LA FRANCE CATHOLIQUE APRES LE CONCORDAT
Je n'ai rien mis, la chose importe à dire, de mon imagination et de ma petite littérature dans cette description de nos Rogations Châtillonnaises des premières années de ce siècle. Je n'ai fait ni les choses plus pompeuses qu'elles n'étaient alors, ni les gens plus religieux et plus ouvertement pratiquants. Nos pères, et nos mères et leurs enfants n'étaient ni plus ni moins que je le dis de bonne et franche catholicité. Et cela se peut expliquer de deux façons, par nos origines catholiques et françaises, c'est tout un, qu'on n'abolit pas, comme on fait un
texte de loi, et par les temps d'anarchie révolutionnaire et d'athéisme officiel que nos pères avaient traversés et dont ils étaient à peine hors. Ils commençaient, grâce au Concordat, à respirer de cette épouvantable oppression des croyances et du culte catholique. Aux jours de la Terreur, excidat Ma clies ccvo ! la religion expulsée de ses sanctuaires, proscrite dans la personne de ses ministres, apostasiée ou déshonorée par quelquesuns, n'avait plus où se réfugier que le for intérieur de chacun et le foyer domestique. On peut dire qu'elle s'y ramassa sous les ailes du Tout-Puissant et sous la main de la mère de famille. Ce sont nos mères qui nous ont gardé le trésor de notre foi. Après que Dieu a été chassé de sa maison par des insensés, (inscnsati , comme ils sont appelés dans ce sublime petit latin du livre de La Sagesse) ou par des politiques pusillanimes, les complaisants ou les valets des factions, c'est dans le cœur des mères qu'il se retire, et qu'il réside, jusqu'à ce que les lois reprennent vigueur et avec elles l'autorité publique et la liberté de conscience. Il en sera toujours ainsi; et cet elîet de l'oppression imbécile et exécrable des âmes ne manque jamais. Cela se reconnaît à la vivacité extraordinaire avec laquelle le sentiment religieux, rendu à lui-même, se relève et se déclare publiquement. Tant il est vrai que s'attaquer à Dieu par la politique et par les moyens propres aux factions, c'est s'attaquer à la nature des choses, que dis-je à la nature des choses? à leur Maître et Dominateur invincible ! Après le Concordat, et le culte rétabli, un inexpri-
mable soulagement se fit sentir aux esprits ; et la joie publique éclata en mille manières naïves et touchantes, surtout parmi le peuple des provinces et des campagnes que ces insensatl de l'Ecriture avaient espéré pouvoir déchristianiser. Je ne citerai de ces temps-là que ce mot-ci que j'ai recueilli, dans une commune voisine de Paris, delà bouche de deux bien vieilles gens de la classe ouvrière. L'homme était dans sa quatrevingt-dixième année, et la femme dans sa quatre-vingtseizième. Tous deux cheminaient, au matin, côte à côte, du pas dont on chemine à ces âges-là, sur la promenade publique de Marly-le-Roi. Je les avisai d'un banc de la promenade où je m'étais assis ; et l'idée me vint de les joindre, et de lier propos avec eux. La méthode en est bonne ; elle est socratique. 11 y a toujours profit à faire causer plus vieux que soi. Je mis ces bonnes gens sur les choses du passé, qu'ils savaient mieux que moi, ayant été, ils ne s'en souvenaient que trop ! de tous les gros événements de la Révolution française, de ceux du dedansqui l'ont tant déshonoréeetsouillée. Nouslongions ensemble les murs de l'ancien parc de Marly, dont il ne reste plus en effet que les murs et deux portes royales encore surmontées des armes de France. La charrue a passé sur tout ce qui avait été constructions princières, jardins et promenoirs fréquentés par la plus grande, la plus sensée et la plus aimable société du monde :
(i) Ipsœ perière ruinœ.
(1) Lss ruines elles-mêmes ont péri. (Lucaiu, La Pharsale),
Les choses sont ainsi. Or montrant ces murs à mes deux octogénaires, je leur disais : « De quoi a-t-il servi « aux dévastateurs de ces beaux lieux de les avoir dé- « vastes? Aujourd'hui ils ne sont plus au roi ; ils sont « à tout le monde. Nous nous y promenons vous et moi « comme si nous étions chez nous. Puisque cela devait « redevenir la propriété de la nation, pourquoi, à « quelle fin ? »
« Ah, ne m'en parlez pas, me répondit le bonhomme. « Moi, Monsieur, j'ai connu, dans le pays, de ceux qui « dans ces beaux temps-là ont joliment fait leur main « sur les plombs du château et sur bien d'autres choses « de prix. Ils ne s'en sont pas mal trouvés dans leurs « petites affaires ; et ils n'ont pas dormi pour cela d'un « plus mauvais somme. Que voulez-vous, Monsieur ; « les Français sont faits comme ça, quand ils n'ont personne qui les tienne ».
Personne qui les tienne ! — Qu'est-ce que cela ne dit pas de nous ! Le bonhomme ne pensait pas avoir si bien mis le doigt sur le faible de notre race.
Du sac des palais de nos rois au sac des églises la transition est naturelle, et le propjs nous y menait. « Ah, Monsieur, me dit la bonne vieille avec une « émotion extraordinaire, et comme si les choses « étaient d'hier, c'est cela qui était affreux à voir ! Ils « accommodaient la maison du bon Dieu, comme si « que c'était du bien à eux ; ils prenaient ou ils cas- « saient tout. Ils auraient fait manger l'avoine à leur * chevaux sur l'autel ». — « Et quand les églises ont
« été rouvertes, vous savez, après le Concordat ?» — « Ah, Monsieur, c'était comme si que le bon Dieu était « descendu du ciel sur la terre ! » Est-il une expression plus sincère et plus naïve du sentiment public qui éclata par toute la France au moment où celle-ci reprit possession de sa vieille catholicité et du culte de ses ancêtres ? C'est bien là le vox populi, vox Del. Le Concordat et le Code civil sont bien les deux actes d'autorité suprême par lesquels Napoléon s'est identifié avec la nation française ; que dis-je ? s'est déclaré le plus français des Français. Il n'est pas du génie de ces réparateurs de l'ordre social de légiférer seulement pour ce court espace de leur vie mortelle. Ils ont regardé plus au delà; et telle a été leur vigueur à régler le présent qu'ils ont de la même tète et de la même main pourvu aux choses de l'avenir.
Nos mères elles aussi nous ont parlé, comme ces deux vieilles gens et à peu près dans les mêmes termes, de la joie qu'elles avaient éprouvée, petites filles ou déjà giandelettes, lorsque le gouvernement eut rétabli en France les dimanches et fêtes et les grands oflices de l'Église. Les premières grand messes célébrées à Saint- Nicolas, à Saint-Vorle, et à Saint- Jean, au sortir de la Terreur et de l'imbécile et non moins incommode tyrannie du Directoire, avaient relevé de terre ces pauvres âmes si longtemps abattues dans la boue et le sang, proscrites dans leur foi et communion, privées de leur Dieu qu'elles n'osaient même plus nommer, réduites à le confesser au plus secret de leur cœur, le priant sans
formuler de paroles, l'adorant sans pouvoir chanter ses louanges : affreux dénûment des choses dont tous les esprits, le vôtre, et celui de ce rustre, vivent et se sustentent ! Proscription furieuse et impuissante de ce qu'il ne vous est pas possible de proscrire, et par laquelle, atteignant le corps, vous n'atteignez même pas, si cela se peut dire de cette immortelle substance, l'écorce de l'âme ! Nos mères nous racontaient ceci et cela des premiers temps de la mise en vigueur du Concordat ; ce feu de religion qui s'était rallumé dans les âmes ; comment on affluait aux églises, femmes, enfants, serviteurs et maîtres, et de ces derniers bon nombre que les abominations pagano-révolutionnaires de la Terreur avaient dégrisés des impiétés voltairiennes et des drôleries de ce prince des gouailleurs ; comment il faisait bon aller à la messe, aux vêpres, aux processions, et y chanter à plein gosier avec les chantres son Credo et ses psaumes ; et les naissances, et les noces et les morts d'où le bon Dieu n'était plus exclus en tant qu'intrus et maléficier, et où rien ne se passait plus comme chez les bêtes des bois.
