‹ La maison de Jeanne d'Arc à DomremyChapitre 4 sur 14 · STATUE DE JEANNE D'ARC, DAPRÈS M. PIERSON · texte numérisé non relu

STATUE DE JEANNE D'ARC, DAPRÈS M. PIERSON

(( C'est une figure de femme, de grandeur naturelle, avec la fraise officielle du XVe siècle, sans caractère, les mains jointes, la tête nue, les cheveux taillés en rond, et la taille cambrée en avant et rebondie par des vêtements de femme, mal empaquetés dans une longue armure imbriquée qui la couvre de la tête aux pieds et lui donne exactement la figure d'un poisson. En voyant cette figure de femme et ces écailles, on est tenté de croire que l'artiste a voulu représenter le monstre dont parle Horace au commencement de son Art poétique. » (i)

Quoi qu'il en soit, à quelle époque cette statue a-t-elle été érigée ? Donne-t-elle, ne fût-ce qu' approximativement, une idée de la physionomie de Jeanne d'Arc ? A-t-elle été originairement placée au-dessus de la porte de la maison où la Pucelle est née ?

Telles sont les questions qui se posent tout d'abord à -l'esprit et que les biographes de Jeanne d'Arc se sont évertués à résoudre :

Pour bien se rendre compte du caractère de cette statue, MM. E. de Bouteiller et A. Braux, à qui nous devons de si précieuses révélations sur la famille de Jeanne, ont commencé par en étudier deux autres, dont l'une devait, suivant eux, présenter des garanties exceptionnelles sous le rapport de la ressemblance. Elle faisait partie du monument élevé à Orléans en 1458 sur le pont de la Loire.

C'était 27 ans après la mort de Jeanne d'Arc, c'està-dire à une époque où un grand nombre d'habitants

(1) Histoire de Jeanne d'Arc, 1847. t. I. p. 4.

l'avaient connue et devaient se rappeler sa physionomie. D'ailleurs la mère de Jeanne elle-même et ses deux frères Pierre et Jean existaient encore et mieux que personne, ils avaient pu se rendre compte de la ressemblance. Cette statue devait donc reproduire les traits exacts de la pauvre martyre. Mais onze ans plus tard, les Calvinistes détruisirent ce monument et ce ne fut qu'au bout de quatre années que Ton songea à le refaire. Le fondeur de cloches, Hector Lescot, dit Jacquinot, fut chargé de ce soin ; cependant rien ne constate qu'on arriva à reproduire avec autant de précision le visage de la Pucelle.

Arrivant à la statue de Domremy, les mêmes auteurs s'expriment ainsi :

« La tradition du pays attribue le don de cette statue au roi Louis XL II est évident que sur ce point la tradition se trompe. Les détails de l'armure et du costume le prouvent surabondamment. Il est probable que l'erreur de la tradition consiste à avoir opéré un rapprochement trop intime entre la statue, le nom royal et la date 1481 qui figurent sur le tympan de la maison. Quant à nous, il nous semble que l'époque approximative où elle fut exécutée est bien visiblement déterminée par son style et aussi par une série de faits que nous allons exposer brièvement. »

Les savants collaborateurs racontent alors comment, jusqu'à la Révolution, la Cathédrale de Toul possédait une effigie de Jeanne d'Arc, qui, suivant la tradition, était en tout semblable à celle de Domremy. Cette statue avait été érigée vers i56o par Claude Hordal, petit neveu de Jeanne qui fut de 1542 à 1579 archidiacre et grand-doyen du Chapitre de Toul. Or,

comme à cette époque le monument d'Orléans subsistait dans toute son intégrité, il est plus que certain que la statue de Toul était une copie de celle d'Orléans.

