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LA PROCESSION A TRAVERS CHAMPS

Où les supplications de tous ces nécessiteux, riches et pauvres, possesseurs du sol arable, gens de maind'œuvre, serviteurs à gages, ont un caractère d'humilité misérable et de dépendance universelle, c'est quand la Procession se met en marche, et que retentissent au sortir de l'église ces versets et répons alternés de l'officiant et de ses acolytes. Cela forme une litanie dolente et d'un rhythme naïf que ce peuple pousse à l'unisson vers Celui de qui nous tenons notre pain quotidien, et qui peut nous le donner ou nous le refuser, nous ouvrir oj nous fermer les greniers du Père de famille.

« Les cieux par lui fermés et devenus d'airain ; « Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée ».

Qu'avez-vous ici-bas à vous en propre et dont vous puissiez vous dire assuré d'un an, d'un jour à l'autre seulement? Les biens du corps, la santé, « le bien des biens » a dit madame de Sévigné, ce sang, ces humeurs, ce mélange et cette pondération aisée et précise des forces vitales qui se fait en vous et sans vous, que disje? à laquelle vous êtes stupidement indifférent, ces accroissements de votre substance jusqu'à la formation totale de votre personne, et ces diminutions graduelles de votre être physique, dont vous aimez peu à vous avertir vous-même, enfin la caducité survenante qui est

encore pour vous « la douce vie » ; qu'est-ce que tout cela qu'une succession d'états précaires, sans consistance aucune, et, à parler proprement, sans lendemain? Les multitudes s'arrêtent peu à méditer sur ces choseslà. Vivre et subsister les exerce assez d'un soleil à l'autre. La religion fait pour elles ce que celles-ci n'ont pas le temps de faire. Elle médite sur leur condition, leurs travaux, leurs peines, leurs accablements de pauvreté qu'elle seule s'entend à soulager et à rendre supportables. Elle ne peut, elle ne tente rien de plus. L'ordre providentiel des sociétés, avec la rigueur de ses inégalités et de ses exceptions, n'est pas des choses qu'elle a le pouvoir de corriger, encore moins défaire cesser. Mais elle a des symboles magnifiques et toutefois d'un sens vulgaire qui parlent aux hommes de leur condition misérable et nécessiteuse, et qui forcent les plus grossiers à y réfléchir par rapport à Dieu. Elle a des fêtes populaires et d'une pompe rustique. Elle a ses /?ogations, qui saisissent de l'idée de Dieu les moins idéalistes de ces multitudes, et qui leur rendent pour ainsi dire visible et familière la paternité du père des humains. Ils sont innombrables depuis le Christ les théologiens de sentiment et les penseurs de prime-saut qu'a faits le catholicisme, innombrables et plus forts sur la quidditè de la nature divine que tous les dialecticiens et les beaux esprits passés et présents de l'école. En effet ces simples, laissés à eux-mêmes et à leur propre jugement qu'ils ont bon, raisonnent de Dieu comme il en faut raisonner, ne disputant pas de son essence incom-

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préhensible, mais le connaissant par ce qu'il est à l'égard de ses créatures et par le manifeste état de dépendance dans lequel il ne cesse pas de nous tenir et pour l'être et pour le vivre, et « en fin finale » comme parle saint François de Sales, pour le mourir. On nous a bien gâté et depuis longtemps le gros de ces philosophes chrétiens. On a fait d'eux des manières de doctrinaires en athéisme, ce qu'on appelle « des librespenseurs ». Non-seulement ils ne croient pas tenir de Dieu le pain qu'ils mangent ; mais ils vous disent avec un air de suffisance, très-plaisant chez ces illettrés, et dans je ne sais quel jargon scientifique du crû du village, que le blé qu'ils récoltent c'est eux qui le font lever et croître, et qu'eux sont les créateurs aprincipio de ces belles roses qu'ils obtiennent par «la sélection». Leur Dieu c'est le gouano ; c'est le mélange des semis; c'est le pollen des fleurs employé à des hymens fortuits de ces charmantes espèces. On entend aujourd'hui au village ces impiétés pédantesques ; on n'entend plus que cela. Les malheureux, ils ont chassé le bon Dieu de leurs champs et de leurs jardins !

les processions du bourg et de chamont (chaumont).

