‹ La maison de l'EgliseChapitre 11 sur 50 · TOUT LE CHRISTIANISME EST A BETHLEEM · texte numérisé non relu

TOUT LE CHRISTIANISME EST A BETHLEEM

Cette naissance du Sauveur, naissance mystique et humaine tout ensemble, a marqué, dès Bethléem, le christianisme d'un caractère commun et du plus populaire qui se puisse imaginer. Ce petit enfant, prophétisé et dépeint au vif, avec toute sa faiblesse et ses grâces,

par les prophètes de sa nation, a commencé par étonner les gens de la Judée et par effrayer ceux investis de l'autorité souveraine. Il devient le docteur par excellence des nations, le maître unique de sagesse, de justice et de droiture. Il meurt sur la Croix pour nous racheter de la vindicte divine et des expiations éternelles. Il est maintenant, et aux siècles des siècles, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Eh bien , ce n'est pas au docteur des docteurs, au thaumaturge tout-puissant et tout bon , au juge des vivants et des morts, que sont venus le plus volontiers le petit peuple , les multitudes ; c'est à l' Enfant-Jésus, au nouveau-né de Marie, au petit vagissant de la crèche de Bethléem, à l'enfant le plus semblable à ceux de leurs conditions et de leurs maisons. Le christianisme a ses racines les plus profondes dans le populaire : c'est en ces bas lieux, comme en sa terre naturelle, qu'il a été planté. Rien n'a été plus fort et d'un effet plus victorieux pour établir le Christ chez nous, au plus intérieur de nos demeures, que notre chair par lui revêtue, et ce que luimôme nous en a dénoncé par ces paroles de saint Jean (r). « In propria venit, et sui eum non receperunt. » Et le Verbum caro factum est, qui dit tout ! Ce petit enfant a commencé de crier, comme font les nôtres, à sa venue à la lumière ; comme les nôtres aussi il a commencé de sourire à ses parents (2), véritablement homme par ces premières douleurs et ces premières joies de la terre. Ce

(1) Il est venu chez soi et les siens ne l'ont pas reçu.

(2) Incipe, parve puer, risu cognoscerc matrem.

grand naturel des choses chrétiennes, auquel nous venons par notre condition d'homme, nous élève, comme sans effort et par un charme du cœur, au surnaturel théologique et au mystère incompréhensible de l'Incarnation. Les commencements du christianisme en sont déjà la consommation. Un Enfant nous est né à Bethléem. Il croîtra en science et en sagesse ; il étonnera les plus doctes, les maîtres en la science des choses divines par une théologie tout intuitive, et qui lui vient du Père des lumières. Il confondra les mieux raisonnants par la vérité toute nue, et sans entortillements de dialectique. Il mettra tout sophisme à néant, toute superbe à bas, toute hypocrisie dans un plein jour affreux. Il percera d'une simple parole toute bouffissure de l'esprit ou du cœur. Par lui l'homme enfin se verra tel qu'il est, ou tel qu'il feint d'être; tous les masques tomberont; et de la comédie de ce monde il ne restera que des comédiens dépouillés de leurs souquenilles, et rendus à leur humanité pécheresse et misérable. Rien de l'homme ne sera plus à couvert du regard et du toucher de ce Dieu-Homme. Il guérira par la même et toute puissante parole les maux de l'âme et ceux du corps. Il passera par ce monde faisant tout le bien, pertransiit benefaciendo, et le comble du bien qui est de se charger de nos iniquités et de les noyer dans son sang.

Tel sera ce petit enfant de Bethléem, devenu un homme accompli. Il n'a plus qu'à croître. Mais lequel de nous, le contemplant par la foi couché sur cette paille d'une étable, et l'adorant avec les bergers, ne

pressent pas le Sauveur du monde dans l'enfant de Marie ? Qui ne voit ce corps de l'homme fait, du Christ achevé en sa stature et bon pour l'immolation, se développer des langes du petit Jésus et venir à cet âge de la parfaite beauté physique et de la pleine vigueur de l'esprit? Les maîtres de l'art chrétien, peintres et sculpteurs, ont-ils assez accusé dans les traits de l' Enfant- Jésus et dans ce corps divinement beau l'Homme-Dieu, tel que l'ont vu et entendu les gens de la Judée, consommé en sagesse, puissant en œuvres, la Bonté ellemême toujours vive, et toujours agissante ! On tombe en extase devant ces représentations fortes et charmantes de l'originelle divinité et de l'humanité empruntée du Christ, Dieu de Dieu, Deum de Deo, et du fils de la Vierge Marie, des premiers rayonnements de la sagesse incréée et de la débilité du petit enfant.