On recommençait à naître, à vivre, à tester, à trépasser chrétiennement. On faisait baptiser dans l'église, coràm populo, ses enfants, pauvres petits pécheurs qui le sont du fait du premier de la race humaine, encore qu'ils en ignorent. On s'était remis à leur donner des noms de saints au lieu des vocables en us des consuls et proconsuls romains. On s'était remis à croire que ces petites âmes appartiennent à Dieu, et non pas aux
pères et mères, causes aveugles de notre naissance charnelle, et qui n'ont aucun droit régalien sur ces âmes payées du sang du Christ. Des enfants sans baptême et sans catéchisme f On était revenu de ce monstrueux abus de la puissance, et de cette usurpation inouïe du premier athée venu ou simple bel esprit sur le spirituel et le sacerdotal. Et les mariages, de purement civils, autant dire naturels, qu'ils étaient, rappelés à leur institution sacramentelle, laquelle a prévalu, de toute antiquité, non pas seulement dans les théocraties pures, mais chez tous les peuples civilisés et imbus de religion ! Des couples unis en ces abominables jours par l'officier civil et sur le simple énoncé d'un serment de fidélité où Dieu n'était pas pris à témoin, vinrent redemander à l'Église de consacrer leur union, et par là de leur procurer la tranquillité du cœur et de la conscience, et l'entière honnêteté du lien conjugal. Ces mariages, consommés par l'Église et bénis par le curé de l'endroit, mettaient tous les foyers en liesse ; et les gens de la petite ville ou du village, auxquels on avait fait avaler ces officiers civils pontifiant avec leurs écharpes rouges et bénissant des vierges au nom de la loi, de se dire : « ah, voilà donc de vraies noces, puisque le bon Dieu en est ! »
Il en allait ainsi de tous les actes de la religion restaurée, publics et sacramentels, ou de direction morale. Combien revinrent proprio motu à la confession, à la communion ! je ne dis pas, se firent dévots ! Ces changements du fond et de l'homme intérieur ne se font
pas si aisément après de pareilles tourmentes d'irréligion et d'athéisme. Ces résipiscences vives et candides sont peu de l'esprit public. Mais on recommençait à rentrer un peu en soi-même, et chacun à faire en son privé ses petits examens de conscience. Ces grandes pacitications d'un pays longtemps agité et d'esprits où les notions du juste et de l'injuste ont été toutes brouillées, ont cela de propre que, remettant les gens dans la loi et par la loi dans la morale commune, elles leur permettent de raisonner un peu sur eux-mêmes, et, au besoin, contre eux-mêmes. Saurait-on dire le nombre de mauvaises gens qui le sont par nature, ou que les révolutions pervertissent, auxquels la religion rétablie et toutes ses pratiques sacramentelles ont rendu la lumière et le goût du bien, jusqu'à leur faire détester leurs anciens déportements révolutionnaires, et des actes de sang ou de rapine dont suaient encore (ce n'est pas trop dire) et leurs mains et leur conscience ?
Nous en avons connu de tels dans notre petite ville, pas des plus abominables, mais du commun des terroristes et des iconoclastes, lesquels, domptés et rangés à la vie civile par le gouvernement consulaire, n'ont pas attendu au déclin de l'âge à redevenir d'honnêtes citoyens et d'une religion sincère et elïective. C'étaient des gens des bas métiers, de ces sous-proconsuls qui s'étaient donné de la tyrannie à cœur joie dans leur commune, mettant les églises à sac, brisant ou décapitant tout ce qu'il y avait là de saints et de saintes dans leurs niches. L'ordre rétabli en France, et chacun
remis à sa place et renvoyé à son métier, f'c'est le capital en politique) ces anciens « casseurs de bondieux » (le nom leur en était resté dans le pays) reprenaient le chemin de l'église. Ils étaient les plus attendris aux premières communions de leurs petits-fils et de leurs petites-filles ; et aucun d'eux — la chose est authentique — n'est mort sans sacrements.
Tels étaient ces temps, et tel l'état des âmes ; je dis exprès des âmes, qui est la dénomination par excellence des personnes. Je n'ai point exagéré la religion du plus grand nombre des Français de 1801 à 1830, non plus que ce vif et universel retour aux pratiques du catholicisme. Ce fut, après le Concordat, un réveil, que disje, une sorte d'explosion de la liberté de conscience. Les croyances catholiques, la prière et l'adoration en esprit, les sacrements de l'Église administrés clandestinement par de pauvres prêtres vêtus en séculiers, la vie surnaturelle, qu'on n'entretenait plus qu'en son particulier, chez soi, dans le secret de son cœur, tout le nécessaire de la religion, enfermé en ces sortes de catacombes, s'échappa et se répandit à la lumière du jour avec un immense soulagement des âmes. On se porta d'enthousiasme au sensible de la religion, aux cérémonies, et aux pompes de l'Église. Le vieux génie catholique de la France se réveilla comme en sursaut de ce sommeil de mort ; et la vieille foi française, débarrassée des bandelettes et du linceul de Lazare, se reprit à vivre de sa vie naturelle, au dedans de la maison, et hors de la maison, à la face des autels et sur la place
LA PROCESSION DES ROGATIONS. l6i
publique. N'est-elle pas la foi pour être confessée en tout état et en tout lieu, « dans les liens », comme le dit saint Paul, « et hors des liens », devant les faisceaux d'un proconsul imbécile et cruel, ou sous le sceptre d'un homme qui se sent assez fort pour couvrir de son pouvoir tutélaire les biens de l'ordre civil et les biens de conscience ?
Ma Procession des rogations est bien de ces temps-là. L'image en est aussi vivante dans mon esprit que celle de nos champs, de nos prairies, et de nos coteaux châtillonnais. Je suis un vieil enfant qui se souvient. Qu'estce donc que se souvenir, si ce n'est pas renouer la trame de la vie à l'endroit où elle est près de se rompre ?
Ce sont là les souvenirs d'un Éden perdu. Je ne dis pas ceci de tout le monde, je le dis de vous, homme lait ou vieillard, qui vous savez vous-même un peu par cœur, et qui possédez assez votre personne morale pour la pouvoir ressaisir jusqu'en ses tendres commencements, et dans les premiers actes de la vie surnaturelle. Oui, ce sont les souvenirs d'un Eden perdu. Ils participent, malgré que nous en ayons, de la vertu inadmissible attachée aux sacrements de l'Église, vertu qui surmonte en nous la vie naturelle, et qui survit àtous ses actes habituels, et au train commun de notre mortalité. Nous pouvons bien, dissipés, comme nous le sommes, par les choses d'ici-bas, asservis par nos sens, tirés de çà et de là par les affaires ou par les plaisirs, gagnés aux opinions irréligieuses ou aux façons d'athéisme de nos contemporains, nous persuader que rien n'est demeuré en nous de ces caractères sacrés de la symbolique chrétienne et de l'initiation au surnaturel.
164 LA MAISON ET l'ÉGLISE.
Cela ne sert de rien. La marque de l'Église est sur nos fronts ; elle est plus au dedans encore, ayant pénétré jusqu'à l'âme de l'enfant, lavée par le baptême, et qui ne peut s'approcher du plus suave des sacrements que si la parole par laquelle tout est lié ou délié l'a rendue entièrement nette. Essayez de secouer ces signes sensibles du surnaturel, administrés par l'Église. Ils ont produit leur effet ; c'est la trace du divin ; elle est indélébile.
Dieu, qui à peu de temps de là devait écraser notre maison de la foudre (1), a permis dans sa miséricorde que nous fissions nos premières communions du vivant de nos parents, et notre chère mère nous assistant à ce grand acte, je peux bien le dire, de toute sa personne maternelle. Comme nous étions venus les uns après les autres et un peu les uns sur les autres à la vie naturelle, nous fûmes enfantés de même à la vie de la grâce. Notre mère, pour qui nos premières communions étaient un gros souci d'éducation et pas un mince tracas domestique, à cause du vêtement et des autres accessoires de la cérémonie, prenait tout juste le temps de respirer entre deux premières communions. Néanmoins il y avait un notable avantage pour elle à ce que ces solennités
(1) Notre père décédé en octobre 1822 et notre mère décodée en décembre de la même année.
s'entresuivissent d'aussi près. Elle économisait sur le vêtement des communiants, l'habit pompeux qui avait servi en ce beau jour aux aînés étant encore très propre au bout de dix-huit mois, et très en état de faire honneur aux puînés, moyennant un coup de fer au dr-ap, un renouveau de doublure ; et un « astiquage » à l'émeri des boutons. Le cadet devait s'arranger de cette friperie tant bien que mal reconstituée ; et le pauvre garçon s'enarrangeait avec une chrétiennehumilité. Au reste cet habit-là l'aîné lui-même ne l'avait pas eu tout neuf. Notre industrieuse mère l'avait fait lever par la couturière sur une redingote, déjà émérite, de notre père, redingote faite d'un solide drap gris couleur d'àne (sic). La couleur n'était pas des plus relevées dans l'espèce; mais elle était fort à la mode en ce temps là chez nos bourgeois delà province de Bourgogne; elle était même fort bien portée par ceux des professions libérales. C'était donc la troisième forme, à commencer par le père, que recevait l'habit aux longues basques de la première communion. Il restait pour un temps indéfini l'habit des dimanches du troisième endosseur. Celui qui écrit ces petites annales est le seul des quatre garçons — il relate le fait à sa honte — qui ait revêtu un habit bleu neuf, le premier de cette couleur qu'on ait vu chez nous, le jour de sa première communion ; et encore cela lui tourna à mal, et fut cause pour notre catéchumène d un péché véniel des plus graves, à savoir, d'un mouvement de vanité tout à fait diabolique. Je le dévoilerai en son lieu et dans toute son horreur.