Nous avions à Châtillon-sur-Seine deux Processions des Rogations, l'une partant de Siint-Xicolas-du-Bourg, et l'autre de Saint-Jean-de-CItamnnt (Chaumont) .

136 I.A MAISON ET l'ÉGLISF.

L'une se dirigeait du côté de La Charme, vers les champs les plus proches de cette petite et pauvre promenade de ville ; l'autre s'en allait par la porte Saint- Antoine vers les champs de Sainte-Colombe et de la Fourtelle. La pompe était médiocre de l'une et de l'autre procession. Le curé et son vicaire pour Saint-Nicolas, le vicaire de Saint-Jean pour Saint-Jean, avec les bedeaux et les enfants de chœur, des cierges à la main que les vents d'avril avaient tôt fait d'éteindre, deux ou trois bannières de la sainte Vierge et de saints Patrons, portées par des jeunes filles ou par des membres de confréries, la croix, un bénitier avec le goupillon, formaient tout l'appareil proprement dit de ces processions. Mais le concours des paroissiens était grand ; et il ne faisait que s'augmenter de tous les gens du quartier, lesquels se tenant sur leurs portes pour voir passer la procession, prenaient bonnement la file, bourgeois, ouvriers, femmes et enfants pêle-mêle. On y allait en simplicité de religion, et, comme le veut la bonne communion chrétienne, chacun pour soi et pour autrui, moi pour mon champ, vous pour le vôtre, et Dieu pour tous, le Dieu qui « pleut sur les bons et sur les méchants », pluit super justos et injustes, et qui n'excepte aucun de nous de cette paternelle économie du monde.

Nous étions, notre mère et nous, de la procession du Bourg, et nous cheminions lentement avec le clergé de notre paroisse vers les champs sur lesquels on a vue de la promenade de La Charme ; maigre terroir (je

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parle du terroir d'il y a soixante ans), maigre et pierreux à faire horreur, où chevaux, charrues et charretiers suaient, gémissaient, et pestaient à qui mieux mieux. C'était une petite Arabie-Pétrée au moins par sa surface, le fond n'étant point radicalement mauvais. J'ai revu depuis ces terres grandement bonifiées. Aujourd'hui le blé pousse assez dru où ne venait que du ptiôt (petit) seigle, et encore à grand peine. Ce petit seigle moissonné , les chaumes laissaient à découvert de grandes pierres plates rougeâtres et rugueuses qu'en nos pays on appelle laves, et dont était faite la toiture des maisons ; charge non petite pour les poutres de soutènement. Sous ces laves nichaient des culs-blancs. Que sont en bonne ornythologie ces culs-blancs de Bourgogne? je l'ignore. Nous appelions ainsi ces gracieux oiseaux, au plumage tirant sur le noir, et blanc sous la queue , compagnons et voisins de sillon de l'alouette. Le cul-blanc diffère grandement de celle-ci par son vol et ses manières de se comporter au champ. Il a le vol court, saccadé, bas, presque à ras de terre. Il aime à se poser sous buisson, sur quelque grosse pierre du chemin ; il s'y arrête peu, relevant sa queue par de petits soubresauts et en découvrant le dessous ; d'où son nom de cul-blanc. Il s'éloigne peu de son nid, lequel est aussi peu construit que celui de l'alouette, si ce n'est que l'alouette s'établit, « pond, couve et fait éclore » sous la voûte azurée, au lieu que le culblanc procède par la sape et la mine. Il pratique dans le sillon un petit boyau par lequel il se coule sous