Qu'ont-ils donc effectué en tout ceci de prodigieux? Et d'où leur est venue la force d'assembler dans le même objet l'ineffable beauté mystique et la suprême beauté humaine, sinon du fait divin de l'Incarnation, de l'événement touchant de Bethléem, de la plus populaire et de la plus vivacedes dévotions chrétiennes, delà dévotion à Jésusenfant? Letypedu Dieu incarnéet sorti de la femme subsiste depuis deux mille ans bientôt dans les imaginations des multitudes. On perd son temps à le vouloir déshonorer, sinon abolir. 11 s'est saisi de l'âme et du génie des grands artistes. Ceux-ci en ont eu comme des visions nettes et transportantes à la manière du vieux Siméon. Ah ! ces ravissants nouveaux-nés de Bethléem, de la

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main d'un Raphaël, sont bien avec leur beauté surhumaine « la lumière révélée aux nations, lumen ad rêvelationcm gentium. Le plus beau de ces Enfants-Jésus de Raphaël, s'il en est un plus beau et plus radieux que les autres, nous figure déjà le Christ tout formé, en possession de la sagesse et des lumières du Verbe fait-chair. La divine Bonté reluit dans le doux éclat de ce regard angélique. Déjà découle de ces lèvres aimables la parole qui doit vaincre la dureté du monde et changer les cœurs de pierre en des cœurs de chair. La Chanté est répandue sur le tranquille visage de ce bel endormi. Que dis-je ? Elle respire de la respiration de cette poitrine sur laquelle le disciple bien-aimé appuiera sa tête, et boira à la source même des plus hauts secrets. Il n'est pas jusqu'à ces petites mains, d'un faire si achevé, qui ne nous apparaissent comme devant être les opératrices de tant de miracles. Un artiste moderne d'un grand talent n'a-t-il pas eu l'idée originale et profondément chrétienne d'exécuter en terre cuite un Enfant- Jésus, lequel étend ses bras comme il fera à la Croix. On dirait que le Sauveur enfant s'essaie au sacrifice, et qu'il est déjà à l'affaire de notre salut.

Je plains l'homme qui ayant lu d'un cœur net, mundo corde, et sans plus d'esprit que cela, les récits de la Nativité dans l'Évangile, et de là s'étant tourné vers l'un des Enfants-Jésus des grands maîtres, ne se sent pas incliner à la foi par la simplicité toute persuasive des premiers historiens du Christ et par les splendeurs du Beau. Quand l'art, par un effort inoui, s'est

élevé jusqu'au surnaturel dans la représentation des personnes divines, croire au surnaturel théologique n'est plus un effort extraordinaire de notre esprit. L'idéal de l'artiste n'est pas autre que l'idéal religieux des croyants.

Notre maison, en cette semaine la plus sainte en effet et la plus triste de l'année catholique, était, dès après le Dimanche des Rameaux, une maison de prière et de discipline, non pas monastique, mais de discipline sévère et en tout point conforme aux canons de l'Eglise, en tant que ces canons regardent le commun des fidèles. Or nous étions, père, mère et enfants du commun des fidèles, ni plus, ni moins, tenus des pratiques d'obligation, et aucunement du surérogatoire des choses. Nous n'étions pas notés parmi les dévots, j'entends les vrais dévots de l'endroit et cités en exemple au prône. Mais tout le monde chez nous, maîtres et servante, faisait, comme on disait alors, sa religion par devoir et de bon cœur. C'est ce que nous voyons se passer chez les nations religieuses, et qui ne sont point officiellement athées.

Le Dimanche des Rameaux est le premier des jours de la semaine sainte, selon l'ordre liturgique, comme il l'est dans l'ordre chronologique. La Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ commence en cette journée des adorations et des Hosannas des multitudes aussi faciles à la reconnaissance qu'elles le sont à l'ingratitude ; si ce n'est que, dans le premier cas, elles sont à elles-mêmes, et, dans le second, elles sont aux plébicoles qui les flagornent et les pipent pour les faire servir à leurs mauvais desseins. L'Homme-Dieu a vraiment rassemblé en son humanité visible et dans le court espace de sa vie mortelle tous les enseignements de sagesse qui nous viennent des choses humaines. Il n'a pas voulu que la politique en fût exceptée ; et quand il permet, lui la Bonté essentielle et toujours agissante, lui « le seul Bon » que ces multitudes, ravies par ses miracles et ses bienfaits, le portent aux nues et le ravalent jusqu'à terre presque dans la même journée, c'est pour nous montrer combien est versatile ce génie de la place publique, combien est violente cette humeur des foules, et comme le vent de la faction les fait vite tourner de l'amour à la haine et aux plus exécrables fureurs. Grande leçon, s'ils étaient capables de l'entendre, aux gouvernants qui s'imaginent que la popularité est un instrument de gouvernement, et qu'il y a sûreté pour eux à s'y reposer !