166 la maison et l'église.
Notre éducation religieuse a été celle de tous les enfants, filles et garçons, des familles catholiques et pratiquantes de ces temps-là. La prière en commun matin et soir, à haute voix, et la mère présente qui ne souffrait point qu'on n'y fut pas sérieux jusqu'au dernier Amen, leBenedicite au commencement et les Grâces à la fin des repas, le plus naturel hommage et le plus obligatoire de la créature nécessiteuse à son Créateur et Père nourricier de chaque jour, l'assistance Dominicale à la Messe, et aux Vêpres et Complies, et de sept à douze ans le catéchisme enseigné à tous ceux de notre génération par le bon abbé Jacquinot, vicaire de Saint Vorle, avec une patience, une douceur et une insinuation apostolique à vaincre des cœurs et des entendements de pierre : je ne mentionne pas, pour ne pas m'y répéter, nos confessions fréquentes reçues par le même bon abbé, et d'où nous revenions, sinon meilleurs sujets, au moins très touchés et sincèrement repentans. Eh, notre bonne mère l'Église, indulgente aux commençants dans le péché, sévère et nette, comme l'a été son divin fondateur, avec les pécheurs endurcis, ne s'entend pas si mal à la discipline des âmes et à cette police des mœurs qui ressortit à sa juridiction spirituelle ! Comme nul ne peut lui en remontrer dans la connaissance du cœur humain et dans la science des espèces délictueuses, de même nul ne sait mieux qu'elle mesurer la peine à la coulpe ; d'où vient qu'elle incline toujours à tempérer par la miséricorde sa justice indéfective. Ne tient-elle passa prérogative la plus essentielle,
la prérogative de pardonner, du plus miséricordieux des juges?
L'abbé Jacquinot (le saint homme n'était pas un aigle dans les lettres sacrées ; dans les profanes il l'était encore moins) nous catéchisait tout uniment, sans commentaire aucun de Théologie, ni embellissement de littérature. Il nous tenait sur le littéral de la doctrine, nous le ressassant ce jour-ci et cet autre, afin de nous le bien planter dans la cervelle, et qu'aux réponses la langue ne nous fourchât pas sur un iota du texte. Nulle explication transcendante et super-théologale du catéchisme, pas un mot d'exégétique, de la plus orthodoxe. Le bon abbé n'allait pas au-delà de renseignement catholique élémentaire et d'initiation.
Les persévérants dans le catéchisme, garçons et filles après leur première communion faite, étaient rares dans notre petite ville, si même du plus loin qu'il m'en souvient, on en a jamais* compté de cette catégorie supérieure. Notre bon vicaire, à supposer qu'il eut donné à cette élite des catéchisés quelque sujet de doctrine chrétienne à traiter avec la plume, et à faire preuve de littérature, les eut beaucoup embarrassés ; et lui-même il n'y eut pas été fort à son aise. Le saint homme était tout onction et charité. Il n'eut jamais, en outre du latin du Bréviaire, que cette littérature là. C'est la littérature du Salut ; y est expert qui le veut bien, et qui a le cœur évangélique.
Les deux catéchismes de la première communion, celui des garçons et celui des filles, tenaient en haleine
toutes les mères de famille de notre petite ville. Aucune d'elles, bourgeoises aisées, ou femmes de petits négociants ou même de journaliers, qui n'eut à cœur de savoir ses enfants bien catéchisés en vue de ce grand acte de foi et de discipline catholiques, dans lequel on ne répond plus pour eux, comme au baptême, mais où ils répondent pour eux-mêmes et quasi à titre de chrétiens assermentés. Ces bonnes mères assistaient de leur personne aux dernières instructions des catéchumènes, et à ces exercices d'ordre sacramentel, qui sont un simulacre du banquet sacré, et comme un prélude à la première communion. L'Église, qui relève tout ce qu'elle fait de dignité et de majesté, met par là ces novices dans la disposition du corps et de l'esprit requise pour la plus auguste des cérémonies. Elle appelle ces exercices, conformes à sa vieille liturgie, « la communion blanche ». Ce mot excite fort la jovialité des beaux esprits et des sensuels du rationalisme. Mais la chose nous causait, à nous enfants, qui en étions encore au lait du catéchisme, des étonnements de piété extraordinaire, Chacun de nous sans en excepter les têtes les plus à l'évent, se composait pour cette communion simulée du mieux qu'il pouvait devant l'abbé Jacquinot et tâchait de se donner une contenance irréprochable. Ce pair., non consacré, que l'abbé nous mettait sur la langue pour nous dresser à recevoir dignement et en sa réalité substantielle le corps du Christ, nous touchait de je ne sais quel avant-goût de divinité dont notre chair tressaillait et notre âme jusqu'en son fond. Et je me sou-
viens que le bon vicaire ne manquait pas à calmer sur ce point la piété trop sensible des plus croyants, les assurant que la chose n'était que pour l'essai, et simplement d'apparence. Age de foi et de docilité exempte de contradiction et de murmure, comme nous l'avons bientôt laissé loin derrière nous !
Les premières communions se faisaient dans notre petite ville et dans les pays d'alentour à la mi-mai, au temps où tout est feuille et vert de la nouvelle verdure printanière. Grand était par toute la ville, l'avant-veille de ce beau jour, le mouvement des gens et des affaires. j'entends des affaires relatives à la première communion. C'étaient des couturières à presser pour l'achèvement des toilettes des lilles, et même pour le vêtement des garçons, les tailleurs pour hommes étant alors, comme l'on sait, une rareté dans nos petites villes, etne faisant ^uère que pour les gros bonnets de l'endroit. Le feu était à l'atelier de Zabeth (Elisabeth Raillard) la maîtresse couturière de Chatillon-sur-Seine. Ce n'était rien que la confection des toilettes auprès de l'essai qu'on en faisait chez Zabeth. Les mamans — qui y trouverait à redire? — ont toujours eu la vanité, vanité non moins chrétienne que maternelle, de tenir à ce que leurs enfants se présentassent bien mis à cette table du Père
de famille, du Père des pauvres et des riches. Et cela ne peut que lui agréer, l'habit des conviés étant le même pour tous, et tous en ce jour de fête la plus populaire des fêtes de l'Eglise, ayant l'air d'être de bonne maison. Ce n'est pas qu'en ces jours de sanctification des petites filles, ces chères âmes, pudiques et blanches comme des lys, aient mis tout à fait de côté la coquetterie. Cette coquetterie de l'extérieur, et non du dedans, est si féminine dans l'espèce, et si vénielle î
Quelle journée c'était pour nous que la veille de notre première communion 1 Du lever de l'aurore jusqu'à l'heure de notre coucher, il fallait se tenir en un état quasi de sainteté, veiller d'une vigilance ascétique sur ces cinq sens, et sur chacun d'eux en particulier ; tant l'animal a de pétulance à cet âge ! Et, comme nous disait notre bon vicaire, tant le diable est malin à nous surprendre ! Nous pratiquions à la lettre, autant que cela était en nous, et que la grâce de Dieu nous y aidait, le Vigilate et orale de l'Évangile. Notre chère mère de son côté avait l'œil à tous les mouvements de la vie animale, et prêtait main forte à l'Église dans cette dernière lutte contre le tentateur. Elle y faisait comme pour son propre salut. C'est dans ces grands actes de religion de leurs enfants, et dans les mouvements de l'inquiète tendresse des mères chrétiennes que la maternité spirituelle, je l'appelle ainsi, éclate au grand jour. On voit bien que nos mères n'ont pas engendré nos corps mortels seulement. Est-il donc si téméraire de croire, quraprès Dieu et par une coopération mys-
NOS PKEMltHEb COMMUNIONS. I7I
térieuse et connue de lui seul, elles ont formé aussi nos âmes immortelles?
Toute cette veille du jour du Seigneur, (i) hcec dies aucun fecit Dominus, se passait pour nous en lectures pieuses, et en une récollection générale de nos péchés. Nos mères ne nous aidaient pas peu dans ce dernier examen et apurement de nos consciences. Qui est plus apte à cela qu'une mère ? N'a-t-elle pas des yeux qui percent jusqu'aux moelles d'un fils, de ce cher pécheur de douze ans, tant aimé, tant de fois réprimandé et même corrigé manu militari ; privilège suréminent attaché depuis le commencement du monde à la qualité de mère, et où nous nous sommes avisés, depuis 1789, de voir un épouvantable attentat à la personne civile de l'enfant, à la personne, pourquoi pas à la majesté civile d'un enfant ? Cette confession générale ou récapitulative de nos fautes, gros péchés ou peccadilles, n'était pas pour nous un petit travail de tête. On s'y mettait avec toute application et sincérité. Quelques-uns, les moins sûrs de leur mémoire, couchaient sur le papier tout ce qui leur revenait de mauvais ou de mal séant. lisse présentaient au tribunal du bon vicaire avec cette liste authentique de leurs péchés, et ils la lui lisaient tout d'une haleine avec une visible componction. Rien n'était omis par nos accusés, au moins par prétermission volontaire. Nous sentions, comme jamais nous ne l'avons senti depuis, que l'on ne ment pas à Dieu aussi commodément que l'on
(1) Ce jour que le Seigneur a l'ait.
fait aux hommes. Nous sortions de ce lieu des dernières absolutions, le cœur net, dilaté, et qui nageait dans sa première et suave innocence, quelques-uns, les plus touchés de la grâce pénitentielle, non sans de douces larmes. C'est quelque chose de charmant chez les garçons ; mais dire les attendrissements délicieux des filles, pures devant Dieu et leurs parents de toute leur pureté virginale, elles seules nous les pourraient exprimer.
