LES MYSTÈRES OU LA COMEDIE
On comprendra mieux nos terreurs à ce dernier acte de la divine tragédie, si j'ajoute que nous n'étions pas peu préparés à cela par des représentations de Mystères (les dernières sans doute qu'aura vues en France notre XIXe siècle) qui étaient données sur le théâtre de Châtillon-sur-Seine par des comédiens de passage. Je maintiens le mot de Comédie des Mystères d'autant plus qu'il est historique, et qu'au temps de notre enfance on disait encore parlant de toute espèce de spectacle, profane ou sacré, frivole ou édifiant: « Il y a comédie ce soir. » Notre chère mère nous promettait, si nous avions été sages la semaine durant, de nous mener « à la comédie». Arrêtons-nous un peu à ces derniers Mystères de la Passion, et disons comment les choses se passaient. Rien n'est à mépriser de notre vieille et nationale catholicité, et les dévotions populaires moins que tout. L'excès, et, si cela peut être dit du plus haut idéal,
page, de cresselles (Bruyants, mot du pays), de marteaux, voire môme de gros cailloux avec lesquels ils frappaient de toutes leurs forces les portes et les cloisons des bancs des fidèles, nous donnant par tout ce vacarme un petit échantillon des derniers bouleversements de la nature; si bien que le bedeau, sa verge d'huissier haut levée, courait sus aux tapageurs pour leur imposer silence et au besoin pour appréhender au corps les plus turbulents. Eux de courir plus vite que lui, et de lui faire la nique.
le superfétant en matière de religion vaut mieux que le néant. Un État est moins mis à mal par les petites dévotions de la foule qu'il ne l'est par l'irréligion cynique de cinq à six beaux esprits. Il en a toujours été ainsi chez les nations religieuses, à savoir celles où la religion et la politique ont été des mêmes conseils de l'État. Le premier général Romain, un esprit fort et un capitaine médiocre, qui s'avisa de rire, en présence de son armée, des poulets sacrés qu'on ne pouvait pas faire manger, fut bel et bien battu par les Carthaginois.
La troupe de ces împresarii de la Passion était composée d'un petit nombre de personnages en chair et en os, et d'un plus grand nombre de marionnettes ou poupées en bois peint et de taille un peu au-dessus de l'humaine. Les vivants étaient le chef de la troupe, sa femme et une petite fille, leur enfant, et un auxiliaire ouassocié — comédien. Les poupées étaient les personnages eux-mêmes de la Passion, à savoir, le Christ, sa Sainte mère, Sainte Madeleine, Saint Jean, Saint Pierre et les deux larrons. Dans un autre groupe, qui était le groupe romain, se trouvaient Ponce-Pilate, ses assesseurs et les gens de sa garde. Toutes ces machines étaient faites d'après le corps humain et articulées de façon à pouvoir remuer bras et jambes, gesticuler, appréhender les objets, et même regarder les gens avec des roulements d'yeux. Elles obéissaient à un jeu de ficelles très adroitementdissimulé, avançant par deux ou trois pas sur le plancher de ce misérable théâtre, s'y arrêtant pour dialoguer ou pour débiter des monologues pompeux ou
larmoyants, et accompagnant leurs discours d'un geste de bas en haut ou de haut en bas du bras droit, lent ou précipité, selon la douceur ou la véhémence des sentiments : c'était une mimique peu variée, mais qui nous paraissait fort expressive. Le Christ était représenté dans les trois états de sa vie mortelle, cheminant par le pays de Judée et enseignant, appréhendé par les Juifs, traîné devant Pilate, condamné et accablé d'injures et de coups, enfin crucifié et expirant à la Croix. On nous le montrait dans cette trilogie, d'abord conversant avec ses disciples ; et nous ne doutions pas de la réalité de sa personne humaine, quand nous l'entendions parler à Saint Pierre. L'imprésario, qui parlait pour lui, avait trouvé bon et conforme à la majesté de l'Homme-Dieu de lui faire scander, avec accompagnement de ces gestes alternés du bras droit le « en vérité, en vérité, je vous le dis... » qui est sa manière habituelle, dans l'Evangile, d'appuyer sur les choses. Saint Pierre inclinait la tête en signe d'assentiment ; et, comme le silence était grand dans l'auditoire et qu'on y était tous recueillis, la tête de Saint Pierre s'inclinant devant le Christ ne laissait pas défaire entendre un petit gémissement comme d'une poulie un peu gênée dans son jeu. Le sérieux de l'assemblée n'en était nullement troublé. On était aux merveilles de la vie du Christ, du Verbe enseignant ; on n'était pas à autre chose.