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C'est lecontrepied, qui ne le sait par l'Histoire? de l'art et de la capacité requise au gouvernement des peuples. C'est la pire corruption de la politique « efïicace », comme Richelieu l'a définie et qualifiée.

Nous étions, nous enfants, en ce Dimanche des Rameaux, avec ceux de Jérusalem qui, dans la matinée de ce beau jour, se portaient en foule au devant de ce Roi pacifique, monté sur « un ânon » et qui jonchaient de frais rameaux le chemin par où il devait passer. Nous poussions au ciel nos hosannas, ne songeant pas du tout à changer en clameurs de haine ces cris d'allégresse et de pieuse reconnaissance. Nous avons conservé dans le sens et la mémoire je ne sais quelle odeur locale des buis de nos coteaux. La veille de cette entrée triomphale de Notre-Seigneur à Jérusalem, on avait fait rafle des buis qui couvrent les coteaux de notre Douix (i), et on les avait apportés par brassées dans nos églises. On sentait le buis frais partout dans notre petite ville et dans nos maisons. Ce petit arbuste, ce semper-virens de notre Europe centrale, vainqueur des froids, quand les froids ne sont pas par trop hyperboréens, a des senteurs de terre natale, là où il croît communément, et un montant d'arôme qui fait que vous enfoncez avec délices votre nez dans ce feuillage luisant et frais, comme si vous retrouviez partout les buis de votre pays. Il vous semble que vous humez la broussaille, dans laquelle enfant vous vous êtes tant de fois vautré à la manière des

(i) Coteau et promenade de Chatillo:i-sur-Seine.

chiens-courants. Nous avons beau vieillir et notre odorat devenir obtus par les ans ; il ne l'est pas devenu pour toute chose. Chez vous c'est la bruyère de vos landes qui le fait se réveiller ; chez moi c'est le buis de mes coteaux rocheux.

Nous ne manquions pas à la Bénédiction de l'eau et des rameaux, non plus qu'à la Procession que notre vieux curé, assisté de ses deux chantres, de ses quatre enfants de chœur, des trois marguilliers et du bedeau, menait en très petite pompe par toute l'église Saint- Nicolas. Chacun des personnages de cette théorie, pas beaucoup magnifique, avait un simple rameau de buis à la main. Ces façons de palmes de l'Idumée, grêles et pâles, ces fantômes de palmes, par lesquelles le clergé de nos grandes villes se distingue, dans cette cérémonie, du commun des fidèles, eussent excédé les moyens de notre clergé provincial et le trésor des fabriciens de Saint-Nicolas. Notre pauvre procession n'en était pas moins pour nous la Procession des Rameaux, et elle ne perdait rien à nos yeux de sa pompe paroissiale. Cela représentait plus que suffisamment pour nous l'entrée de Notre-Seigneur Jésus-Christ à Jérusalem, et le grand concours de peuple qui faisait cortège au fils de David.

Ces trois actes préparatoires à la grand'messe, la Bénédiction de l'eau, celle des Rameaux et la Procession, occupaient fort nos yeux ; et notre piété, qui se réglait sur celle de notre chère mère, n'en était pas peu saisie. Telle est la simplicité expressive, telle la Majesté sainte du symbolisme catholique. Autant il sur-