Être sans péché, même aux yeux de Dieu, d'un couchant de soleil à l'autre, — ce que fait cette absolution générale des communiants — n'est-ce pas un état de l'âme et des sens unique en sa simplicité et sa beauté ? Il dure peu : mais nous l'avons tous connu, et nous nous v sommes reposés, nous enfants catholiques; et je tiens pour un bien pauvre esprit et pour un cœur bien infecté celui qui, se retournant par ia pensée vers ce moment d'une parfaite et tranquille innocence, ou s'en moque pour son propre compte, ou le veut rendre moquable aux autres.
J'ai bien connu, et Dieu a permis que la douceur d'une telle compagnie ne fût pas retirée à ma vieillesse, un cher enfant qui, le soir de sa première communion, et s'allant mettre au lit, ses grâces faites, disait à sa mère « qu'il avait demandé à Dieu de mourir au sortir de la sainte table ». Le cher communiant serait mort bien saintement pour lui, ni trop tôt, ni trop tard pour ce monde-ci, mais pour nous bien cruellement.
Au matin de ce aimanche de mai, jour de la première communion de ceux du Bourg, les cloches de Saint-Nicolas étaient mises en vambe, l'onomatopée locale de « mises en branle », et sonnaient à toute volée. Quel aborigène de la province et de la petite ville n'a pas dans l'oreille les vibrations ondoyantes de la grosse cloche de son église paroissiale ? Cette grosse cloche ne sonne jamais faux dans la mémoire d'un enfant du pays, quand il y songe ou qu'il en rêve. Le sonneur de Saint-Nicolas s'en donnait à cœur joie : la journée devait être bonne pour lui, et les menus pourboires ne lui pas manquer. Tout le quartier du Bourg était en fête et pompeusement endimanché ; \e dis pompeusement pour ces temps-là de sagesse sociale et domestique. Ces premières communions étaient pour tous ceux du Bourgune affaire de religion, d'édification et de brave et cordiale sympathie. Il semblait que communiants et communiantes fussent quelque chose par le sang à tous les pères et mères demeurant sur la paroisse. On se disait pensant à la fille de son voisin, l'une des communiantes du quartier : ce sera au tour de notre X*" pour l'an prochain. Il va de soi que les filles, notre plus cher souci et trop souvent, hélus ! l'objet disproportionné de nos vanités, touchaient davantage les pères et les mères
174 LA. MAISOiN ET L EGLISE.
du voisinage. Tant d'espérances, de vues et de projets mondains, disons de châteaux en Espagne reposaient sur ces têtes innocentes ! Et, la première communion faite, les imaginations des mamans courent si vite aux établissements matrimoniaux !
Un acte connexe à la première communion, et d'un sérieux bien touchant, c'est le renouvellement des vœux du baptême, lequel doit être récité à haute voix dans TÉglise par l'un des communiants et par l'une des communiantes, chacun pour sa compagnie.
Cette récitation veut de l'intelligence, du débit, et une certaine fermeté de contenance devant la pieuse assemblée. Le récitant et la récitante y font profession de christianisme, comme au jour de leur baptême, non plus par la bouche de leurs parrains et marraines, mais de leur propre bouche, et au nom de tous leurs frères et sœurs en Jésus-Christ : témoignage public et généreux de leur foi que l'Église demande à ses catéchumènes qu'elle juge assez instruits pour comprendre le littéral des paroles, la force des engagements renouvelés, et surtout la commune soumission en esprit et vérité au formulaire de l'Église ! Celle-ci ne veut de ses enfants rien de plus que ce qu'ils lui peuvent donner, à savoir, un pur aquiescement du cœur où leur raison, non encore gâtée par le raisonnement, n'a que faire d'intervenir, et de le prendre de haut avec les vérités de la foi.
Lequel des communiants, et laquelle des communiantes seraient désignés pour prononcer les vœux du Baptême ? C'était la question que chacun se faisait. On
s'entretenait de la chose, dans toute la ville, comme d'un honneur très grand pour les deux récitateurs désignés et pour leur famille. L'un et l'autre, on le pense bien, s'étaient désignés eux-mêmes au prêtre chargé du catéchisme par leur conduite édifiante, par la vivacité de leur esprit, par leur bonne mémoire, et spécialement par la netteté de leur organe. Songez donc à l'importance de l'attribution, et quel éclat en rejaillirait sur la personne de l'orateur ! Parler devant l'assemblée des fidèles, debout et la tête haute, au centre de la nef de Saint-Nicolas, et cela tout d'une haleine, sans faire la plus petite faute de récitation ! Ordinairement les filles s'en tiraient beaucoup plus à l'honneur de leur compagnie que les garçons. Les grâces de leur sexe n'y servaient pas peu, et aussi ce don de la mémoire qu'elles ont indéfectible et sur le bout des lèvres. Les garçons s'y montraient plus gauches et plus empêchés. Quelques-uns même s'y embrouillaient la langue. Aussi ne manquaient-ils pas à s'assurer de quelque bon camarade dont l'office était de leur souiller le mot perdu, et de les remettre sur la voie. Cela ne laissait pas d'être d'un fâcheux effet en une telle solennité.
En l'année 1 8 1 6 (triste année pour la France!; notre aîné fit sa première communion. Notre aînée l'avait faite l'année précédente, 1815, une année pire que la suivante, et encore plus calamiteuse.
Or, en cette année 18 16, la voix publique avait désigné notre aîné pour la récitation des vœux du Baptême. Il était, de l'aveu même de ses égaux en âge, le plus
distingué d'entre^eux par les dons de l'esprit, « le plus comme il faut » (style du temps) de sa personne, et déjà pavant d'élégance sous l'enveloppe rugueuse du provincial. Il avait le verbe abondant, aisé, d'une propriété naturelle et primesautière, avec une fermeté d'organe qui faisait paraître ce jouvenceau plus mûr qu'il ne l'était par les ans. Une candide assurance en ses movens ne lui manquait pas non plus. Il avait tout ce qu'il faut pour bien dire les vœux du Baptême à la face des autels et devant cette assemblée des communiants. Les pères et les mères se le montraient du doigt. Notre imberbe fut imperturbable dans ses renoncements au monde, à Satan et à ses œuvres. L'effet en fut pathétique et édifiant pour toute l'assistance. La barbe avait grandement poussé depuis à notre communiant de 1 8 1 6, que les pieuses mères de ce temps-là se souvenaient encore de ce triomphe oratoire de première communion. Avant d'être quelqu'un dans ce monde, ne faut-il pas commencer par quelque chose, ne serait-ce que par une belle récitation des vœux du baptême ?
Au matin de ce beau jour, le plus beau sans aucun doute et le plus heureux, pourquoi ne pas dire, le seul heureux de la vie? nos communiants, filles et garçons, étaient debout, éveillés par leurs mères, lesquelles n'avaient par trop de temps devant elles pour procéder à la grande affaire de la toilette ; affaire infiniment moindre que la préparation mentale et dernière à la sainte communion, et les actions de grâces dites en commun dans la chambre de la maman. La nuit avait
été calme et pure à ces consciences d'enfants nettoyées de leurs plus petites taches. Ils s'étaient endormis, ayant le doux nom de Jésus (nomen melliftuum) (i) sur les lèvres ; et leur sommeil sans fantômes, hanté seulement par de célestes apparitions, avait un peu ressemblé au sommeil du divin Enfant. Qui me démentira, pour peu qu'il se rappelle son âme de douze ans, si je peux parler ainsi? On se levait dispos, tout récréé au dedans, et bienheureux, il s'en fallait de bien peu, comme les saints en possession de la gloire; n"eût-ce été la crainte de retomber dans le péché et les fautes vénielles avant l'heure de la messe. Chacun était comme ramassé dans son for intérieur, et avec Satan sur un pied de défensive à faire reculer le tentateur. Hélas, celui qui écrit ces lignes ne fut pas tellement sur ses gardes à cette heure de veille qu'il ne succombât au péché de vanité ! La chute fut d'un moment ; mais il y eut chute avec perte de la grâce prévenante. Voici à quelle occasion. Ayant toujours été fort gâté, et cela ostensiblement (dire pourquoi, je ne le saurais) par nos chers parents, j'avais obtenu d'eux par beaucoup de câlineries qu'ils ne me feraient pas revêtir, moi troisième, l'habit de première communion qui avait passé par manière de legs de l'aîné au cadet, et qu'on eut remis à neuf une troisième fois pour moi : vous dire par quel procédé de restauration, ce n'est pas mon alTaire. Ce que je me remémore parfaitement, c'est l'immuable
(1) Nom doux comme le miel.
