DANS MA CABINE
Je n'ai pas su pleurer, je n'ai pas pu sourire ; J'ai regardé ma vie avec les yeux profonds De celui qui, debout sur le pont du navire, Cherche ce que la mer recèle en ses bas-fonds.
Vous m'aviez fait, mon Dieu, tous les dons les plus rares: La jeunesse, la joie, un cœur brûlant et fier; Mais je les possédais comme font les avares. Sans savoir que demain prend ce qui fut hier.
Pourtant j'aimais la vie, et mon àme était prête A tout le don de soi qu'exige le bonheur; Je savais affronter vaillamment la tempête Et j'avais, sans faiblir, accueilli la douleur.
J'allais vers l'avenir... Dans mes mains frémissantes Je portais le trésor merveilleux de la foi; La vieillesse et la mort, ces lointaines passantes, Sur mon front calme et pur ne posaient nul efTroi.
Mais, bien avant la nuit, le vent rude du large A brisé les bourgeons de mes frêles espoirs ; Je reste solitaire, avec la lourde charge Des regrets douloureux et des graves devoirs.
Et mon cœur est broyé par trop de sacrifices, Comme un grain de froment sous la meule de fer; Et je crois qu'il n'est pas, au jardin des supplices, Un tourment que mon être encor n'ait pas soufferL.
Peut-être il le fallait pour éveiller mon âme Au sens mystérieux des choses d'ici-bas! Avant d'avoir pleuré je n'étais qu'une femme, Et maintenant je sais ce qu'on ne nous dit pas.
Ainsi moi qui m'en vais seule à travers le monde, Je comprends mieux que toi l'adorable douceur Des mots dont, ce matin, entre le ciel et l'onde. Te berçait ton amant, ô passante, ô ma sœur!