passe l'entendement des enfants par la hauteur mystique des choses, autant il s'abaisse jusqu'à eux par les signes sensibles ; et c'est ainsi qu'il abat ces tendres cœurs dans une crainte de Dieu douce et presque familière. Aujourd'hui, et à cette distance des temps, m' étant mis à approfondir cette symbolique catholique, et le propre de la liturgie du Dimanche des Rameaux, je ne sais ce que je n'y vois pas d'admirable. Elle se lie évidemment à celle du Samedi- Saint ; elle en est comme le prélude magnifique. Tout d'abord le caractère catholique ou d'universalité éclate dans cette Bénédiction de l'Eau et des Rameaux, et dans tout le cérémonial processionnel. Les rapports qui unissent l'un à l'autre les deux Testaments, l'ancien et le nouveau, la Bible et l'Évangile, nous apparaissent dans une lumière admirable: Telles sont bien là nos origines religieuses. Ce qu'a été la langue du Peuple-Roi dans le gouvernement du monde vaincu, nous le retrouvons dans le latin de ces Préjaces et de ces Oremus, avec une corruption, très marquée sans doute, de la prose cicéronienne, mais aussi avec une gravité, une force et une beauté nouvelle des choses divines : Deus, qui ad salutem humani generis maxima quceque sacramenta in aquarum substantiel condidisti(i). Et ailleurs (2) « Deus qui dispersa congregas, et congregata conservas. » Si ce latin-là ne respire pas dans la substance des mots tout ce qui est

(1) O Dieu, qui pour le salut du genre humain arez établi chacun des grands sacrements sur la substance des eaux.

(2) O Dieu qui rassemblez ce qui est dispersé et conservez Ci qui est assemblé.

de Dieu, de l'homme, et de cet univers visible, qu'estce qu'il dit donc de moindre à des esprits imbus de catholicité? Et que n'exprime-t-il pas, doctrinalement et avec une netteté impérieuse, des affaires spirituelles de l'homme et du gouvernement universel des âmes ? Mais le moins que demande la pleine intelligence d'un tel latin et d'une telle liturgie, c'est qu'on soit catholique, « catholique sans épithète» comme nous le disait spirituellement et avec un profond sentiment de l'unité dans la foi, l'un de nos plus éminents prélats de France (i).

Nous étions alors de bien petits latinistes, et notre chère mère ne l'était pas du tout, la bonne et simple croyante ! Le latin de ces oremus passait donc par-dessus nos têtes. Mais la foi entend sans comprendre : seraitelle la foi sans cela ?

Nous étions tout yeux et tout oreilles à l'auguste et sacerdotale cérémonie de l'ouverture des portes de l'Église, qui figure l'entrée du Sauveur à Jérusalem. Ce célébrant qui frappe par trois fois à la porte de l'Eglise avec le bâton de la Croix en chantant ces versets d'un lyrisme céleste :

Attollite portas, Principes, vestras, et elevamini portœ

(i) Son Eminence le cardinal Guibert, archevêque de Paris.

œternales ; et introibit Rex gloriœ (i). Et les chantres qui au-dedans de l'Église lui répondent par trois fois en élevant de plus en plus haut la voix : Quis est iste Rex gloriœ ? (2)

A quoi le célébrant :

Dominas virtutum, ipse est Rex gloriœ (3). Cette représentation, pour ainsi dire en action, du beau récit de l'Évangile, par la mélopée et par des évolutions du chœur des officiants, lesquelles donnent un corps aux paroles rituelles ; tout le sensible de cette liturgie, si bien appropriée, transportait nos imaginations au pays de Judée, et nous rendait comme présente la présence de ce Roi de gloire; Roi en cette journée seulement, et le lendemain objet de haine et de dérision pour l'ingrate et inepte multitude. Mais ce qui achevait de nous toucher dans le vif de notre foi et de notre nature d'hommes, et qui nous appliquait fortement aux réalités de l'Évangile, c'était le récitatif psalmodié de h Passion du dimanche des Rameaux, selon saint Matthieu. Que dis-je, psalmodié ? presque rendu au naturel par la distribution qu'on y a faite des parties et du rôle de chaque personnage de la grande tragédie. On sait que le prêtre officiant module sur un ton plein de douceur toutes les paroles que Jésus a prononcées. Le lecteur de la Passion soutient un récitatif des choses, simple et tout uni. Un autre acolyte redit les discours des

(1) Princes, ouvrez vos portes; portes éternelles, ouvrezvous; et le Roi de gloire fera son entrée.

(2) Qui est ce Roi de gloire ?

(3) Le Seigneur des armées est lui-même ce Roi de gloire.

8o LA MAISON ET L EGLISE.

principaux interlocuteurs du Christ, juges ou accusateurs. Enfin le chœur, qui fait ici comme dans la tragédie antique, nous redit les sentiments, les passions et les clameurs de la multitude. C'est un ensemble lamentable de choses et de paroles ; et par le moyen de cette expressive prosopopée, la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ recommence pour nous assistants et croyants. Qui ne sent là le génie populaire, et, j'oserai le dire, artistique de l'Église dans l'économie savante des affaires de sa maison, et cette science des âmes qu'elle n'a eu garde de priver du sensible et du réel des choses dans la représentation de ses mystères et l'administration de ses sacrements? L'Eglise fait un trop grand cas de notre chair baptisée en son Christ et rachetée par le sang du Fils pour l'exclure de quelque participation que ce soit à la vie mystique. Eh quoi, y a-t-il donc quelque chose en moi, quelque partie de ma personne qui ne soit pas la créature de Dieu? Qu'on me dise où commence et où finit en moi l'être religieux ?