La description qui en a été faite tend à le démontrer ; Jeanne d'Arc y était « représentée à genoux, les mains jointes dans l'attitude de la prière, le visage tourné vers le chœur. Les longues boucles de ses cheveux descendaient sur ses épaules et sur sa cuirasse, son casque était à ses côtés et son bras retenait le bâton d'un petit oriflamme, également en pierre, qui semblait flotter au-dessus de sa tête. L'armure était peinte en couleur de fer, le vêtement de dessous en rouge, la chevelure en jaune d'or ; la tête avait une expression d'une beauté saisissante, (i) »

Rapprochant ensuite cette statue de Toul avec celle de Domremy, MM. A. de Bouteiller et G. de Braux, tirent de cet examen la conclusion suivante :

« Une commune piété envers la Sainte-Vierge et envers Jeanne d'Arc était traditionnelle dans la famille Hordal. Les principaux de ses membres, pour la plupart dignitaires ecclésiastiques, se signalaient à l'envi par des fondations religieuses. C'était à Claude Hordal qu'était due la statue de Toul ; son neveu, Etienne Hordal, comme lui grand-doyen du Chapitre de cette ville, voulut à son tour honorer la mémoire de sa glorieuse parente, mais cette fois aux lieux mêmes ou elle avait vécu

« Etienne Hordal ne pouvait manquer de placer, dans une chapelle due à son religieux amour pour

(i) Histoire de Toul, par M. Thierry. Paris 1841.

Jeanne d'Arc, la statue de l'héroïne. Il ne pouvait non plus chercher pour la faire exécuter un autre modèle que celle de la Cathédrale de Toul, à la fois recommandable à ses yeux par l'authenticité provenant de son titre de copie de celle d'Orléans et par le souvenir de l'oncle vénéré, à la dignité duquel il avait succédé. Il chargea donc un artiste du pays d'exécuter une réduction de la statue de Toul. La très médiocre dimension de la Chapelle qu'il avait construite faisait une loi de cette diminution de grandeur. Mais une modification bien regrettable fut apportée par le sculpteur à son travail. Au lieu de reproduire fidèlement l'armure, telle qu'on la portait sous Charles VII, dont était revêtue Jeanne d'Arc, dans la statue de Toul comme dans celle d'Orléans, il imagina de la moderniser, soit pour mieux dater l'époque de son travail, soit par suite de ce systéma" tique mépris des choses du moyen-âge qui caractérisait le XVIIe siècle Le sculpteur lorrain

modifia les formes de l'armure, allongea la cuirasse, ajouta un haut de chausses flottant retenu dans les cuissards, une fraise à godrons épais, tels qu'il en voyait porter aux grands personnages de son temps. »

C'est ainsi que « la statue commandée par Etienne Hordal, revêtue de sa couleur, à l'imitation de celle qui lui avait servi de modèle, fut placée aux pieds d'une image de la Vierge, dans la petite chapelle

Sainte-Marie ; mais cette chapelle ne resta pas

longtemps debout. » (i)

(i) Notes iconographiques sur Jeanne d'Arc. Paris, 1879 p. 28 et s.

MM. A. de Bouteiller et G. de Braux racontent ensuite comment ce petit monument fut saccagé par des bandes de Croates qui envahirent la France de i635 à 1640 ; comment la statue de la Pucelle fut mutilée ; comment le nez et la joue furent endommagés ; les mains, un des bras détruits ; les deux jambes inégalement brisées, la droite jusqu'en son milieu et, la gauche jusqu'au genou.

Ceci dit, à quel moment eût-on l'idée de placer sur la façade de la maison ce qui restait de cette statue ? On ne saurait autrement le préciser; cependant, il est certain que ce fut avant 1756 puisque, à cette dernière époque, Dom Calmet en parle dans sa Notice de la Lorraine, en ces termes : « On voit encore à Domp-remi la maison de Jeanne d'Arc, sur la porte de laquelle sont ses armes et sa figure, et sur le ban du village, les vestiges de la Chapelle où elle allait faire sa prière. » L'acte de vente de la maison Gérardin, la mentionne également en 18 18, comme on le verra plus loin, et c'est à cette même époque que M. Jollois en a fait une description détaillée en ajoutant : « Elle sera restaurée et placée sur un piédestal, dans la chambre même de Jeanne d'Arc. »

Ces détails établissent donc d'une façon irrécusable que la statue de pierre qui se trouve actuellement dans la chambre de famille de la Pucelle est bien celle qui avait été placée originairement dans la Chapelle Sainte-Marie et qui plus tard orna la façade de la maison Gérardin. (1)

(1) M. Pierson sculpteur à Vaucouleurs a fait, de cette statue plusieurs réductions qui constituent un charmant souvenir de la visite à Domremy.