gris couleur d'âne de l'habit. On me ht donc faire un bel habit bleu avec boutons de cuivre étincelants. C'est le premier de ce drap et de cette couleur qui ait paru dans la maison sur le dos de l'un de nous. Jugez si l'objet était fait pour me rendre fier et heureux ! J'en eus des éblouissements ; si bien qu'au matin du jour de ma première communion, ayant revêtu mon bel habit bleu, je m'étudiais, sans qu'il y parût trop devant mes frères, à le porter de la manière la plus avantageuse. Mais voici qu'on me laisse seul un moment, dans la grande salle d'en bas, à vaquer à mes oraisons et récollections. Une glace d'une médiocre dimension ornait la façade de la cheminée. J'étais de trop petite taille pour que, même en me haussant sur mes pieds, je pusse me voir dans la glace, et admirer comme mon habit bleu faisait bien. O suggestion du Malin, tôt suivie de repentir et de honte ! Je montai sur ma chaise. Ne voilà-t-il pas que dans le moment même où je me contemplais du haut jusques en bas, tournant sur moi-même, afin de ne rien perdre de mon image, entre dans la salle, et cela sans avoir frappé à la porte, l'une des plus graves personnes de la ville, et des meilleurs amis de notre famille. 11 me prend en flagrant délit de vanité et le nez, pour ainsi dire, dans la coulpe. « Eh bien, c'est du joli, monsieur, me dit-il avec bonté, et non sans une pointe de malice, un jour comme celui-ci ». Je demeurai abîmé dans ma confusion; j'en fis sur le champ à Dieu un acte de contrition si plein et si sincère qu'encore aujourd'hui je ne mets pas en doute que le bon Dieu ne m'ait dans sa miséri-
corde quitté ce maudit reste de péché. Tant d'autres manquements plus graves l'ont depuis surmonté !
La grand'messe, messe dominicale de la première communion, se célébrait à onze heures, ni plutôt, ni plus tard. Notre vieux curé de saint Nicolas (bien des générations de premiers communiants ne lui en ont pas mâché le reproche) n'entendait pas raison sur cette heure un peu tardive pour des estomacs d'enfants à jeun depuis le lever de l'aurore. Il était fort excellent homme, mais entier dans son sens et intraitable sur sa propre hygiène.
Les mamans n'avaient jamais pu faire démordre le vieux curé de la messe d'onze heures. On verra les inconvénients de la chose au point de vue phvsique. De toutes nos rues du bourg, des maisons bourgeoises et des maisons des petites gens sortaient communiants et communiantes, pères, mères, frères et sœurs, et les oncles et les tantes aussi, leur faisant cortège; et tout ce monde ayant l'air d'être vêtu de blanc. C'était comme un rayonnement de l'éclat virginal de ces jeunes filles. L'effet vraiment évangélique de l'uniformité de ces toilettes des jeunes communiantes, c'est qu'il n'est sous ce voile blanc ni filles de riches, ni filles de pauvres ; il n'est que des âmes innocentes, égales devant Dieu, et qui ont même part à ses grâces. En aucune circonstance de la vie des chrétiens l'égalité de l'Evangile ne se montre sous une forme plus touchante.
l8o LA MAISON ET L'ÉGLISE.
O res mirabilis !
Manducat Dominum Pauper, servus et humilis (i)
(Hymne du Saint-Sacrement).
Quel banquet cette Eucharistie ! ô le miraculeux banquet et le seul vraiment populaire ! Et nos néopaïens et enragés égalitaires ne veulent plus de cette communion des saints où les enfants des pauvres sont aussi magnifiquement traités et aussi publiquement honorés dans leurs corps et leurs âmes, que les enfants des Rois.
La troupe sainte des communiants était rangée conformément à l'antique coutume de l'Église, sur deux files, les communiants à la droite de l'autel, et les communiantes à la gauche. Notre bon vicaire avait pour toute cette sainte journée la haute main sur ses chers catéchumènes ; c'était lui qui ordonnait de leurs évolutions, grandes et petites. Il donnait le signal des unes et des autres, en frappant de sa paume sur la couverture de son missel. Revêtu de l'aube simple, la face, cette face placide et bénigne, éclairée d'un rayon de cette joie spirituelle du bon prêtre, il allait et venait, à la manière d'un sergent de bataille, entre les deux lignes de ses communiants, les couvant de ses regards paternels, et rappelant au recueillement les cervelles légères, tant celles de la droite que celles de la gauche.
(i) O merveille ! Le pauvre, le serviteur et l'humble mangent le Seigneur.
NOS PREMIERES COMMUNIONS. l8l
Nous pensions dans la simplicité de notre obéissance que le bon Dieu lui-même avait les yeux fixés sur nous. Baltié, le bedeau, sa baleine noire au bias, en guise de hallebarde, était bien ce jour-là le plus important et le plus affairé des bedeaux. Notre homme se rengorgeait dans sa toge bicolore, rouge et brune ; et vu la grandeur de la cérémonie, il se donnait les airs d'un dignitaire de l'Église. Grande était l'affluence des fidèles dans l'église Saint-Nicolas. Tous les bancs des deux côtés de la nef, à commencer par le plus en vue de tous, le banc-d'œuvre ou des marguilliers, étaient au grand complet ; et quand je dis marguilliers, je ne dis pas des gens de peu. C'étaient les notabilités de l'ordre administratif, à savoir, le maire, M. de V... et ses adjoints, comme lui, de bonne noblesse provinciale.
On n'en était pas encore venu, en ces temps-là, à cette hypocrisie publique, la plus lâche et la plus bouffonne de toutes les hypocrisies politiques, de faire ouvertement la guerre à l'Église, et de lui donner en dessous ses enfants à élever : ambition servile d'une espèce inconnue à Tacite, et que le seul pinceau d'un Molière serait de force à exprimer. Les municipalités monarchiques ne se défendaient pas alors comme d'un crime de lèse-nation de toute participation au culte public. Les maires allaient à la messe du dimanche avec le commun des fidèles ; et les magistrats de notre municipe étaient de nos premières communions, comme ils étaient de nos naissances par les actes civils qu'ils paraphaient de leur signature. Dans l'un et l'autre cas, ils
témoignaient par leur présence de nos origines françaises et de notre vieille catholicité.
Cette messe de la première communion était sans contredit la plus belle des messes de l'année. La maîtrise ordinaire de Saint-Nicolas, à savoir, trois chantres du quartier, triés parmi les gens des petits métiers les plus ferrés sur le plain chant et la psalmodie grégorienne, avait été renforcée de trois autres basses-tailles du même mérite qui fonctionnaient à Saint- Vorle. L'église ne possédait pas d'orgues. Le bon Saint-Nicolas se contentait pour sa maison de simples chantres à peu près s'entre-accordant, ou, ce qui revient au même, détonnant à l'unisson avec une louable énergie. Les grandes parties delà Messe, le Kyrie, le Gloria, le Credo, YAgnus Dei étaient enlevées. Le sextuor montait avec une force peu commune jusqu'aux voûtes de l'église, qui en étaient émues ; et, comme elles étaient ça et là percées de trous, il s'en échappait voletants et effarés des moineaux, hôtes et locataires gratuits de la maison de Dieu. Tout petits enfants, nous croyions que ces moineaux étaient des oiseaux du Paradis.
L'Offrande et la bénédiction du pain bénit avaient un éclat inaccoutumé. Le pain des messes ordinaires du dimanche était, une simple « miche » de ménage, fortement relevée de sel, qui flattait peu notre gourmandise. Or, à cette messe des premières communions, une belle brioche au fromage de gruyère avec ses boursouflures d'un jaune d'or, était offerte par l'un des notables de la ville, et le bouquet de fleurs aussi, lequel
se dressait pompeusement au-dessus de cette pâtisserie. Le tout éblouissait nos yeux, et même parlait à notre foi d'enfant : et avec la même simplicité qui nous faisait prendre pour des oiseaux du Paradis les moineaux voletants sous les voûtes du sanctuaire, nous croyions que les mains imposées de l'officiant avaient changé le pain bénit commun en cette brioche appétissante. La distribution de ce pain de ménage changé en friandise était pour les fidèles de tout âge et de toute condition un dessert des noces de Cana.
