LE VENDREDI-SAINT
Ces représentations des mystères qui avaient lieu en Carême et après Pâques (on nous donnait aussi le spectacle delà Résurrection, et avec quelle pompe scénique!) remplissaient nos imaginations de l'humanité vivante et agissante du Dieu de l'Évangile; et la sensibilité de notre foi ne faisait que s'en accroître ; en sorte que nous assistions aux cérémonies de la semaine sainte, au mémorial de ces grands jours, avec un esprit encore
tout saisi des réalités tragiques du Calvaire. Durant toute la journée du vendredi saint, et tant que l'Épouse inconsolable fait entendre des lamentations égales à sa douleur, nous étions par la pensée, nous et notre mère, du petit nombre des pieuses gens qui ont suivi le Christ jusqu'au lieu de son supplice, et qui « regardaient de loin » le supplicié, ('(i) Stabant autem omnes noti ejus à longe), comme il est dit en saint Luc. Sans doute ils pensaient, ne voyant pas plus au-delà que le gibet du Golgotha, que tout était fini pour eux, et que Jésus qu'ils pleuraient n'était qu'un homme mort. Notre mère nous faisait faire des pauses devant chaque tableau du Chemin-de-Croix ; et nous suivions ainsi de station en station la voie douloureuse. La sainte humanité du fils de Dieu entrait, je peux bien le dire, en. nous par tous nos sens; et, chose capitale pour le cœur des enfants, avant que ce cœur ne tourne à la dureté. La compassion perçait de ses pointes notre chair. N'est-ce pas, à l'égard de la nature humaine, la première des vertus qui découlent de la Croix ?
La station sainte par excellence pour nous et notre mère, et pour toutes les personnes pieuses du pays, c'était le sépulcre de saint Vorle.
Il vaut la peine d'être décrit en quelques mots. C'est un monument de l'art régional qui n'est point à dédaigner. Il a de belles parties, il en a de médiocres, de plus que médiocres, et même d'aucunes qui prêteraient
(i) Tous ceux connus de lui se tenaient debout loin de la croix.
à rire ; n'était la majesté sainte du lieu. En entrant dans l'église et près du bénitier de droite, on se trouve tout à coup face à face avec un personnage de taille et de mine vraiment faites pour effrayer, si l'on ne savait que le guerrier (car c'est un soldat et un soldat Romain) n'a d'un méchant homme que l'apparence. C'est une mauvaise statue en plâtre colorié, une académie déclamatoire et furibonde de quelque Phidias de chef-lieu de province, lequel a eu la modestie de n'y point inscrire son nom. Cette statue représente ad vivum l'un des soldats commis par Pilate à la garde du tombeau du Christ. Il est là, dans cette posture de gladiateur, le bras levé, et prêt à percer de son glaive le téméraire qui tenterait de franchir le seuil du monument. Il a la figure bouffie, la prunelle flamboyante, de grosses moustaches, le tout barbouillé d'une forte couche de vermillon. Don Juan lui-même, l'intrépide mécréant, en aurait eu de la chair de poule. Une porte à gros barreaux de bois, et qu'on n'ouvre qu'aux jours de la sainte Semaine, sépare les fidèles de la chapelle du sépulcre, et tient ceux-ci à distance. Le tombeau du Christ est figuré par une simple table ou dalle oblongue en pierre. Sur cette couche funèbre gît étendu le corps du Sauveur. Cette représentation lugubre ne manque pas de naturel ; on y voudrait un peu moins de nudité cadavérique. Autour du tombeau, il y a plusieurs femmes amplement drapées, et qui pleurent. C'est la sainte Vierge avec les saintes femmes, saint Jean et Joseph d'Arimathie. Ces statues ne sont pas sans quelque mérite d'éxecution ;
elles trahissent une main beaucoup moins fougueuse que celle qui a découpé le soldat Romain. Au nombre de ces saintes femmes figurent des personnes pieuses du pays, fondatrices de la chapelle. Elles avaient obtenu en retour de legs et d'aumônes le privilège de faire placer leurs statues dans le pourtour du Saint Sépulcre ; apothéose bien humble, et qui a fait peu de bruit dans le monde.
Dans les jours de la Semaine Sainte, la commémoration des souffrances et de la mort du Christ saisit le cœur et l'imagination des chrétiens aussi vivement que si ces objets pitoyables leur étaient représentés au naturel. Alors les petits enfants, qui vont à saint Vorle adorer le Christ dans son tombeau, se serrent contre leurs mères , quand ils passent tout près du soldat romain : à peine osent-ils regarder du coin de l'œil le terrible porte-glaive. Les pauvres innocents se remettent de leur frayeur après qu'il se sont agenouillés devant le corps du bon Jésus, et qu'ils ont baisé ses plaies sacrées. Il n'est pas de dévotion plus touchante que celle-là, et qui nous remue plus dans le sensible de la foi. Ce vendredi saint, passé trois heures, après Ténèbres, nous allions, ma mère, et mes frères et notre sœur aînée, nous prosterner devant le corps du Sauveur ; sur un signe que nous faisait noire mère, nous nous approchions de ce corps avec une tendre émotion, et nous baisions la plaie béante du côté, les pieds et les mains du Crucifié à la place où avaient été les clous, appliquant nos lèvres sur cette plaie du côté avec cette sensation crue
du froid delà pierre. Ces membres saints, tam sancta> rompus par l'agonie et couchés sur cette froide pierre, le silence et l'obscurité mystérieuse du lieu, ces figures qui prient et qui pleurent nous causaient le même saisissement que si nous eussions collé nos lèvres sur la vraie chair du Christ hier encore suspendue et languissante à la Croix. Nous étions remplis de la présence actuelle du Dieu fait homme ; nous la respirions avec notre foi et nos sens. Cette foi des petits enfantsn'est-elle pascharmante jusque dans ses simplicités excessives ? C'est de l'anthromorphisme cela ; d'accord ; mais l'homme que, nous chrétiens, nous adorons dansson sépulcre n'estni Adonis, ni Bacchus : c'est le Christ mort pour nous racheter.
Au matin de Pâques, en passant devant la chapelle du Sépulcre, nous regardions à travers les barreaux de la porte pour nous assurer que le Christ n'était plus là, et qu'il était ressucité d'entre les morts.