Mais alors, que faut-il penser de celle en fonte qui actuellement est encastrée dans la façade de la maison de Jeanne d'Arc ?

M. l'abbé Bourgaud, curé de Domremy, qui n'a rien négligé de ce qui a trait au séjour de Jeanne d'Arc à Domremy et qui a consigné ses impressions dans une intéressante brochure qu'on ne saurait trop relire, s'exprime ainsi au sujet de ces deux statues :

« Pour les avoir décrites sur la foi d'autrui, plusieurs auteurs les ont confondues, prenant de la fonte pour de la pierre, la rouille pour de la polychromie, le badigeon pour une couleur naturelle, et la copie pour le modèle, car Tune est simplement la reproduction de l'autre Dimension, attitude, traits, armure, vêtements, tout se ressemble, sauf les mutilations (i). » C'est également l'opinion de MM. A. de Bouteillier et G. de Braux.

« Pour nous aussi, disent-ils, le modèle est la statue de la maison, dont la conservation s'explique aisément par la restauration due aux soins de M. Jollois ; mais celle qui est au-dessus de la porte n'est autre chose que la reproduction très moderne de celle-là. Il est clair pour nous que M. Jollois, avant de faire réparer la statuette originale, en a fait exécuter, sans doute aux forges de Tusey, une copie coulée en fonte, la reproduisant dans l'état de mutilation où elle se trouvait, et qu'il a fait prendre à cette copie la place qu'occupait l'original.

« A cette place, en effet, elle constitue la plus

(i) Guide et souvenirs du pèlerin à Domremy. Nancy, 1878, p. 38.

frappante et la plus respectable des décorations, en même temps que sa conservation est assurée contre de nouveaux accidents. »

Et, en note, ils ajoutent : « L'examen de cette statue de fonte ne laisse aucun doute à ce sujet. Elle est coulée en creux, et toutes les parties mutilées sont pleines. Les cassures existaient donc sur le modèle. » (i)

Ce qui vient d'être résumé, au sujet de ces deux statues, Tune en pierre, l'autre en fonte, démontre qu'on ne saurait voir en elles, un portrait véritable de Jeanne d'Arc. On ne possède malheureusement aucune reproduction authentique de ses traits. Dans son sixième interrogatoire (3 mars i43o), quand on lui demanda si elle n'avait ce point vu ou fait faire aucune image ou peinture d'elle et à sa ressemblance, » elle répondit : « qu'elle avayt veu à Arras une paincture en la main d'un Escot (Ecossais), et qu'il y avoit la semblance d'elle tout armée et présentoit unes lectres à son roy et estoit agenouillée d'un genoul. Et dit que oneques ne vit ou fist faire autre ymaige ou paincture à sa semblance. » (2)

A défaut de portrait exact de l'héroïne, les écrivains qui se sont occupés d'elle ont cherché à recomposer sa personne et sa physionomie, soit à l'aide de récits du temps, soit avec les témoignages recueillis dans les enquêtes des procès de condamnation et de réhabilitation. Or, d'après les dépositions de plusieurs témoins qui l'avaient parfaitement connue,

(1) Notes iconographiques sur Jeanne d'Arc. Paris, 1879, p. 36.

(2) V. Trocès de Condamnation de Jeanne d'Arc. Traduction avec éclaircissements par Joseph Fabre. Paris, 1884. Delagrave. p. 116. Cet ouvrage est des plus intéressants.

parmi lesquels figurent d'Aulon, son écuyer, Guillaume de la Chambre, maître es arts et en médecine, et Jean duc d'Alençon, les membres de Jeanne d'Arc étaient bien proportionnés, sa taille fine, sa poitrine développée (i).

« On a plusieurs raisons de croire, dit M. Le Brun de Charmettes, qu'elle était d'une taille élevée. Guillaume Guasco, seigneur italien, qui l'avait vue à la cour de Charles VII, rapportait qu'elle était de taille médiocre (2). Ce gentilhomme n'avait guère pu la voir qu'en habit d'homme, puisqu'elle n'a que bien rarement quitté cet habit jusqu'au jour où on lui persuada à Rouen de s'en dépouiller. Or, pour ne point paraître fort petite, pour paraître d'une taille médiocre sous des habits d'homme, il faut qu'une femme soit grande pour son sexe. Il n'est personne qui n'ait pu en faire l'observation.