l'une de ces laves. Une fois là, il travaille des pattes, fait son petit creux dans la glèbe, et y fixe ses pénates. Ici il est à l'abri des injures de l'air, mais non pas du flair cynégétique des chercheurs et pilleurs de nids. Nous allions, nous enfants , par les chaumes relevant ces laves pour chercher dessous des nids de culs-blancs. Nous en découvrions toujours quelqu'un ; et nos sauvages petits cœurs bondissaient dans nos poitrines , quand nous voyions apparaître, ayant relevé Tune de ces laves, cinq ou six œufs bleus comme le bleu du ciel, et posés sur le sol nu, sans la plus petite couche de paille ni de plumes. A la bonne heure, voilà des enfants élevés à la dure ! Il y a donc des pauvres toujours et partout, chez lagent ailée comme parmi les humains.

La Procession lentement s'avançait sur le petit chemin à mi-côte qui coupe à travers champs. Notre curé bénissait ces pauvres landes où les seigles commençaient à monter en tiges. Le goupillon à la main qu'il avait trempé dans l'eau bénite, il les aspergeait à droite et a gauche, priant Dieu de faire fructifier ce grain au centuple, et de récompenser le laboureur de ses peines. Jamais en effet seigle en herbe n'eurent plus besoin que Dieu les prît en pitié, et qu'il aidât à leur accroissement. Comme c'était l'humidité principalement qui

faisait défaut à ce fond siliceux, notre bon curé entonnait de préférence les versets de la Sainte Ecriture où il est parlé des rosées du matin et des pluies rafraîchissantes du scir: Sicut imber serotinus. Cela faisait on ne peut mieux au sujet. Mais une voix manquait à la cérémonie, une voix partie de la nue, qui eut dit à ces braves laboureurs un peu attardés aux routines de la culture locale : « Ça, bonnes gens, commencez par « m'ôter de vos champs ces pierres qui ne les engrais- « sent guère, et me les enlevez de là par tombereaux. « Nettoyez-moi ce sol, afin qu'il respire l'air des cieux, * et que, mes pluies le pénétrant, le dilatent et le ra- « niment. N'y épargnez non plus le fumier de vos éta- « blés ; après quoi vous sèmerez des seigles, puisque « ce sont terres à seigles; et le fond d'année en année s< s' amendant, vous y mettrez du froment que vous « verrez au temps des Rogations s'élever au-dessus de « ces sillons, et puis épier, et dans l'août courber sous « le poids du grain ».

Il faut croire que cette voix s'est fait entendre aux lils et petits-lils de nos agriculteurs arriérés. Car aujourd'hui les pierres ont disparu de ces cultures, et les laves aussi sous lesquelles nichaient les culs-blancs; et voici que le blé pousse en vigueur là où les seigles venaient grêles et languissants. Certes l'eau bénite des Rogations n'a pas été tout dans cette métamorphose ; encore y a-t-elle été pour quelque chose, le Ciel aidant qui s'aide soi-même, et notre travail ne tournant à bonne fin que si Dieu l'a béni. C'est une méchante,

sotte et vaine entreprise à nos impies, grands barbouilleurs de papier, que de vouloir ôter au pauvre monde catéchisé par l'église la créance en une providence qui fait luire son soleil, ses pluies s'épancher sur nos guérets, et par qui nos granges s'emplissent de gerbées. Les anciens paysans de la Sabine, de vrais païens, j'imagine, ceux-là (i) suppliaient, levant les yeux au ciel, la blonde Cérès (2) d'être propice à leurs blés, Bt qu'elle les regardât avec bonté eux et leurs troupeaux du haut de son Olympe.

Nos païens de l'ère chrétienne, grands savants d'ailleurs dans la matière agronomique, n'invoquent même pas le dieu Terme et Pan au nez camus. Leur religiosité ne porte pas plus haut que l'ammoniac et l'engrais animal. Donc « qu'ils s'en soûlent » comme le leur dit Pascal.

