L INSTITUTION DE LA FETE-DIEU
L'Église catholique pouvait-elle faire moins pour le Dieu vrai et vivant, pour la Trinité une et indivisible, où est contenue le plus haute conception du divin dont l'esprit humain est capable, de laquelle néanmoins il se sent accablé ? Elle a institué la fête la plus digne du Dieu en trois personnes, et la plus conforme à cette Majesté trois fois sainte et trois fois incompréhensible. Elle a appelé cette fête d'un nom simple, absolument divin et tout populaire, la Fête-Dieu. C'est pourquoi les
proses et hymnes du Saint-Sacrement ont cette force doctrinale et cette beauté liturgique exceptionnelle dont saint Thomas nous a laissé un exemplaire dans le Lauda Sion. Les quatre hymnes qui complètent la liturgie du Saint-Sacrement, à savoir le Pange lingua..., le Sacris solemniis..., le Verbum supernum prodiens..., etVAdoro te, supplex, latens Deltas... se corroborent, pour ainsi dire, les uns les autres dans l'affirmation du fait surnaturel de l'institution eucharistique et de la présence réelle. L'enthousiasme dans la foi et l'adhésion déclarée aux paroles du Christ et au dogme de la transubstantiation s'y soutiennent dans les mêmes hauteurs et avec la même fermeté ; si ce n'est que la dévotion du croyant s'y montre plus vive et plus tendre, avec des effusions de sentiment qu'elle n'a pas dans le dogmatique Lauda Sion.
Il est certain que pour le rituel du plus excellent de ses offices l'église a trouvé et la langue et la mélopée qui lui convenaient le plus excellemment, et dont la foule de croyants, « le peuple » ne pouvait manquer d'être saisie et transportée : tant ces cantiques sacrés ont été écrits pour tous ceux qui ont des oreilles pour entendre, et des lèvres pour redire à l'unisson les paroles de la confession eucharistique !
Ce sont toutes les stances du Pange lingua qui seraient bonnes à citer ici en preuve de ce que j'avance. Des strophes telles que les suivantes suffiront ; elles sont pleines de l'esprit de vie qui est sorti de la bouche munie du Christ, et qui a présidé à la Sainte-Cène.
Elles respirent la foi des simples, cette foi étonnée et soumise des apôtres assis à la table de leur divin maître, et les premiers participants à sa chair vivante, ces grossiers que Léonard de Vinci nous a rendus au naturel, nonobstant les splendeurs d'une peinture au dessus de toute comparaison (i).
Nobis datus, nobis nattu
Ex Intacta virgine, Et in mundo convers
Sparso verbi semine, Sui moras incolatus
Miro clausit ordine (2).
Est-il rien dans les choses « qui sont d'un autre ordre » , comme dit Pascal, de plus commun à la nature humaine et en même temps de plus chaste et de plus aimable que ce
Nobis datus, nobis natus Ex intacta virgine... ?
C'est l'enfant né d'une Vierge, l'enfant promis au genre humain malade, l'Emmanuel ou le Désiré des nations : c'est le Sauveur Jésus ! Il nous est né, il nous a été donné. Ou bien c'est le prodige des théogonies
(ij Je me tais, je crois, j'adore ; tout est dit, tout est fait. ït (Méditations sur l'Evangile, \xne jour.) Tout est calme, tout est soumis. Le Père la a tires, (id., ïLin" jour).
(2) Il nous a été donné, il est né pour nous d'une vierge trè^ nure : ayant vécu dans le monde, et y ayant répandu h. semence de la divine parole, il a terminé le temps de s >n séjour ici-bas par l'institution d'un ineffable mystère.
fantastiques ; ou bien c'est le prodige de l'amour de Dieu pour les hommes. Nous aimons mieux, nous de la confession de Nicée, croire avec saint Jean à l'amour de Dieu (i). Adeb dilexit mundum !
L'Église, nous parlant des personnes divines dans leurs rapports mystiques avec la nature humaine, a des hardiesses de naturel et aussi des délicatesses de langage, celles-ci couvrant celles-là, qui font rire à se tordre les côtes ceux de la loi naturelle, nos modernes épicuriens. Un Bossuet a pu seul, à force de foi, de génie et de goût, oser les mêmes choses et les mêmes termes dans les espèces sacrées et sous les voiles mystiques de la théologie. Lui seul a pu, faisant cela, ne manquer ni à la révérence envers les personnes divines, ni au respect commandé par notre langue française. Ainsi, au sujet de l'enfant Jésus et de la Vierge qui l'a conçu et porté dans son sein, je relève ces deux versets aussi hardis que chastes ; l'un, que je tire de l'hymne romain delatroisième messe de Noël. — Christe, Redempior omnium — l'autre de l'hymne, romain aussi, du premier dimanche de l'Avent. — Conditor aime siderum. Dans le premier de ces hymnes, est-il rien d'une latinité aussi délicate que ce (2) Nostri quondam corporis, ex illibata Virgine nascendo,formam sumpseris (Rome). Qui oserait traduire, comme il veut l'être, au propre, cet illibata}
(1) Il a tant aimé le monde !