« Deux faits viennent à l'appui de ma conjecture, continue cet auteur qui a écrit l'histoire la plus détaillée et la plus consciencieuse de la vie de la Pucelle ; j'ai déjà rapporté que Jeanne d'Arc voulant partir seule du Petit Burey, s'était revêtue des habits de son oncle. Dans la suite, elle fit présent à Jean Morel d'un vêtement qu'elle avait porté. Pour que les habits de Laxart allassent à Jeanne d'Arc, et pour que ceux de Jeanne d'Arc pussent aller à Jean Morel, il faut supposer, ou que ces deux hommes étaient de

(1) Aliquando videbat ejus mammas. quœ pulchrœ erant. (Déposition du duc d^lençon le 3 mai 1456. — Quicherat, procès de Jeanne d1Arc, t. 3, p. 100).

(2) Philippe de Bergame. De claris Mulieribus, cap. CLVII.

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bien petite taille ou que Jeanne d'Arc était fort grande pour son sexe (i).

« Guillaume Guasclo rapportait aussi qu'elle avait les cheveux noirs, ce qui ne s'accorde pas tout à fait avec la teinte que présentent les portraits que nous possédons de la Pucelle. Voici le détail de ses traits, d'après l'un de ces tableaux (2).

« Elle avait le front moyen, les yeux grands, fendus en amende ; les prunelles de cette couleur indécise entre le vert et le brun, qui est particulière aux brunes claires ; le regard mélancolique et d'une douceur inexprimable ; ses sourcils finement dessinés ne s'étendaient ni en arc parfait, ni en ligne horizontale ; une légère inflexion se faisait sentir au milieu, et leur donnait un caractère infiniment touchant ; son nez était droit et bien fait, un peu mince et d'une juste longueur ; sa bouche était extrêmement petite, ses lèvres fines et vermeilles ; le creu formé entre le menton et la lèvre inférieure était fortement marqué; le menton était fort petit et peut-être un peu trop pointu. Elle avait, au reste, le tour du visage beau, le teint uni et d'une extrême blancheur ; ses cheveux, d'un beau châtain et dont elle avait une grande quantité, étaient rejetés en arrière au-dessus de ses tempes, tombaient avec grâce, autour d'un cou blanc et bien proportionné et ne dépassaient pas ses épaules ;

(1) Histoire de Jeanne d'Arc, surnommée la Pucelle d'Orléans, tirée de ses propres déclarations, de cent quarantequatre dépositions de témoins oculaires, etc., etc. Paris 1817, t. r, p. 367.

(2) Il s'agit du tableau daté de 1 58 1 , conservé au musée d'Orléans, et reproduit dans l'ouvrage de M. Vallon : Jeanne d'Arc, Paris 1876, p. 462.

ils étaient à peu de chose près coupés à la manière des guerriers du temps. La candeur, l'innocence virginale, une pureté angélique, quelque chose de rêveur, et une teinte de tristesse formaient le caractère de sa physionomie.

« Dans le même tableau, ses mains sont bien faites, quoique les formes en soient plutôt nerveuses qu'arrondies ; ses doigts paraissent longs et effilés.

« Elle avait la voix douce et la parole insinuante. Un gentilhomme de son pays assure, en outre, qu'elle s'exprimait très bien (multum benè loquebaturj (i) ; on remarquait en elle un si grand sens et tant de circonspection qu'on eût dit qu'elle avait été élevée dans une cour bien réglée, où eussent régné la sagesse et la prudence.

« Elle montait à cheval et portait une lance avec autant d'adresse et de grâce qu'aurait pu faire le meilleur chevalier.