Cependant la messe tirait tout doucement à la consécration des espèces, notre vieux curé ne se hâtant pas beaucoup, et faisant les choses comme le comportaient son grand âge, et une certaine pesanteur de l'organe dans la récitation et le chant liturgique. On sait qu'étant de la Gascogne gasconnante, il gasconnait fort, faisant résonner les désinences des mots latins ; ce dont nous ne nous tenions pas toujours, nous de la langue d'oïl, de rire sous cape. A la Préface, l'excellent curé n'en finissait pas. Il employait à dire ce beau récitatif chanté tout ce qu'il avait de musique et de sentiment ; et sa voix chevrotante avait encore un médium fort respectable et assez approprié : si bien qu'étant tout à son office et à ses élévations en esprit, et ne se pressant sur rien, il laissait tomber d'inanition (je dis les choses que j'ai vues et dont j'ai été) ces pauvres communiants et communiantes à jeun depuis six heures du matin. Les mamans souffraient mort et martyre, ayant les yeux sur leurs enfants, sur leurs chères filles surtout, afin de
s'assurer qu'elles ne défaillaient pas. La chose n'arrivait que trop ; et les plus faibles de ces innocentes, le corps leur manquant au plus fort de leurs ravissements spirituels, étaient emportées dans la sacristie par leurs mères qui faisaient de leur mieux pour les ranimer. A chaque fois que la chose avait lieu, on se disait dans l'église, désignant la défaillante par son nom « ah, c'est mademoiselle X... qu'on emporte! » Ces victimes du jeûne eucharistique excessif, ces mourantes de l'attente de leur Dieu, étaient bien touchantes. Mais avouez que la chose était assez lugubre en ce beau jour. Le vieux curé qui tournait le dos à ces accidents, menait à bout son office du même et imperturbable train.
Enfin, après YAgnus et toutes prières faites, les garçons et les filles se mettaient en mouvement vers la sainte table. C'est bien là « l'heure du bon Dieu », comme les petites gens de nos pays disent du moment de mourir. Et il est vrai qu'à ce moment de la communion, Dieu fait sentir sa présence toute bénigne, non pas seulement à ces chers enfants qui lui sont acquis, mais au plus fier des philosophes, s'il s'en rencontre un de cette composition supérieure parmi le commun des fidèles. Cet acte de foi et d'amour, d'humilité sans mesure, d'anéantissement de soi-même, la sainte communion, le premier et le plus grand acte de la vie spirituelle, accompli par ces enfants dans la pleine candeur de leur âme, sans difficulté ni contradiction intérieure, au-dessus de la raison raisonnante, au-dessus de tout le sensible et de tout l'imaginaire, avec des attendrisse-
ments et des transports délicieux, avec des excès de spiritualité qu'on ne peut dire, et où rien n'est plus de cette chair misérable et pesante; que dirai-je de plus de ces états de la foi nue que beaucoup n'expérimentent qu'une fois en leur vie? Et ces mères chrétiennes qui sont par privilège les assistantes de ces petits saints, qui les accompagnent à la sainte table de leurs tendres regards, les offrant à Dieu en holocauste de bonne odeur, et s'oiTrant elles-mêmes avec eux par une participation intérieure à la pureté angélique de ces consacrés : si Dieu n'est pas là présent d'une présence sensible, et si toute chair ne s'abat devant cette oblation mystique du vrai corps et du vrai sang de Jésus-Christ, que se passe-t-il donc dans cette assemblée chrétienne et catholique > Quelque chose, à n'en pas douter, d'un spirituel extraordinaire, et qui se communique de ces enfants à vous leurs parents et leurs premiers instituteurs dans la science de Dieu. Je mets au défi les plus raisonneurs de trouver, je ne dis pas à épiloguer, — le fait serait plus encore d'un sot que d'un impie, — mais simplement à raisonner de la grandeur de ce mystère et de ce Dieu qui appelle les petits enfants à sa table paternelle. Oui c'est l'effet de religion le plus étonnant, le plus suave et le plus immédiat que nous, de l'Eglise catholique, nous ressentions tous dans le même moment et de la même manière.
Quoi de plus doux à contempler que ces jeunes communiantes et communiants, les uns et les autres du même âge, qui s'avancent sur deux lignes vers la
sainte table ; les filles cachées ou plutôt ensevelies sous le voile des vierges et mortes au monde, au moins en ce jour ; ces mains jointes et ces fronts baissés vers la terre « notre origine et notre sépulture » (Bossuet) : saintes théories des enfants de l'Église où l'honneur n'est pas rendu à quelque déité de pierre et de bois, « sourde et insensible », sans rapport ni de chair, ni d'esprit avec l'humaine nature, mais au Dieu fait homme, qui a été l'un de ces enfants, qui a eu comme eux douze ans et déjà la sagesse en sa plénitude? Il se donne à eux aujourd'hui dans sa réalité substantielle. Le Dieu du ciel et de la terre vient à eux voilé sous ces espèces communes, sans foudres ni tonnerres, dans sa divinité tempérée, et, pour ainsi dire, supportable à notre humanité (i).
(i) Non esset infirmo homini bene portabile.
(Imit. Christi. Liv. IV, ch. xv.)
Qui se souvient si peu des commencements de son éducation chrétienne et catholique, et de sa docilité à recevoir en soi le lait de la doctrine et le premier enseignement théologal, qu'il n'ait encore toutes vives en sa mémoire les impressions sacramentelles de la première
(i) Cela ne serait pas biippoi table à l'homme infirme.
communion, et jusqu'aux troubles divins de sa propre âme ? Ces troubles sont ineffables ; et néanmoins celui qui les a ressentis, ayant le cœur naturellement religieux et ouvert à la grâce prévenante, peut les raconter avec candeur et non sans quelque précision pshychologique ; outre qu'en ceci il ne prétend pas à se singulariser et à séparer sa personne de la vôtre dans cette grande affaire spirituelle.
La nef de Saint-Nicolas, paroisse cathédrale de Châtillon-sur-Seine, n'a pas une largeur à proprement parler monumentale ; ce qui fait que les bancs des deux côtés sont très rapprochés les uns des autres. Nous passions donc, allant à la sainte table, tout près des visages et sous le souffle en quelque sorte de nos mères. Celles-ci abîmées dans la prière du centenier et dans l'action de grâces au Dieu qui vient de lui-même à nous, ne nous perdaient pas pour cela de vue. Jamais elles n'avaient été plus les mères de nos corps et de nos âmes ; si ce n'est qu'en ce moment divin elles étaient en travail du salut de nos âmes. Saurai-je bien dire ce qui se passa au plus intérieur de moi-même, et du côté de Dieu et du côté de ma mère, quand je m'avançai à la suite de mes compagnons vers la sainte table? Je l'essaierai. Je ne me sentais plus être dans ce corps mortel et dans cette chair de péché ; je n'étais plus que par l'esprit. J'avais des pensées toutes célestes. Comment les exprimer ici par quelque chose de littéral ? Sans doute elles n'eussent eu alors rien de céleste, si elles pouvaient tomber sous quelque trait de ma plume.
A parler vrai, je ne marchais pas vers la Sainte Table ; il me semblait que des mains invisibles, celles de mon bon ange sans doute, m'y portaient. Je me perdais dans des adorations et des abaissements infinis à chaque pas que je faisais vers ce Dieu si proche de moi, et déjà en moi, par le tendre désir que j'avais de le recevoir de cette manière si commune et si conforme à mon indigence naturelle, par la manducation. Le cœur me battait fortement dans la poitrine de la crainte que j'avais de n'être pas assez pur, que dis-je, en assez grande sainteté pour communier. Mais les tendresses de la foi l'emportaient; et de douces larmes (i) coulaient le long de mes joues. Ma chère mère était là qui vit ces larmes, et qui n'y tint plus elle-même. Elle se mit à sangloter. En passant devant elle, je levai un peu la tête pour la regarder ; et je fus près de défaillir du coup de ces tendresses et de ces joies divines d'une mère chrétienne. Quel argument, comme le dit saint Paul, de la réalité des choses invisibles, et quel témoignage d'un Dieu présent que ces pieux tressaillements des entrailles de nos mères au moment où la plus sublime des grâces sacramentelles va nous être communiquée !
Le trouble qui s'empara de moi (c'est le plus profond qui nous vienne de la foi) en cet instant redoutable où
(i) Qui me dira la cause de ces larmes, qui me la dira ? Ceux qui les ont expérimentées souvent ne la peuvent dire. (Bossuet sur les béatitudes). Mais le plus souvent c'est je ne sais quoi qu'on ne peut dire, (id., id.).
le prêtre, debout devant le tabernacle, la face tournée vers l'assistance, et tenant élevée au-dessus du saintciboire la blanche hostie, récite trois fois le Domine, non sum dignus, ce trouble de mes sens, de mon esprit, de tout mon être n'a rien laissé de bien précis dans ma mémoire de vieil homme, et à quoi celle-ci puisse se reprendre. Tout ce que j'en peux rappeler, c'est un sentiment accablant de mon néant auquel je ne succombais pas tout à fait à cause de la force et de la parfaite ingénuité de ma foi. Je croyais, j'adorais, je me troublais en enfant. A la pensée du bon Dieu tout proche de sa créature, et que je sentais venir à moi de sa démarche la plus douce en la personne du prêtre, son serviteur, à ces premiers mots du Corpus D. nostri J. Christi, doux à l'oreille du croyant comme l'hosanna des séraphins, je levai mon front collé à la nappe de la sainte table ; je fermai mes yeux, comme si j'eusse craint qu'ils ne fussent éblouis par le trop d'éclat du corps de Jésus ; et je pris ma part de ce pain qu'il rompit pour les pèlerins d'Emmaùs ; et je sentis mon cœur doucement embrasé. Mes sens n'avaient pas, pour ainsi dire, participé au repas mystique ; et la manducation de ce pain de vie s'était faite bien intégralement en foi et en esprit.