(2) Tu as pris, naissant d'une vierge sans tache, la forme de notre corps.
Et dans le second, quelle image plus près de la nature et néanmoins plus chaste que celle-ci:
(i) Uti sponsus è thalamo, Egressus honestissimè Virginis matrii cl a us u là.
(Rome).
Lequel de nos naturalistes, beaux esprits, ne se récrie à ce clausulâ, et ne se voile la face? Il ferait beau voir la théologie afficher de ces fausses pudeurs-là ! C'est pour le coup qu'elle serait impudique pour se défendre trop de l'être ; elle déshonorerait le mystère de l'incarnation et de notre humanité tout entière que le fils de Dieu a revêtue, et qu'il a portée du commencement à la fin, à partir de la très pure et toute spirituelle conception de la sainte Vierge jusqu'aux dernières langueurs de la croix. Je ne sens bien que par ce clausulâ toute la misère et toute la bassesse de mon origine en Adam, de cette origine que mon Rédempteur a faite sienne, moins le péché dénature; et si quelque chose m'en relève, c'est sans doute la très sainte conception de la Mère de Dieu.
Comment ne s'arrêter pas dans le Ponge lingua sur la strophe :
Sparso verbi semine Sui moras incolatus Miro clausit online.
(i) Comme un époux sort de son lit nuptial, ainsi tu es sorti le plus chastement qu'il se pouvait du ventre d'une tierge mère.
Rien ne dit mieux le Verbe enseignant et cette semence de la parole divine, et cette sagesse du Père, laquelle ne pouvait descendre de lui jusqu'à nous que par le fils revêtu de notre nature et s'abaissant à communiquer avec nous de bouche à bouche. Cet incolatus n'est pas du latin de source cicéronienne ; c'est un terme du Digeste. Il n'en qualifie que mieux la personne civile et le domicile de Jésus de Nazareth.
L'humanité du fils de Dieu, c'est ce que les auteurs de ces hymnes se sont le plus appliqué à exprimer, et à faire toucher en quelque sorte à nos sens ; et c'est cela en effet, YHomo factus esty que la foi demande de plus fort et à notre raison et à nos sens déconcertés.
(i) Prœstet fides supplementum Sensuum defectui.
Ailleurs, dans l'hymne
(2) Adoro te supplex Latens Deltas
la transubstantiation nous est de nouveau proposée et expliquée sans équivoque.
(3) Visus tac tus, Gustus in te fallitur, Sed auditu solo creditur.
(1) Que la foi supplée à la défaillance des sens.
(2) ic t'adore suppliant, ô Divinité cachée !
(3) La vue, le toucher, le goût sont ici trompés ; mais l'ouïe seule recevant la foi ne trompe pas.
LA FËTE-DIBU. 2 I 5
C'est par l'ouïe seule qu'on reçoit la foi, par l'ouïe qui est comme le canal principal par lequel la vérité arrive à l'âme. Nous sommes, dès le ventre de nos mères, et quoi que nous imaginions pour que cela ne soit pas, desenseignés de l'Église, et non pas des docteurs nouveaux sous le soleil, qui ont qualité pour rompre avec la tradition apostolique et avec les enseignements de leurs mères. Être sorti des flancs d'une femme chrétienne, on ne rejette pas cela de sa vie comme on met au rebut un habit usé ; à moins que vous ne reniiez votre mère comme une créature depeu, et ne la considériez dans l'ordre naturel seulement comme la cause fortuite de votre venue en ce monde.
Je relève encore parmi ces vérités doctrinales et ces beautés de sentiment ces strophes de l'hymne : Verbum supernum prodiens...
(i) Se nascens dédit soclum, Convescens in edulium, Se moriens in pretium.
Et celle-ci de l'hymne Sacris solemniis...
(2) Dédit fragilibus Corporis ferculum, Dédit et tristibus Sanguinis poculum.
(1) En naissant il s'est rendu le compagnon de l'homme ; en mangeant avec lui, il s'est fait sa nourriture ; en mourant il a été Te prix de sa liberté.
(2) Il a donné aux faibles son corps en nourriture ; il a donné son sang pour breuvage aux contristés.
\6 l\ maison et l'église.
Et plus loin...
(i) O res mirabilis !
Manducat Dominum Pauper, servus et humilis.