‹ La maison de l'EgliseChapitre 28 sur 50 · LÀ THEOLOGIE EST LA SCIENCE DE DIEU ET DE L'HOMME · texte numérisé non relu

LÀ THEOLOGIE EST LA SCIENCE DE DIEU ET DE L'HOMME

Est-il possible, la présence réelle établie comme elle l'est sur les paroles expresses du Christ, de nous expliquer par des termes plus touchants et mieux accommodés à l'humaine nature les bontés du Dieu fait un avec la créature? Ainsi la théologie, par cela même qu'elle est la science de Dieu, de l'être en soi, ne sort pas du domaine de l'être absolu en s'occupant de l'homme. Plus elle nous démontre ce qu'est Dieu en soi, et comment il pouvait se conjouir en son être sans rien en répandre au dehors, plus elle aide notre faible intelligence à comprendre qu'il est venu de lui-même à nous qui ne pouvions aller à lui.

La communion de l'homme, Dieu avec nous, telle que la théologie nous l'explique dans ces hymnes, est entière, corps à corps, esprit à esprit. A vrai dire l'humanité de Jésus-Christ a supprimé les infinis qui

(i) O prodige inouï ! le pauvre, l'humble serviteur se nourrit de son maître.

séparent l'homme de Dieu, la créature du Créateur. Le rapport entre deux termes si distants l'un de l'autre est effectué. Sans cette humanité du fils de Dieu, je n'atteins Dieu, et encore je l'atteins si peu ! que par un effort de conception extraordinaire ou par un à priori, légitime sans doute en logique, mais qui en ce monde ne me sert absolument de rien.

Mon Déisme pur, à supposer que je m'y tienne, ne me gêne non plus en morale qu'il ne me donne ouverture du côté de l'éternité. J'ai besoin d'un Dieu plus familier, qui soit plus proche de moi, que dis-je ? qui me soit aussi intérieur que mes pensées et mes sentiments, avec lequel je puisse m'entretenir de mon incurable misère, et duquel je puisse espérer remède à cette misère. Votre Dieu, ce concept suprême de votre métaphysique, le premier et le dernier des abstraits, ne m'entend pas ; il ne vient pas à moi qui suis chair et esprit ; il n'a pas de pitié de moi qui m'agite dans les inclinations contraires de mes deux natures, et qui n'ai pas, tant que je suis « sous la loi des membres », une minute de repos. J'ai besoin, s'il m'est permis de parler ainsi, d'un Dieu qui me soit semblable par la chair, non pas en tant que celle-ci pèche et se souille, mais entant qu'elle est sujette à la souffrance, aux langueurs, aux affres et aux angoisses de la mort. Voilà mon Dieu et le vôtre, le Dieu duquel nous sommes tout proche (per quam (spem) (i) proximamus ad Deum (saint Paul

(1) Voilà l'espérance par laquelle nous nous aoprochons de Dieu.

2l8 LA MAISON ET L'ÉGLISE.

aux Hébreux. C. VII. v. 19). Voilà ce Pontife capable de compatir à nos infirmités (1). (Habemus Pontificem qui sût compati nostris necessitatibus.) Id. V. 26.

Or qui a fait cela, sinon notre humanité dont il s'est revêtu, et par le moyen de laquelle nous pouvons approcher de lui jusqu'à le toucher de notre corps, à la manière de cette femme de l'Évangile, et de plus près qu'elle, dans la plus familière, la plus auguste, et la plus affectueuse visitation de cette hôte céleste > Et, si le Verbe ne s'était fait chair, où serait pour nous la règle du bien vivre, l'exemplaire proportionné, et jusqu'à un certain point imitable, de sagesse, de patience, de fortitude, de continence, de douceur envers les hommes, d'absolue soumission à la volonté de Dieu ? Nous faudra-t-il opter, comme s'il y avait lieu à l'indécision, entre Socrate, Épictète et Marc-Aurèle. et l'incomparable patient, le doux crucifié du calvaire? Et que sont les meilleurs et les plus divinement bons parmi les hommes à côté de ce modèle achevé de vertu, le type de la perfection, l'homme sans péché, l'innocent, l'Agneau sans tache ? Et cela dans des proportions si bien ménagées pour notre humaine faiblesse que le Christ, imitable au plus près de sa divinité par les seuls saints, n'est absolument inimitable pour aucun de nous.

(2) Oui, le christianisme est la religion des parfaits ;

(1) Nous avons un Pontife qui sait compatir à nos nécessités.