Prœstet fides supplementum Sensuum defcctui (i).
Pour peu que vous retirant de la sainte table (je
(1) Que la loi supplée a la défaillance des sens '
parle des premiers communiants, ne l'oublions pas), vous demeuriez sur la saveur spirituelle de ce pain, en soi insipide, et sur les fortes paroles de votre acte de foi, vous sentez que Dieu est en vous, autant que notre corps, ce vase de boue, peut contenir un tel hôte. C'est pourquoi je dis avec l'Église qu'en cet âge de la première innocence ou de l'ignorance des grandes corruptions du cœur, il se fait en nous, au plus intérieur de l'être religieux, une impression de sainteté une fois acquise, de laquelle nous ne saurions nous défaire entièrement, radicitùs ; encore que l'usage de la vie ou du mal, c'est tout un, l'ait tant de fois déshonorée, et qu'elle paraisse abolie chez les moins mauvaises gens. Ceux-ci se trompent volontairement sur l'inamissibilité de cette grâce sacramentelle, et de ce passage de Dieu par chez eux, si j'ose m'exprimer ainsi. Rien n'y fait, dans l'âge mûr, ni les impertinences, ni le scepticisme, aggressif ou simplement moqueur, de la raison, ni même ses torpeurs persévérantes et mortelles sur le sujet du sacrement. Le sacrement subsiste dans cette âme pure qu'enfant vous portiez en vous : elle a été une fois sanctifiée ; et rien ne périt tout-à-fait pour Dieu de ce qu'il a une fois brûlé du charbon de sa parole.
La messe finie, et Vite, missa est chanté par notre vieux curé, qui y employait toute la vocalisation congruente, nous passions dans la sacristie, où nous attendaient nos bonnes mères. Ah ! comme elles nous couvraient de leurs baisers et de leurs larmes ! C'étaient des effusions sans fin, et, après le soulagement des larmes pieuses, des apitoiements de la chair sur nos pauvres estomacs qui pâtissaient du jeûne depuis six grandes heures. Et toutes de pourvoir à cette première réfection des communiants avec des gâteaux et du vin. Nous nous jetions en vrais affamés sur cette collation temporelle. « Mon pauvre enfant ! ma pauvre enfant ! » on n'entendait que cela dans la sacristie, et les baisers des mamans qui retentissaient sur tous ces fronts radieux de pureté et d'allégresse intérieure. Après les travaux de l'enfantement et la joie d'avoir mis un homme au monde, il n'y a pas de transports maternels comparables à ceux que j'essaie de décrire. On n'imagine même pas des mères qui seraient assez hors de la nature et de la grâce pour contempler d'un œil sec et d'un cœur imperturbable ces petits sanctifiés de la première communion. Il paraît néanmoins que notre temps n'est pas incapable de produire de tels prodiges parmi les personnes du sexe, des monstres de maternité, sans
Dieu, sans idéal religieux, insensibles à tout ce qui n'est pas la vie naturelle de leurs enfants. Celles-là sont mères par le ventre, more Jer arum (1). Elles ne sont rien que cela, et bonnes tout au plus à faire des pleureuses aux enterrements civils.
Nous revenions chez nous, de la messe, garçons et filles, au milieu d'un grand concours de gens, de ceux de la ville, et de ceux des plus proches environs. Tous avaient parmi nous quelque communiant ou communiante de leur propre maison ou de leur parenté du voisinage. Notre bourg était en liesse. Du seuil des portes on nous envoyait à nous et à nos mères des compliments de bonne amitié ou de civilité gracieuse. Nous ne pesions pas une once sur ce pavé de nos rues, le cœur dilaté et haut, et nous regardant marcher dans nos beaux habits : vanité mondaine bien pardonnable à cette fois, puisqu'elle venait à son heure, après les saintes humilités de la communion. Et d'ailleurs à ce grand banquet du Père de famille, tous les convives, riches et pauvres, n'ont-ils pas la robe nuptiale ? C'est vraiment le seul jour où l'enfant du pauvre ne se sent pas envieux de l'enfant du riche. Voilà l'égalité dans l'Église catholique: elle est goûtée surtout par les petites filles des pauvres gens, qui ne se sont jamais vues si belles ni à si belle fête.
A notre repas de midi chez nous, après la messe, père, mère, enfants étaient animés de la joie la plus
(1) A la manière des fauves.
expansive et la plus bavardante ; et le communiant plus en belle humeur que les autres, étant le plus heureux de tous et le plus en appétit. Et Dieu sait s'il se récompensait de son jeûne de la matinée.
Une particularité touchante de ces agapes de la première communion est celle-ci. Quoique notre gaieté fût grande et notre babil à l'avenant, nous faisions plus que de coutume attention à nos propos, veillant à ne rien dire de trop puéril, et dont la délicatesse sainte de notre communiant pût s'effaroucher tant soit peu. Nous avions pour cette âme sans péché un respect très marqué et très inquiet, au moins la journée durant. Et il est vrai de dire que les intérieurs chrétiens sont comme sanctifiés par la présence de ces enfants en qui la grâce sacramentelle habite, et qui en répandent autour d'eux la bonne odeur — odorem unguenti(i). Où est le Christ, tout est saint, la maison de Lazare comme celle deZachée.
Les vêpres, suivies du Salut, et ces doux cantiques à Dieu où la justesse et l'accord sont du côté des filles, (les garçons n'y font que brouiller) terminaient pour nous cette journée bienheureuse. De combien de journées dans la vie cela peut-il se dire ? Et qui a témoigné de ceci avec plus de simplicité et de force que ne l'a fait Napoléon-le-Grand? L'Empereur Napoléon, au faîte de la puissance et de la gloire, rassasié des hommages et des bassesses des hommes, disait, su
(i) L'odeur d'un parfiin.
rappelant sa première communion, que « ça avait été le plus beau jour de sa vie ». Oui, car en ce jour il avait été tout à Dieu, et non à lui-même. Messieurs les beaux esprits de la domesticité de Voltaire, qui vous faites vivre des restes de sa table, et qui vous vêtissez de la mise à bas de votre maître, railleurs de l'antichambre et de l'office qui n'avez ni agrément, ni sel à vous propres, insulteurs, par métier et pour le profit, des choses saintes et du for sacré de nos âmes catholiques, que pensez-vous de l'affirmation de ce croyant de douze ans, devenu le maître du monde ? Tombe-telle d'assez haut ?
Une ancienne coutume, (s'est-elle conservée dans notre petite ville, aujourd'hui pleine d'esprits forts ?) était de s'en aller tous ensemble, communiants et communiantes et leurs parents, rendre visite au bon vicaire. Il habitait, dans le quartier de la haute ville, une petite maison très proprette avec jardin, un jardinet bien tenu, comme ils le sont tous à Châtillon ; et dont il était le maître jardinier. Il le labourait et l'ensemençait de ses mains apostoliques ; il y faisait venir des fleurs, des fruits, et des légumes assez pour n'avoir point à s'en pourvoir au marché. L'ordinaire du vicaire de Saint- Vorle n'était pas, on le pense bien, l'ordinaire d'un chanoine du Chapitre de Saint-Denis, alors Chapitre royal. Le saint homme menait une vie d'ermite, trop humble et trop peu fait aux usages du monde pour le fréquenter, et pour se donner quelque honnête liberté séculière. 11 ne visitait guère que les malades qui
étaient en peine de lui et de ses consolations spirituelles. Il allait voir les parents de ses petits catéchisés pour leur rendre compte des bons effets de ses instructions. Sa messe dite à Saint- Vorle, celle de chaque jour, et celle du dimanche, il s'en revenait chez lui par le plus court, arrêtant quelques fois par la basque de son habit l'un de nous qui baguenaudait dans la rue, et pinçant un peu vivement le bout de l'oreille du vagabond, avec un petit mot de gronderie. C'est la seule dureté que nous ayons jamais essuyée de ce bon maître catéchiste. De la hauteur de Saint-Vorle nous apercevions avec nos yeux de tiercelets M. le vicaire qui lisait son bréviaire dans la grande allée de son jardin, l'allée de ses poiriers. Admirable empire de la sainteté! Elle agit là même où le saint n'est pas présent! Personne ne se montrait moins dans la ville et dans les maisons des particuliers que M. le vicaire ; et personne n'était plus présent en idée à ses paroissiens, et plus que lui évangélisant les petits enfants, et ayant la main à la direction des mères. Celles-ci s'entendaient à nous inspirer, en temps opportun, aux temps des confessions, une peur salutaire de notre confesseur. Cela tenait un peu en bride notre turbulence naturelle. Nous regardions quelquefois, de peur du confesseur, à surcharger la liste de nos péchés d'habitude. Telle est la sainteté chez les saints ; ils jouissent un peu, comme le bon Dieu, du privilège de l'ubiquité. La sainteté fait le bien « par diffusion de soi-même, bomim diffusivum sut, » a dit saint Thomas de la bonté divine.