« Enfin, une particularité aussi remarquable semblait, en achevant de l'élever au-dessus de l'ordre commun, rendre manifeste les desseins de Dieu à son égard. Femme par la douceur, la pudeur et la modestie, mais exempte de la plupart des faiblesses attachées à son sexe, elle n'était point non plus assujettie à ce tribut régulier et incommode qui, plus encore que les lois et les usages, interdit en. général aux femmes les fonctions que les hommes se sont attribuées. »

Le docteur Hirzel s'est évidemment inspiré de ce passage, dans la description qu'à- son tour il a donnée de Jeanne d'Arc :

(i) Déposition cTAlbert de Urchiis, chevalier.

« Elle était belle de figure, dit-il, bien faite, svelte sans maigreur, assez grande pour son sexe, d'une force et d'une résistance à la fatigue extraordinaires. Elle avait le visage frais et rond ; le front était de moyenne hauteur, et, de ses grands yeux, d'une couleur entre le vert et le bleu clair, s'échappait un regard d'une mélancolie et d'un charme inexprimables. Ses sourcils, finement dessinés, étaient légèrement arqués ; elle avait le nez droit et bien fait, la bouche petite, les lèvres peu épaisses et vermeilles. Son menton n'était pas grand, quelque peu pointu ; le teint de son visage était d'un blanc très mat; ses beaux cheveux châtain foncé, relevés sur ses tempes, ruisselaient abondamment sur un cou d'une blancheur éclatante; mais ils s'arrêtaient aux épaules, car elle les avait coupés selon la mode des hommes de guerre. Son visage respirait la candeur, l'innocence et je ne sais quelle tristesse rêveuse ; le timbre de sa voix avait la douceur et la suavité féminines; son langage portait l'empreinte des plus nobles sentiments, d'une grande dignité et d'une sagacité pénétrante. Silencieuse et laconique dans la vie ordinaire, elle devenait éloquente lorsqu'il s'agissait de parler de sa mission divine. Enfin, bien qu'elle fût exempte des défaillances physiques naturelles à la femme, elle trahissait son sexe par une grande disposition aux larmes et par une sensibilité que la guerre ne pût émousser (i). »

D'après M. Vallet de Viriville, lorsque Jeanne d'Arc se sépara de ses parents et se rendit à Vaucou-

(i) Johanna d'Arc par le docteur Hirzel. Berlin 1877. Traduction de M. Hipp. Lemaire.

leurs, en février 1429, elle était vêtue de ses pauvres habits rouges de paysanne. Elle quitta dès lors les vêtements de son sexe et ne les reprit que deux ans après, à la veille de son supplice. La Pucelle, avant de partir de Vaucouleurs, se fit couper les cheveux courts et en rond, à la mode des jeunes militaires et revêtit un costume d'homme complet, dont voici le détail : chemise, braies ou caleçon ; gippon ou justaucorps (espèce de gilet) ; chausses longues liées au gippon ou par vingt aiguillettes ; robe courte tombant jusqu'au genou ou environ ; chaperon découpé ; guêtres hautes appelées houseaux, serrées sur la jambe ; souliers hauts lacés en dehors ; éperons longs; une épée, une dague, une haubert, une lance et le reste du fourniment à l'usage des hommes d'armes. Son chaperon était de laine, et ce premier costume ressemblait à celui « d'hommes de bien simple manière ». Tel fut l'équipage dans lequel elle se présenta devant le roi à Chinon (1).

Jusqu'à présent la plupart des artistes peintres ou sculpteurs, qui ont tenté de reproduire la physionomie si sympathique de Jeanne d'Arc, n'ont pu, malgré leur talent et leurs efforts, arriver à un résultat complet. Les uns se sont laissés dominer exclusivement par Tidée religieuse ; les autres, par le sentiment chevaleresque ; espérons qu'un jour viendra où nous verrons apparaître à nos yeux cet ensemble si poétique dans lequel la douceur s'allie à l'énergie ; la pieuse inspiration à l'entraînement patriotique, et la sensibilité féminine à l'ardeur guerrière.

(1) Recherches iconographiques sur Jeanne d'Arc, Paris i855, p. 2.

A défaut d'un portrait authentique de Jeanne d'Arc, les nombreuses dépositions recueillies, surtout dans la procédure relative à sa réhabilitation, ont permis au moins, de reconstituer son caractère et sa manière de vivre depuis son départ de Domremy jusqu'au jour néfaste où elle fut prisonnière.