Après le premier acte, le rideau tombait sur ces paroles du Christ en saint Mathieu: « Le fils de l'Homme s'en va ; mais malheur a l'homme par qui le fils de
l'Homme sera livré. » Au second acte nous assistions à la comparution devant Ponce-Pilate, à l'interrogatoire par le gouverneur romain, à la condamnation et au portement de la croix. Ponce-Pilate, revêtu de la pourpre romaine, était majestueusement assis sur son siège prétorial, ayant à sa droite deux assesseurs qui opinaient du bonnet, et à sa gauche, à portée de ses mains, une manière de lavabo avec pot-à-eau et cuvette. Le visage du haut fonctionnaire romain était très foncé en vermillon, et ses yeux surmontés de sourcils d'un noir à faire peur tournaient sur eux-mêmes d'une façon diabolique. Le Christ, que deux soldats à l'air non moins rébarbatif, poussaient rudement par le dos, s'avançait piteux à voir, devant le Lithostrotos ; et Pilate de procéder à l'interrogatoire, levant le bras droit et le laissant retomber en cadence. A chacune des réponses du Juste, Pilate tournait la tête de droite à gauche de l'air d'un juge au criminel qui ne sait que dire, et qui semble prendre l'assistance à témoin de l'innocence de l'inculpé. Là dessus arrivait (sic) tout effarée sur la scène la petite fille, un personnage en chair et en os, de l'imprésario, ayant une lanterne à la main; (cette lanterne je la revois à soixante ans de là). Elle allait droit à Pilate; c'était la propre tille du Préteur ; et de sa voix enfantine elle s'adressait à son père en ces termes: « Papa Pilate, maman m'envoie vous dire qu'elle a fait un affreux rêve cette nuit, et que vous n'ayez pas à vous mêler des affaires de ce juste » : de quoi l'époux, le père et le juge se tenant pour avisé, se tournait vers le lavabo
et se lavait les mains de la sentence telle quelle qu'il allait porter contre ce juste. Il se lavait effectivement les mains dans la cuvette du lavabo, et même, la. chose faite, il les égouttait, et les donnait à essuyer à un valet. Le « papa Pilate » est authentique. Ainsi parle la pure nature.
Ces poupées, qui parlaient, se remuaient, s'agitaient jusqu'à figurer des sentiments et des passions, toute cette exhibition grotesque, et néanmoins très humaine des souffrances du Dieu fait homme, et du plus propitiatoire des sacrifices, nous touchait dans le sensible de notre foi, et nous paraissait rendre les choses telles qu'elles nous sont relatées par les Evangélistes. Les machines de ce théâtre forain n'étaient pas ce qui nous occupait ; c'était bien du monde vivant que nous regardions agir, et que nous entendions parler. Ces automates avaient un corps, une voix, des gestes naturels, et tous les mouvements des humains nos semblables. Nous étions abîmés dans le dramatique et le pathétique. Mais le comble du lugubre et du terrible, c'est quand le Christ agonisait sur sa Croix. Aujourd'hui je ris des incidents comiques de ce spectacle lamentable. Alors je ne les remarquais pas, étant saisi de religion et de compassion à la vue de cette agonie et de ces langueurs du doux Crucifié. Or, voici quelle était la scène, toute nue et toute plastique, du crucifiement ; un vrai Ruhcns de champ de foire, parlant à la chair, à l'imagination, à la foi. Le Christ (c'était un double de celui qui avait comparu devant Ponce-Pilate ; et il ne
faisait avec la Croix à laquelle il était attaché qu'une seule et même machine) nous apparaissait sur ce gibet d'ignominie à une assez grande élévation au-dessus de terre, dans les dernières angoisses du délaissement et poussant à son Père cette plainte suprême, qui n'a pas cessé, hélas ! des plus désolés de ce monde. Jean et la sainte Vierge debout, au pied de la croix, stabat mater, contemplaient leur cher délaissé avec un attendrissement inexprimable. Je dois rendre justice à l'imprésario. Ces deux figures touchantes du disciple bien aimé et de la Mère des douleurs étaient (style d'atelier), tout-à-fait réussies ; et les larmes des deux personnages qui coulaient blanches en grosses perles sur le vermillon des joues ne nous laissaient pas douter que ce ne fussent de vraies larmes. Je ne dis rien de trop fort : nous croyions les entendre l'un et l'autre sangloter à leur Jésus. Au moment où celui-ci, inclinant sa tête qu'il ne peut plus porter, jette au ciel et à la terre ce cri de la nature exténuée et comme tarie dans ses humeurs : « J'ai soif, sitio », la chose ne se faisait pas si naturellement qu'on n'aperçût, un peu au-dessous de l'inscription de la Croix, un bout de main laquelle remuait la tête du Christ, l'abaissant et la relevant à plusieurs reprises pour marquer le désir réitéré et l'extrême angoisse du patient. C'était l'imprésario luimême qui, de sa propre main, faisait cebranlement de la tête de l' Homme-Dieu, l'accompagnant d'un «j'ai soif» de plus en plus expressif. A ce moment s'avançait du pas mesuré de l'automate le Doriphore romain qui
présente au supplicié l'éponge, pleine de vinaigre, fixée à la pointe d'une lance. Par trois fois le brutal poussait le breuvage contre la bouche du Christ ; et par trois fois celui-ci en détournait ses lèvres ; ce que l'imprésario l'aidait à faire en imprimant à la tête du moribond un mouvement tournant. Cela nous touchait d'une pitié et d'une horreur pareilles. La colère même en était qui soulevait nos petits cœurs nourris dans l'amour du bon Jésus. Nous nous sentions furieux contre ces bourreaux ; et nous eussions dit volontiers comme Clovis, de païen devenu chrétien, et à qui sainte Clotilde dépeignait les tortures de la sainte victime du Calvaire : « ah, que n'ai-je été là avec mes Francs ! » Le bon et lé mauvais larron, deux sujets en bois, couverts d'une poussière noirâtre, nous épouvantaient par leurs affreuses contorsions. Nous étions naturellement avec Jésus pour le bon larron, et nous abandonnions le mauvais au diable.
