‹ La maison de l'EgliseChapitre 22 sur 50 · LA BENEDICTION DES JARDINS ET JARDINETS · texte numérisé non relu

LA BENEDICTION DES JARDINS ET JARDINETS

Les jardins et les jardinets non plus n'étaient point négligés dans les Rogations. Les cultures maraîchères ne comptent pas pour peu dans nos nécessités temporelles. Le marais potager c'est toute une province de l'alimentation, que dis-je, de l'hygiène publique. Les deux sont corrélatifs, et notre corps y trouve de quoi se refaire et se tenir dispos. L'Épicurien Horace n'a-t-il pas défini d'un mot, et assez doctement, les propriétés

et les vertus des herbes potagères (i;. — Malvasque salubres ? Que dirai-je des fruits des jardins tout à l'heure sortis de leurs fleurs et non encore formés? Combien d'embryons à qui les gelées de mai n'ont pas encore fait grâce, et qu'elles peuvent tuer en l'un de ces matins ;

Douce et frêle espérance, Avant-coureurs des biens que promet l'abondance ;

(La Fontaine).

Si Dieu ne les prend en pitié ! Nos jardiniers et maraîchers entendent bien n'être pas exceptés des prières et des bénédictions de leur curé, je parle des jardiniers et maraîchers (il en est encore de tels parmis ces travailleurs de la terre) qui ont assez d'esprit pour ne pas se croire les créateurs au premier chef des choux, des panais et des citrouilles. Ces esprits forts de la bêche et du hoyau ne se rencontrent guère qu'aux lieux où les vents d'ouest n'ont pas beaucoup à faire pour leur apporter les miasmes pestilentiels des grandes villes et la littérature volante des princes de l'Athéisme.

Les deuxième et troisième jours des Rogations, la procession prenait par la porte de Roche, et débouchait sur la route de Montbard. Des deux cotés de la route et à droite, en contrebas, sont les meilleurs jardins légumiers de Châtillon-S. S. Le curé jetait là en passant de l'eau bénite, à droite et à gauche, et les chantres

(1) Et les mauves salubres. (limace).

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leurs litanies ; et nos braves maraîchers et leurs non moins* braves femmes, courbés sur leurs planches à légumes, de se redresser sur leurs reins, faisant le signe de la Croix, et regardant défiler la procession, laquelle poussait jusqu'aux champs qui bordent la route de Montbard. C'était ainsi à l'aller et au retour. Nos jardiniers n'ont-ils pas aussi leurs Saints de qui ils se réclament, et qui ont été comme eux bêcheurs et arroseurs de plates-bandes? Il y en a eu de ces Saints de tous états ; ils sont demeurés, au calendrier et dans leur bienheureux séjour, les patrons et compagnons de ceux de leur métier, qui vivent et peinent sous ce soleil. On les nomme par leurs noms dans ces litanies des Saints. Aussi comme la religion de ces journaliers est vraie, forte, candide , et toute à découvert ! Comme ils vous adorent Dieu rustiquement ; et comme ils traitent avec lui le cœur sur la main ! Et pourquoi pas ? Jésus n'a-t-il pas subsisté comme eux du travail de ses deux bras ? Eux qui vivent au grand air, et qui respirent au large, ils croient au Dieu qu'ils ne voient pas, de la même manière qu'ils croient aux choses visibles de ce monde, au soleil qui fait mûrir leurs légumes et leurs fruits, à la belle aurore qu'ils aiment à regarder poindre, et qui les trouve debout, le râteau ou la serpe à la main. Eux, leurs femmes et leurs enfants ils ne disent jamais Dieu tout court à notre manière philosophique ou superthéologale. Ils disent « le bon Dieu » ; ce qui est faire ce qui convient à des créatures toujours au besoin, et naturellement suppliantes: outre que c'est

l'affirmation la plus commune et la moins alambiquée du Dieu très bon et très grand.

L'essence proprement dite de Dieu, nous fait remarquer Bossuet, se refuse à être appréhendée par notre esprit, pour subtil que nous l'ayons, et exercé aux entités métaphysiques. Notre esprit est bien forcé par sa faiblesse naturelle de se rabattre aux attribuas divins, et par la d'amener en quelque sorte sous sa pointe le pur intelligible, l'Etre absolu. A vrai dire nous n'atteignons dans cette contemplation suprasensible et étourdissante que les attributs ou qualités. Cela suffit à maintenir la communication surnaturelle de l'invisible avec le visible, de la créature avec le Créateur, de ce qui est par soi-même avec ce qui de soi n'est pas et ne saurait être. La prière, dont le propre, nous dit Bossuet, est de monter toujours plus haut, supplée à nos faibles conceptions métaphysiques ; et, comme elle s'arrête, tout emportée qu'elle soit dans ses élans, à ce qu'elle peut nommer de Dieu, à savoir, aux principaux attributs de l'Etre souverain, à la toute-puissance, à la bonté, à la justice, à la miséricorde, il arrive que par la prière, par le Pater, la plus belle et la plus simple de toutes, puisqu'elle a Dieu pour auteur, l'ignorant est un aussi grand clerc et théologien que le plus docte des docteurs de Sorbonne. La religion c'est, à proprement parler, la métaphysique de tout le monde. S'il n'en était ainsi, elle ne serait pas la religion, mais la doctrine occulte de quelques-uns.

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