Ce récitatif dramatique de la Passion, tout mal dit qu'il fût et provincialement par le personnel officiant de Saint-Nicolas, nous touchait en effet dans la chair et dans l'esprit. Nous trouvions bien le Saint-Évangile de ce jour un peu long, et que rester près d'une heure debout, sans changer de position, contrariait fort en nous le mouvement perpétuel, je veux dire, l'enfant. iMais la contenance recueillie et pénétrée de notre mère, et les yeux maternels, auxquels nous n'échappions ^uère, nous maintenaient dans le devoir. Elle

ll: dimanche des rameaux. 87

avait jusqu'à cinq de nous avec elle dans son banc où nous étions fort serrés, et pas toujours tranquilles. Nous ne faisions pas moins comme elle, composant notre personnage sur celui de cette bonne paroissienne de Saint-Nicolas. Elle était, je la vois encore, et c'est d'hier, si attentive à la lecture du Saint-Evangile, et ne perdant pas un mot de ce latin, intelligible aux ignorants par la seule mélopée des paroles !

Voici le moment où Jésus rend l'esprit avec ce grand cri qui n'est pas d'un homme, mais du Dieu maître de retenir ou d'exhaler ce souffle vital. « Ici, on baise la terre » nous marque la sainte liturgie. Notre mère et notre sœur aînée quittaient notre banc trop étroit pour qu'il nous fût possible de nous y prosterner tous sans quelque désordre. Elles se prosternaient sur les dalles de l'Église.qu'eîles baisaient pieusement; etnous denotre côté de nous abattre dans la poudre et de coller, non par semblant, mais très effectivement, nos lèvres au plancher de notre banc.Dirai-je que j'ai encore aux lèvres ce goût de poussière, de la poussière en laquelle tous nous retournons? Ce moment de la Passion où chacun se prosterne et baise la terre est vraiment redoutable et saint. L'Église n'a rien institué des choses du culte qui n'ait un sens profond par rapport à notre mortalité et à notre salut. Ce prosternement total du corps jusqu'à toucher la terre de nos lèvres est le moindre des hommages que la créature rachetée ait à payer à son Rédempteur : cl en même temps quel mémento plus significatif et plus attérant de la corYuptibilité de ces membres

et de la poussière du tombeau! Elle n'est pas l'Église catholique, celle qui a pouvoir de lier et de délier, pour nous traiter en délicats et ménager nos nerfs. Elle use peu des euphémismes dans ce qu'elle nous dit ou nous prescrit. Elle appelle le péché le péché, et la mort la mort ; et si elle aie verbe net et d'une absolue propriété sur ces choses connexes, c'est qu'elle a en vue et qu'elle poursuit par tous les moyens en sa possession le bien de nos âmes.

Aux vêpres nous chantions tant bien que mal, nous réglant sur la maîtrise de notre paroisse le Vexilla régis. C'est l'hymne triomphale de la Croix, l'une des plus anciennes de la liturgie catholique, et l'une des plus populaires à cause du mode naïf auquel on l'a accommodée,et du pathétique des paroles qui est de première source. Par qui ce chant de gloire et de deuil, de grandeur au-dessus des cieux et d'abaissement au-dessous de toute bassesse terrestre, a-t-il été composé ? De qui est cette musique, écrite pour tout le monde, pour les rois et pour les mendiants, aisée à apprendre et à retenir, et où nous faisons tous notre partie, les uns aussi bien que les autres ? C'est aux hagiologues à nous le dire. Il y a un jugement à porter sur la musique de cette hymne comme sur celle de toutes les hymnes catholiques, un jugement qui n'en est pas un pour les doctes, mais qui nous contente nous, du commun des fidèles. C'est que cette musique est impersonnelle et collective ; tant elle a les grands caractères de l'harmonie chorale qu'on dirait être sortie de toute pièce

de l'inspiration religieuse, et avoir été poussée par toutes les poitrines d'un peuple assemblé pour chanter les louanges de Dieu. D'où vient en effet que tout le monde chante juste dans l'Eglise, si ce n'est à cause de l'originelle simplicité de cette musique sacrée qui ellemême se ressent de la catholicité une et indivisible ?