Enfin, quand tout était consommé, et le moment de mourir, ainsi qu'il arrive à tous les hommes, étant venu pour l'auteur de la vie, moment marqué par les prophéties et qu'il s'était assigné à lui-même par une disposition toute volontaire et toute puissante de sa personne humaine, (i) Ego pono animam meam, nous assistions pour le coup à une vraie fin du monde. L'imprésario n'avait rien négligé des choses de l'ordre physique faites pour terrifier les plus incrédules et pour
(i) C'est moi qui remets mon àme à mon Père.
convaincre les plus judaïsants, si par exception il s'était rencontré quelques-uns de ces charnels dans cette chrétienne et catholique assistance. Le Centurion romain de la Passion, de la catastrophe du Golgothaen sa réalité surnaturelle tout entière, n'eût rien trouvé à critiquer de la mise en scène par notre artiste forain des faits naturels et miraculeux dont il avait été témoin, et qui avaient convaincu cet honnête païen de la divinité du Christ. Tremblement de terre, de soudaines ténèbres répandues sur tout le pays de Judée, les vertus des cieux ébranlées, le soleil et la lune, presque sans lumière, errants par l'infini des cieux, les plus vieux d'entre les morts sortant de leurs sépulcres et apparaissant aux vivants, tous les éléments déchaînés, le tonnerre, la grêle drue et rebondissante ; il y avait de tout cela dans les machines mises en jeu par notre artificier pour produire la plus grande terreur, et pousser à bout l'illusion des yeux et des oreilles. Au plus fort de la tourmente des éléments, le soleil et la lune représentés, l'un par un ballon de papier aux contours dentelés avec une chandelle au dedans, qui jetait une lueur pâle, l'autre par un simple fallot de forme orbiculaire, à peine lumineux, montaient au ciel et en descendaient, mus par des fils que nous ne pouvions apercevoir dans cette nuit universelle. Le trompe-l'œil était achevé. Puis le tonnerre de rouler au-dessus de nos têtes, un tonnerre produit par je ne sais quel bruit de ferraille, et les éclairs, faits de poudre mélangée de son, de sillonner l'espace, et la grêle de tomber folle et crépi-
tante sur le plancher du théâtre, une grêle formée de pois secs que notre imprésario et ses compères lançaient à pleines poignées, et qui retombant rebondissait jusqu'au nez des spectateurs. C'était un vacarme pour nous plein d'une divine horreur. J'oubliais ces ressuscites de Jérusalem qui avaient soulevé la pierre de leurs tombes, et qui ayant gardé leurs suaires marchaient à grands pas sur ces planches. C'était là l'épouvantement des épouvantements. Aristote, dans sa Poétique, nous enseigne que la pitié et la terreur doivent être portées à leur comble au dernier acte du drame. Nos comédiens ambulants avaient-ils pas lu leur Aristote ?
Nous sortions de ce lieu, « de la comédie » vieux style, non moins terrifiés et touchés du grand et du pathétique des choses que le Centurion, et, comme lui, nous frappant la poitrine. Mais n'étant pas comme lui des païens à convertir, nous en avions des redoublements de foi et de dévotion ; et ce Dieu Rédempteur, que nous avions vu de nos propres yeux expirant pour nous sur la Croix, nous avait remplis de l'idée de son Humanité visible, et du sentiment des infinies condescendances de sa Divinité. Et Homo factus est.
lf: dimanche des rameaux. 109