On venait des fermes qui sont tout près de là, fermes d'un bien petit rapport, pour voir la Procession. Les bergers et les bouviers, qui faisaient paître leurs moutons ou leurs vaches sur les jachères çà et là enclavées dans les cultures, poussaient leurs bêtes jusqu'au chemin par où défilaient le clergé et les fidèles, si bien qu'ils étaient tous ensemble, ces bons animaux et leurs conducteurs, bénis et aspergés par le curé. Cela n'estil pas très catholique ? Et n'est-il pas de l'institution des Rogations d'appeler les bénédictions de Dieu sur tout ce qui a vie ici-bas, et que la terre nourrit de sa graisse, vaches et moutons, bouviers et bergers ?

(1) Ils avaient leur ambarvales.

(2) Flava Ceres alto .. spectat Olympo. Géorgiques- Virgile).

. . . « Enfin ce qui respire « Pour respirer sans plus et ne songer à rien. »

a dit des bêtes notre La Fontaine. Ainsi au temps des Patriarches, Jacob et Laban, au déclin de leur longue vie, bénissaient de leurs vieilles mains leurs enfants et les enfants de leurs enfants, et les nombreux troupeaux de la tribu errante. N'eût-ce été le ciel gris bleu de ces zones bourguignonnes et les soleils médiocrement lumineux de notre France centrale , la chose était biblique et de l'antique Orient. Cela nous charmait dans ces processions champêtres plus que je ne saurais le dire. Les saintes histoires de l'Ancien Testament, qui faisaient alors le principal de nos belles-lettres, prenaient corps et figure dans nos imaginations. Pécores bêlantes et meuglantes, qui bêlent et meuglent ainsi depuis le commencement du monde, nous rendaient au naturel leurs ancêtres de la Mésopotamie ; ce à quoi la pauvreté de ces campagnes n'aidait pas peu.

On s'en revenait à la ville par les mêmes chemins et dans le même ordre processionnel. Les chants et les aspersions ne discontinuaient guère, si ce n'est qu'on y faisait de petites pauses entre deux versets, comme le veut le rituel, et afin que les chantres reprissent haleine. Le recueillement des fidèles n'en est que plus grand durant ces pauses, et l'immensité de Celui qu'on invoque plus sensible et plus accablante à notre petitesse. Ces basses-tailles de village, qui nous assourdissent au lutrin, y déployant tous leurs moyens, font à merveille en plein air. C'est bien la voix de l'homme

qui monte à Dieu, portée parles vents, et, comme l'aigle qui s'enlève, touchant à la voûte de ce vaste temple des cieux, cœlestia templa, (Lucrèce).

Je ne fais pas le poëte, ne l'étant ni par nature ni par métier. Je tâche d'exprimer, pour moi très particulièrement et un peu pour tout le monde, ce sentiment de religion universelle ou de catholicité que les fêtes de l'Église et sa populaire liturgie excitent et portent au degré de l'enthousiasme chez ceux de notre communion, pratiquants déclarés ou catholiques par le sang et l'éducation. Et comme en aucun temps ce sentiment n'est plus vif et plus tendre que dans l'enfance, je le prends au plus près de ses origines, à ce moment où la vie spirituelle, en nous suscitée par le Baptême, accrue des enseignements de l'Église et de ceux de nos mères, luit dans nos âmes de sa lumière la plus douce et la plus ferme. Nous sommes si loin encore des mauvais troubles du cœur, des redoutables crises de la vie animale, des contagions du scepticisme et de la cynique impiété ! L'enfant catholique ne sera pas longtemps tranquille dans sa foi ; il n'importe. On pourra bien l'inquiéter en cent manières et même la remuer jusqu'en ses fondements. On ne la transportera pas de ce centre de l'âme, où Dieu se plaît à habiter, à la région grossière des sens. La plus fine matière dont est fait le cerveau n'a pas de place à y recevoir ce divin idéal. 11 ne suit pas ce corps mortel dans sa condition ; il ne croît ni ne décroît avec lui ; lui mourant, il ne consent pas à mourir.

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