M. Le Brun de Char mettes (i) a dépouillé avec le plus grand soin cette enquête, et, en s' appuyant sur chaque déclaration dont il donne en note l'indication précise, afin de permettre de remonter à la source elle-même, il est parvenu à retracer de la vie intime de Jeanne d'Arc, un tableau d'une fidélité telle, que ce serait en détruire l'harmonie que d'en modifier les termes.

« Elle était, dit-il, très charitable et très généreuse dans ses aumônes, donnant aux pauvres tout l'argent dont elle pouvait disposer. Elle remit souvent, dans cette vue, à Jean de Metz, des sommes prises sur ses épargnes. Quand on l'engageait à mettre des bornes à sa libéralité, « j'ai été envoyée, répondait- « elle, pour la consolation des pauvres et des indice gents. »

« Elle était compatissante, même pour ses ennemis, et avait soin de leur faire administrer les consolations de l'Eglise, lorsqu'elle les voyait en danger de mourir.

« Elle était de la plus grande sobriété, tant en buvant qu'en mangeant. Aucun être vivant n'aurait pu l'emporter sur elle à cet égard.

« Elle était infiniment chaste et pudique. On entendit très souvent Jean d'Aulon, à qui le Roi avait confié la garde de cette jeune fille, dire qu'il ne croyait

(i) Histoire de Jeanne d'Arc, t. 3, p. 60.

pas, qu'il y eût une femme plus chaste qu'elle au monde. Les Anglais eux-mêmes, dit un historien célèbre de cette nation, ne lui ont jamais rien reproché relativement à ses mœurs.

« On n'a jamais ouï dire qu'elle se soit entretenu avec aucun homme une fois le soleil couché. Toujours une ou plusieurs femmes partageaient sa couche. Elle préférait que ce fussent de jeunes vierges ; elle ne voulait pas coucher avec de vieilles femmes (i). Quand on ne pouvait trouver des personnes de son sexe pour passer la nuit auprès d'elle, elle reposait tout habillée (2).

(i)La Chronique de la Pucelle, rédigée sans nom d'auteur à la fin du xve siècle, raconte ainsi son entrée à Orléans le 29 avril 1429. « Sur ce, elle consentit d'entrer dans la ville, avec ceux qui luy estoient ordonnez, et y entra ; et fut reçeue à grand joye, et logée en l'hostel du thrésorier du duc d'Orléans, nommé Jacques Boucher, où elle se fist désarmer. Et est vray que, depuis le matin jusques au soir, elle avoit chevauché toute armée, sans descendre boire ny manger. On luy avoit faict appareiller à souper bien et honorablement ; mais elle fist seulement mettre du vin dans une tasse d'argent, où elle mist la moitié d'eau, et cinq ou six soupes dedans, qu'elle mangea, et ne print autre chose tout le jour pour manger ny boire ; puis s'alla coucher en la chambre qui luy avoit esté ordonnée ; et avec elle estoient la femme et la fille du dict thrésorier, laquelle fille coucha la nuict avec la dicte Jeanne. » (Quicherat, t. 4, p. 219.) C'est ainsi encore, que pendant son séjour à Compiègne, elle partagea son lit avec la fille du Procureur du Roi, chez lequel elle était logée. On lit, en effet, en marge d'un exemplaire des Annales d'Aquitaine, de Jehan Bouchet. (BU. nat. Rés. L. 359), la note suivante qui date du XVIe siècle : « La dite Pucelle estoit logée au logis du Procureur du Roy du dit Compiègne, à l'enseigne du Bœuf, et couchoit avec la femme du dit Procureur, mère-grand' de maistre Jehan Le Féron, appelée Marie Le Boucher et faisoit souvent relever de son lict la dite Marie pour aller advertir le Procureur que se donnast de garde de plusieurs trahisons des Bourguignons. »

(2) Louis de Contes page de Jeanne d'Arc, raconte dans sa déposition, que deux jours avant son entrée à Orléans, elle eut

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« Quand elle était en armes et à cheval, jamais elle n'en descendait pour aucun besoin naturel et tous les gens de guerre s'émerveillaient qu'elle pût rester si longtemps à cheval.

