cher amour! »
Et je me suis dressée à cet aveu si tendre, Les bras tournés vers toi que je croyais venu Dans le silence lourd de ma nuit pour me prendre Et m'emporter bien loin du rivage inconnu.
Mais dans la solitude immense que contiennent Quatre planches de bois sur le bateau flottant, Je n'ai vu que les blancs rayons du jour qui viennent M'annoncer le retour du devoir qui m'attend.
Et pourtant cette voix n'était pas un vain rêve, Et les mots entendus étaient des mots humains, Des mots qui font que l'être appelé se soulève Pour suivre l'être aimé sur les plus durs chemins.
En moi, vibrants, réels, ils résonnaient encore, Et j'essayais en vain de savoir le secret De cet hymne d'amour soupiré dès l'aurore ; Mais, soudain, j'ai ployé sous un mortel regret.
Ce n'était pas pour moi que les mots de caresse Dans le matin doré s'ouvraient comme une fleur Je sentais là, tout près, la vivante tendresse Dont le cri jaillissant me disait la douceur.