LE SPIRITUEL DE LA SEMAINE SAINTE
Telle était chez nous, pour le temporel, l'économie de la semaine sainte. Nous étions tenus encore plus de court par notre mère pour le spirituel des choses. Nous ne manquions, à partir du lundi saint, à pas un des offices ou assemblées du matin et du soir, messes, vêpres, retraites, prédications et instructions ; et, le vendredi saint, l'office devant les tabernacles ouverts et vides du Dieu qui y réside substantiellement, l'adoration de la Croix, la presse des fidèles aux plaies sacrées et toujours saignantes du Crucifié, les visites au «tombeau,» les ténèbres de l'après-midi ; ce grand deuil de l'Église qui
pleure son divin époux, ces lamentations qu'elle ne cesse de redire depuis que le délaissé du Golgotha a jeté ce grand et dernier cri à son Père :
Eloï, lamma sabacthani ?
Nous étions, je dois le dire, fort attentifs et appliqués du bon de notre foi à chacun de ces actes du culte et de la majestueuse liturgie catholique. A Y Adoration de la Croix, nous nous avancions sur les pas de notre mère, tremblants et le cœur tout remué pour baiser les pieds et les mains du Christ, à l'endroit des clous, et aussi la plaie du côté ; elle nous faisait l'effet de saigner sur ce bois. On n'a connu qu'une fois en sa vie cette sensation presque physique de la chair mortifiée du Christ; c'est quand on était au premier lait du catéchisme, et qu'on aimait presque du même amour et sa mère et le bon Dieu. Il n'est donné qu'aux saints, à ces immolés volontaires, de ne laisser s'affaiblir en eux pas plus le sensible que le spirituel de l'adoration.
l'office des ténèbres.
L'office des Ténèbres nous remplissait d'une terreur sainte. Notre mère nous avait avec elle dans son banc, à Saint-Nicolas, nous serrant les uns les autres les coudes, et nous réglant pour les attitudes et les mouvements sur ce que nous voyions faire à cette catholique si parfaitement disciplinée. La psalmodie de
l'office des Ténèbres est unique dans son rhythme lugubre et monotone. Ce sont des lamentations plutôt exhalées que chantées. On pleure ainsi ceux que l'on pleure, une fille ou un fils unique, comme il est dit du fils unique de Dieu dans ce Répons de l'oflice du samedi saint. (1) « plangent eum planctu quasi super uni-
genilum »
Après chaque Nocturne et les Leçons qui viennent à la suite, on éteint l'un des cierges rangés en triangle, et qui brûlent tant que dure la psalmodie des Ténèbres. Chaque cierge éteint marque, selon cette symbolique émouvante, l'un des moments prophétisés de l'agonie de l'Homme-Dieu qui va passer à son père, et nous rapproche des grands troubles qu'en ressentira la nature entière, quand cessera de luire le dernier cierge. Ne l'appelions-nous pas ce dernier cierge le traître Judas ! Nous attendions, dans un même saisissement de nos corps et de nos âmes, qu'eût lieu ce bouleversement des éléments qui nous est décrit dans les récits des Évangélistes, témoins de la Passion. Et il avait lieu en effet par les mains des polissons du voisinage, de ces machinistes experts en tous les genres de désordres et de destructions. Nous les voyions faire des pieds et des mains, ces diables d'enfer (2). Telle était néanmoins notre épouvante religieuse à ce consummatum est de la Passion, que nous pensions assister à"un vrai remuement de la nature, à une sorte de fin du monde.
(!) Ils se lamenteront sur lui comme sur un fils unique.
(2) Ils s'étaient munis de toutes sortes d'instruments de ta-
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