A la strophe, O Crux Ave, nous tombions dans les adorations et les compassions des petites gens, les préférés du Christ, les premiers captivés par sa parole, et qui avaient suivi le Juste jusqu'au lieu de son supplice. Ce Vexilla régis, à le lire, mais surtout à l'entendre chanter, parle aussi fortement à notre foi de la divinité que de l'humanité du Christ ; mais de celle-ci, ne vous semble-t-il pas? plus expressément que de celle-là. C'est notre chair, immolée en la nature humaine du Fils de Dieu, qui se reconnaît et se sent pâtir dans ce corps suspendu à la Croix, suspensus est patibulo, et languissant de ses dernières langueurs, per languores tuos, comme il est dit aux litanies de Jésus. Et il est bon à nos sens que cette impression d'humanité soit immédiate et la plus forte, parce que la compassion naît de là, et qu'elle est très propre à les rabattre ; ce que ne ferait pas l'idée toute seule de la Divinité dont nous ne pensons pas facilement qu'elle puisse compatir avec la douleur. Il faut bien que nous portions le mystère tout entier des deux natures, de l'humaine et delà divine, à peine de ne plus croire au Christ. Et comme la créance en l'incarnation du Fils de Dieu est ce que l'Eglise demande de plus fort à notre foi, et ce à quoi

go LA MAISON ET L EGLISE.

répugnent le plus nos manières de penser, cette contemplation de la Croix par les yeux du corps, dont l'effet immédiat est de nous attendrir, parachève et consomme notre créance en l'humanité de Jésus-Christ; et il n'en coûte plus à notre orgueil de croire que 1a Divinité, capable de se rabaisser jusqu'à prendre notre chair, puisse compatir avec la douleur et les plus inouïes souffrances. C'est avec cette vivacité du sens et de la foi que saint Bernard contemplait le doux Crucifié à la croix. « 11 humait, nous dit Bossuet , les plaies de son Dieu ». Je ne sais rien, dans le Vexilla régis, qui rende mieux cette compassion populaire des croyants pour l'Agneau s'offrant lui-même en victime de propitiation, que ce tàm Sancta membra tangere (i) et toute la strophe, arbor décora et fulgida (2). C'est vraiment un homme sur lequel l'Eglise pleure, et c'est bien un Dieu qu'elle glorifie. Un catholique n'emporte pas de là une impression de littérature et de pathétique d'école ; cette impression serait puérile, et infiniment au-dessous du sujet. Il est touché dans sa religion, ce qui est tout autre chose, et il ne l'est pas d'une manière plus subtile que le commun des croyants. Cela fait la communion des âmes; l'Eglise dit « la Communion des saints ».

Une coutume du Dimanche des Rameaux, fort ancienne dans notre France, je ne sais trop si elle tient encore dans

(1) Toucher des membres aussi saints.

(2) Arbre beau et brillant de la croix.

nos bourgades et nos villages, est celle-ci. N'auraitelle pas été abolie dans nos Communes en vertu d'arrêtés satrapiques de nos Maires d'aujourd'hui, grands pourfendeurs de préjugés et de superstitions populaires ? Cela pourrait bien être. Voici la chose ; elle n'est pas bien criminelle, ni de nature à troubler la paix publique. Le dimanche des Rameaux est un jour de bonne aubaine pour les enfants de chœur qui ont assisté leur curé à la messe et aux vêpres.

Ces servants de l'autel ont fort payé de leurs personnes et de leurs voix aiguës aux deux offices. Ils ont bien droit à quelque réfection en nature ou à quelque boni en argent, les affreux petits simoniaques! et ils les vont quêter chez les paroissiens de l'endroit. Ils entrent en effet munis de paniers dans chaque maison, dont la porte leur est toute grande ouverte. Là ils se mettent en ligne, et s'agenouillent, comme ils font à l'Eglise; et ils entonnent, je devrais dire, ils braillent à l'unisson le Crux ave. Le concert n'est pas des plus charmants pour vos oreilles ; mais ils vous donnent du Crux ave, tant que vous en voulez et de si bon cœur ! Ce concerto se paie ordinairement soit en œufs durs, autrement dits œufs de Pâques, soit en gros sous. Est-il, je le répète, simonie plus manifeste ? Et n'est-ce pas, Monsieur le Maire, qu'on ne peut pas trafiquer plus abominablement des choses saintes ?

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