L'abbé Jacquinot était bien le prêtre selon l'ordre de Melchisédech, et de ceux que Dieu fait durer longtemps dans le ministèrepour le plus grand bien de son Eglise. Il l'avait destiné à faire de vieux os dans le vicariat ; si bien qu'il devait mourir officiant à l'autel, sa messe dite aux trois quarts, et rendant l'esprit devant le saint tabernacle. C'était vraiment un saint que nous allions fêter en allant visiter avec nos parents le bon pasteur de nos âmes. Nos pieuses mères n'avaient rien épargné des choses qui pouvaient contribuer à la pompe d'un tel pèlerinage. C'était d'abord un beau discours écrit ou compliment que l'un des aigles du catéchisme devait lire à haute et intelligible voix. C'était le cadeau des filles, et le cadeau des garçons, deux présents en orfèvrerie de table de première utilité, le tout accommodé dans une corbeille et caché sous un monceau de roses blanches. Le salon du vicaire, en ce temps-la on disait bonnement la salle, était trop étroit pour contenir cette grande foule que nous étions. Nous nous répandions dans les allées du jardinet; et de là, silencieux et recueillis nous écoutions la belle harangue au vicaire que l'un de nous, posté sur le perron de la maisonnette, poussait de sa voix flûtée par-dessus les clôtures du jardin. La harangue était de la main du régent de rhétorique de notre collège, cicéronienne, appropriée à la personne, au lieu, à la circonstance, aux mœurs, et aux dispositions de l'auditoire. L'auteur avait indiqué sur le papier par de certaines marques les endroits où l'orateur devait enfler sa voix, et lui faire produire les
effets les plus émouvants. Le bon vicaire écoutait, les larmes aux yeux, ce beau et sincère compliment, dont toute l'assistance se montrait charmée ; et il n'attendait pas à la péroraison pour attirer à lui l'orateur, et l'embrasser avec effusion sur les deux joues. Lui-même, remis de sa grande émotion, répondait à sa petite famille spirituelle par quelques mots, de ceux que le Christ a dits aux petits enfants, et qu'il a mis dans le cœur et sur les lèvres des moins éloquents de ses ministres.
En cette journée et soirée de première communion, l'abbé Jacquinot était pour nous un personnage aussi considérable qu'un évêque, et les bénédictions du vicaire de Saint-Vorle nous paraissaient à nous et à nos familles descendre d'une aussi haute source sacramentelle.
Quand la religion s'est saisie avec cette force et cette douceur de nos tendres âmes et de nos tendres corps, de qui relèvent en définitive tout le mortel et tout l'immortel de notre nature, n'ai-je pas eu raison de dire que rien ne se perd pour nous de la première grâce eucharistique et de cet acte de foi où le sensible et le spirituel ont été affectés et dominés en la même et suave manière? A ceux qui ont rejeté de leur cœur toute religion et de leur esprit toute idée de surnaturel, et qui prétendent qu'on a surpris et pipé leur candeur enfantine en mettant Dieu de la partie, je répondrai qu'ils se souviennent mal de leurs commencements et de leur première instruction religieuse. Ils sont venus à
celle-ci, non pas avec leur esprit qui, n'étant pas formé, n'était pas capable de contradiction et de négation, mais avec leur cœur où la religion avait sa plus naturelle entrée. Or le cœur est le premier captivé par le surnaturel ; il vient de lui-même à Dieu par indigence et par le besoin qu'il a d'aimer meilleur et plus fort que lui. Il se livre, parce qu'il est fait pour se livrer ; il n'est donc en matière de religion le sujet d'aucune piperie. Notre cœur est naturellement religieux. L'enfant est pour le bon Dieu (il ne comprend Dieu que sous ce vocable familier) ce qu'il est pour sa mère, tendresse, abandon, révérence, et soumission pleine de délices. L'Église n'a pipé aucun de nous, pas plus dans le sacrement du Baptême que dans le sacrement de l'Eucharistie. Dans l'un et l'autre sacrement elle nous reçoit à ses mystères et à la vie de la grâce, au bon moment, lavés de la tache originelle, avant les grands désordres de la volonté, avant les souillures contractées dans la vie naturelle.
C'est avec les esprits faits et formés, capables de contradiction et de résistance que l'Église a des affaires, et qu'elle engage la guerre, non pas une guerre d'embûches, mais la guerre à découvert, par le raisonnement, par l'Exégèse et l'Apologétique. Elle contredit aux contredisants. Aux superbes et aux sensuels elle oppose ses humbles et ses détachés ; aux beaux esprits de cabinet et des officines du bien dire, elle oppose la force de son Christ, à savoir, des dogmes absolus, des affirmations imperturbables touchant le présent et touchant
le futur, la suite et la perpétuité de la doctrine, des sacrements toujours semblables par le fond et par les formules, une procédure dans les affaires du salut qui ne varie pas ; et aux jours de la persécution où l'encre et la plume des beaux esprits sont pour quelque chose, elle produit « des témoins qui se font égorger ». Ah ! laissons venir à cette bonne mère les petits enfants. Quand elle a allaité et sevré l'âme de l'un d'eux, l'homme religieux est fait, qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas ; qu'il y adhère ou n'y adhère pas : il est fait religieux du berceau à la tombe, et pour au delà de cette vie. Nés du péché et dans le péché, nous renaissons du baptême ; nous renaissons de la première communion. Mourir par le péché à la vie spirituelle, et renaître à celle-ci par les sacrements, nous ne faisons que cela jusqu'à la dernière onction qui ôte les derniers restes de corruption de nos corps créés pour mourir, et pour ressusciter. Telle est la divine économie de l'Église; telle sa perpétuelle opération en ce monde. Jusqu'à ce qu'on ait inventé une manière plus honorable et plus glorieuse de traiter mon misérable corps et mon âme « vendue au péché », je me tiendrai à la façon de faire de l'Eglise, parce qu'elle a mon corps et mon âme en grande pitié et révérence.
Ainsi se terminait pour « le petit troupeau » des communiants cette charmante journée. Le bon vicaire en nous congédiant nous avait donné à nous et à nos parents sa bénédiction paternelle. On était rentré chez soi pour l'heure du souper, et du souper au coucher il
ne se passait pas un fort long temps. Nous étions tous dans nos lits à 9 heures, notre prière faite à l'unisson, laquelle montait vers Dieu plus agréable et plus propitiatoire à cause du communiant ou de la communiante de la maison. Lequel d'entre nous, septuagénaire ou même un peu plus jeune, ne conviendra qu'il n'a jamais apporté à son oreiller une tête moins chargée de soucis ou de chimères, un cœur plus net et plus tranquille, ni dormi d'un somme plus semblable à celui du Divin- Enfant, que ce soir-là de sa première communion? S'il dit ne se souvenir pas de si peu de chose, qu'entendt-il par ce si peu de chose ? Le protecteur Cromwell (le témoignage n'est pas médiocre même dans la bouche de ce sectaire puritain) lui répondra sur ce point pour moi, et cela du haut de la plus étonnante fortune de la terre. M. Guizot raconte dans son histoire de la Révolution de 1648 que Cromwell, au moment de mourir, demanda à son chapelain s'il suffisait pour être sauvé d'avoir été, une fois en sa vie, en plein état de grâce ; à quoi le chapelain répondit que cela suffisait. C'est affaire aux théologiens de donner là-dessus tort ou raison au chapelain de Cromwell. Mais ce que nous retenons, nous catholiques, de la question de Cromwell, et qui confirme notre créance touchant le sacrement de l'Eucharistie, c'est ce plein état de grâce où l'on a été une fois en sa vie. Qu'on y songe donc, et qu'on tâche à se le rappeler en quelque sorte de mot à mot dans les désordres ou les obscurcissements actuels de sa conscience. S'être connu, ne fût-ce qu'une fois, en état de
grâce, c'est-à-dire, sans péché et sans reste de péché, innocent, immaculé, l'âme plus blanche que la neige, selon cette belle et poétique parole du Psalmiste (i) et super nivem dealbabor, n'est-ce pas le plus haut et le plus délicieux état de l'esprit dont on ait souvenance, le plus proche de Dieu, le seul peut-être dans lequel nous serons reçus à merci par le souverain Juge des vivants et des morts ?
(i) Et je deviendrai plus blanc que ia neige, (Ps. 50).