NOTRE JARDINIER MASSON ET SA FEMME
Savez-vous par exemple quelque chose qui soit plus propre à vous toucher de religion, en dépit que vous en ayez, que ce couple robuste de nos jardiniers de la route de Montbard, la femme et « son homme » comme celle-ci l'appelle en nos pays? Au moment où passe la procession des Rogations, l'homme et la femme cessent leur besogne, et ils se mettent l'un et l'autre en posture de gens dévotieux. L'homme appuie sur le manche de sa bêche ses deux bras velus et cette poitrine où l'air a ses grandes entrées. En cette attitude, il se signe dévotement, lorsque passe la bannière de son saint patron, duquel il espère intercession et assistance. Sa vaillante compagne fait de même, et encore plus dévotement. Les mains jointes sur sa char peigne (grand panier à légumes oblong et à fond plat;, elle dit un Pater et un Ave, à cette fin d'attirer les bénédictions du bon Dieu sur son jardin. Père, mère et enfants, dont il n'y a faute à la maison, subsistent des produits de ce jardin, dont le gros est porté au marché du samedi, ou crié par les rues de la ville. C'est bien leur pain quotidien qu'ils demandent à Dieu par saint Fiacre, le Saint des jardiniers. Cela je l'ai vu de la route de Montbard, et je le raconte tel que je l'ai vu. N'y a-t-il pas là pour un peintre, réaliste de la bonne manière, et quelque peu religieux, un sujet de choix ? Que parlé-je
de tableau à faire ? Il a été fait on sait avec quelle vérité et quel sentiment! par Millet, V Angélus en plein champ. Voilà du beau et du bon réalisme, frère germain de l'idéal, et non pas de la nature naturante, et qui sent mauvais. Je retrouve là mes jardiniers de la route de Montbard, Masson et sa femme. Convenez qu'ils ne font pas trop mal l'un et l'autre dans cette procession des Rogations.
Ainsi nous célébrions, au commencement de ce siècle et encore par de là, notre fête catholique des Rogations. Elle ne brillait pas beaucoup, comme on le voit, par le personnel sacerdotal, et par le personnel auxiliaire, encore moins par l'accompagnement des voix et de la musique instrumentale. Le choral proprement dit laissait fort à désirer. Chacun y faisait ce qu'il pouvait avec ses seuls moyens naturels. Nos mères (n'ont-elles pas toutes la voix tendre et juste?; chantaient les litanies ainsi qu'elles veulent être chantées, sur un ton dolent et comme sans art. Nous autres enfants nous y allions de toute la force de nos faussets. Et comme la musique sacrée, litanies, psaumes, versets et répons, va toujours à un elïet grand et plein, les discordances y sont à peine sensibles. Les pointes de gosier des enfants sont fort arnorties par le concert des fidèles. L'oreille du
Tout-Puissant ne s'offense pas beaucoup des dissonances. Ii n'entenddu haut des cieux qu'une voix formée de mille autres, la voix du genre humain qui crie à lui de cette basse vallée des travaux et des larmes.
Nos champs, nos jardins, nos prairies, et les vignes de nos coteaux, et nos troupeaux à l'avenant, étaient bénis. Il n'était pas un hameau du canton où les Rogations ne fussent canoniquement célébrées, et les processions accompagnées du gros des paroissiens de l'endroit. Nos paysans, hommes, femmes et enfants, «allaient aux Rogations» avec leur mise des dimanches, et ces trois jours durant. C'étaient pour eux comme trois dimanches s'entre-suivants. Août venu et la moisson par terre, on se souvenait des Rogations, surtout quand la gerbe était drue et fournie en grain. Aux vendanges de septembre et d'octobre, suivant qu'elles se font tôt ou tard, on se souvenait de la bénédiction des coteaux, quand la grappe emplissait deux et trois cuves, et que les attelages allanguis faisaient deux et trois fois le chemin de la vigne à la vinée. Jours d'abondance et de liesse publique au village et dans la petite ville ! Celui qui n'a pas été de ces journées des vendanges d'octobre, de « ces journées de crystal » comme les appelle madame De Sévigné , journées magnifiques en biens de toute sorte, et qui n'a pas chanté enfant parmi les échalas et les ceps dépouillés la cantilène du soir des vignerons, mêlant sa petite voix à cette mâle complainte de l'homme de peine,
(1) Jam canit extremos effœtus vinitor antes.
(Virgile, Géorg.)-
celui-là ne peut pas parler des bontés de Dieu comme il convient à l'homme d'en parler. Les comprend-t-il seulement ces bontés toutes gratuites, et qui se répandent indistinctement sur les honnêtes et les malhonnêtes gens, sur tant de têtes sottes et de cœurs ingrats? Il ne sait même pas, ce citadin des grandes villes, teint de littérature, et enduit d'une politesse banale, d'où vient le pain qu'il mange, et le vin qu'il boit. Il a des deux, chaque jour, sur sa table ; cela lui est une suffisante théologie, et il ne pousse pas au delà du bon manger et du bon boire la recherche des causes efficientes. La réplétion n'est-elle pas le tout du corps? Que fait à l'âme ce bienheureux état de la bête? Notre Rat de ville n'a jamais vu le blé lever et pousser en herbe, épier, jaunir et tomber sous la faucille. Les Gêorgiques de Virgile lui en ont dit quelque chose en latin, au collège. Mais il n'a pas été des moissons de Thestylis, de celles du frais matin, légères aux bras du moissonneur, et qu'il dépêche vaillamment, de celles de midi où la faucille languit et le cœur de l'homme est près de lui manquer. Il ignore ce que sont semailles, fenaison, mise en grange, et le ban de vendange, et ia troupe joyeuse des vendangeurs par les sentiers de la vigne, par où passent les porteurs? (IV, viaoovott pop*dj3
(i)Dôjà le vendangeur jèpuisè chanta sesjdernierf ceps.
Homère Iliade Bouclier d'Achille) et l'écrasement des raisins sous le pressoir, et l'arôme du mulsum ou vin doux. Notre propret n'a pas trempé ses petits pieds nus dans la cuve rangée au long de la vigne dans laquelle se fait la première foulée du raisin. Il ne s'est pas grisé, l'imprudent ! rien qu'à humer ces vapeurs vineuses. Comment aimerait-il d'un amour sauvage et tendre la nature et ses maternelles délices ? A vrai dire, il ne l'a eue ni pour mère, ni pour nourrice, et, j'ajoute, ni pour institutrice en religion, le Dieu très bon et très grand ne saisissant vraiment de son universelle divinité que les enfants élevés à l'air des champs et des forêts, et nourris de la subtile lumière des cieux.