« Son air, ses gestes, ses discours, étaient pleins d'honnêteté, de décence et de pudeur, jamais aucun jurement ne sortit de sa bouche ; ses lèvres ne proféraient que des paroles édifiantes et de bon exemple ; elle avait horreur des blasphèmes; elle haïssait le jeu de dés ; pour rien au monde elle n'eût voulu faire une chose qu'elle eût cru déplaire à Dieu ; c'était en tout, une bonne et honnête créature, de très belle vie, abhorrant le vice, reprenant les vicieux, pleine de modestie et rapportant à Dieu la gloire de tous ses faits.

« Rien n'égalait sa simplicité et même son ignorance, dès qu'il ne s'agissait plus des opérations militaires, dans lesquelles elle se montrait très habile ; car elle s'entendait aussi bien à conduire et à disposer les troupes, à les ranger en bataille, à les animer au combat, que si c'eût été le plus subtil capitaine du monde, et qui eût consacré toute sa vie, à étudier l'art de la guerre. Personne ne montait mieux à cheval, ne se servait de la lance avec plus d'adresse, et surtout ne disposait l'artillerie avec plus d'intelligence. Elle valait à elle seule deux ou trois des plus célèbres guerriers. Elle joignait au courage le plus intrépide, la prudence et la prévoyance, qui semblent

le corps meurtri (multumfuit lœsa) parce que se trouvant obligée de coucher en pleine campagne, elle ne voulut pas ôter son armure : « quia ipsa cubuit cum armis. » (Quicherat, t. 3, p. 67, M. Boucher de Molandon, première expédition de Jeanne cTArc, Orléans 1874, p. 48).

devoir être exclusivement le partage des capitaines consommés. Aussi était-elle, à cet égard, l'objet de l'admiration générale. Gaucourt et plusieurs autres généraux avouaient qu'elle était moult docte en armes, et s émerveilloient singulièrement de son industrie. Hors de là, c'était toute naïveté et toute innocence. « Elle ne tolérait aucun pillage, et reprenait sévèrement les hommes d'armes qui dérobaient des vivres dans la campagne et y commettaient quelque autre désordre. Elle préférait se passer de manger à se nourrir de vivres qu'elle savait ou soupçonnait avoir été enlevés par violence

« Elle ne souffrait point dans l'armée les femmes de mauvaises mœurs, et elle avait pour elles une horreur invincible; aucune n'osait approcher auprès d'elle ; elle chassait honteusement du camp toutes celles qu'elle rencontrait, à moins que des soldats ne consentissent à les épouser immédiatement.

« Jamais chef de guerre ne se montra moins intéressé, et ne s'occupa moins de la récompense due à ses services. « Elle ne demandait rien à son roy » c'est elle-même qui nous l'apprend, « fors bonnes armes, bons chevaux et de l'argent à païer les gens de son hostel. »

On me pardonnera cette digression, mais il me semble que tout ce qui est susceptible de révéler la nature exceptionnelle de Jeanne d'Arc, contribue par cela même, à donner plus de relief encore au pays qui l'a vue naître.

Rentrons maintenant dans la pauvre maisonnette.

En face de la cheminée dans un enfoncement du

mur, ménagé pour servir d'armoire, on aperçoit

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quelques fragments de sculpture trouvés dans la chapelle Sainte-Marie dont il sera parlé plus loin ; ces fragments consistent en un fronton Renaissance qui porte le nom d'E. Hordal, le parent de Jeanne d'Arc et en une clef de voûte ornée du blason de la famille du Lys.

Les murs de la chambre sont couverts d'inscriptions.

L'une gravée sur une plaque en marbre blanc est

ainsi conçue :

En 141 i

naquit en ce lieu Jeanne d'Arc

SURNOMMÉE LA PuCELLE d'OrlÉANS,

fille de Jacques d'Arc et d'Isabelle Romée

Pour honorer sa mémoire,

le Conseil général des Vosges

a acquis cette maison.

Le Roi

en a ordonné la restauration,

y a fondé une école d'instruction gratuite

en faveur des jeunes filles

DE DOMREMY, DE GrEUX ET AUTRES COMMUNES,

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