(2) Exerçons-nous simplement, humblement et dévotement aux petites vertus, la conquête desquelles Nôtre-Seigneur a exposé à notre soin et travail, comme la patience, la débonnai-

et c'est de là qu'on tire ce trop commode argument, que, surmontant, comme elle le fait, la nature humaine, elle désespère celle-ci jusqu'à nous désintéresser de la morale. Mais on oublie que cette règle sublime des âmes les domine tellement toutes qu'elle oblige chacun de nous selon son état, sa vocation en ce monde, et les choses qu'il a à y faire. La mesure pour chacun est ce qu'elle doit être, juste et précise, point judaïque et point excédante. Lareligion chrétienne « ne sort pas du raisonnable», nous fait observer Bourdaloue. Elle est transcendante et commune tout ensemble : feu dévorant pour les saints, discipline universelle des mœurs, les âmes sublimes se font à elle ainsi que les âmes du commun. Et c'est par l'humanité du fils de Dieu que les deux effets se consomment, l'extraordinaire et l'ordinaire — Per Jesum Christum, Dominum nostrum. D'où Pascal a pu dire, ayant de la personne de Jésus-Christ l'idée qu'il en faut avoir, et jugeant d'elle en théologien et en chrétien « Jésus-Christ est un Dieu dont on approche sans orgueil, et sous lequel on s'abaisse sans désespoir ».

reté, la mortification du cœur, l'humilité, l'obéissance, la pauvreté, la charité, la tendreté envers le prochain, le support de ses imperfections, la diligence, et la sainte ferveur. Laissons volontiers les sur-éminences aux âmes sur-élevées ; nous ne méritons pas un rang si haut au service de Dieu ; trop heureux serons-nous de le servir en sa cuisine, en sa paneterie, d'être ses laquais, ses portefaix, garçons de chambre ; c'est à lui peu après, si bon lui semble, de nous retirer en son cabinet et conconscil privé. (Saint François de Sales. Introd. à la vie dévote, chap U, 111° partie).

LA FETE-DIEU CELEBREE A CHATILLON-SUR-SEINE l8l6.

C'est aujourd'hui la Fête-Dieu ! Nous nous éveillons tous les six sous ce toit du père et de la mère, où il fait si bon vivre, ouvrant les yeux à ce beau jour de la mi-juin, à la Fête-Dieu. Nous avions toute cette nuit rêvé reposoirs, autels enguirlandés, rieurs et feuillage apportés par brassées, nos rues jonchées de roses, les maisons des plus pauvres gens tendues de draps blancs, les douces psalmodies de la procession du Saint Sacrement, les fumées des encensoirs, le bon Dieu apparaissant aux yeux de tous dans le radieux ostensoir, et comme au temps de sa vie terrestre, nous touchant du souffle de sa bouche et d'un rayon de sa face. Telles nous avions rêvé les choses, telles et encore plus magnifiques elles se passaient dans notre petite ville. Au matin de ce jeudi de la Fête-Dieu, c'était par toutes nos rues un mouvement extraordinaire de gens se cherchant, s'entre-visitant et se concertant à cette fin de bien faire les choses, et de n'y pas regarder pour le bon Dieu. Chacun tirait de ses armoires ses plus beaux draps pour en couvrir le devant de sa maison jusqu'à la hauteur du premier étage. Aux voisins pauvres, qui n'avaient que de la grosse toile écrue à exhiber, on prêtait de la toile blanche. Ce qui n'empêchait

que dans les bas quartiers du Bourg tous les murs des maisons ne fussent tendus de grosse toile jaune. Le Dieu des pauvres s'en contentait ; et il ne remarquait pas que cela fît disparate avec la pompe des riches. Les jeunes filles (il n'y a pas de belles Fêtes-Dieu sans ces bouquetières de génie) suspendaient partout des guirlandes de feuillage et de frais bouquets aux tentures des maisons. Il fallait voir cette troupe aimable occupée à la décoration des reposoirs, et de quelle façon elles s'en acquittaient. Elles rivalisaient d'invention, de bon goût et d'ornements appropriés. C'était comme un concours entre artistes. Celles du Bourg et celles de Chamont voulaient qu'on parlât dans la ville de leurs reposoirs comme de chefs-d'œuvre du genre. Il y avait quatre reposoirs dressés, deux au Bourg, et deux en Chamont; et partant deux processions du Saint Sacrement. Nous, les paroissiens de Saint-Nicolas, nous suivions la procession de notre paroisse. Elle était, sans mentir, la plus belle, la plus majestueuse, et accompagnée du monde le plus comme il faut de Châtillonsur-Seine, notre curé étant curé de Saint-Nicolas, et pas de Saint-Jean qui était, comme Saint- Vorle, desservi par un vicaire. En outre nous étions du quartier des magistrats, des avocats et de la noblesse ; le tout formant encore, sous la Restauration, un composé de société polie et civilement hiérarchisée ; ce qui fait bien aux mœurs et à la paix publique, et l'emporte fort sur l'espèce de gâchis social de certaines démocraties. Tout ce monde du Bourg, les malades et les culs-

LA MMSON ET L EGUSE.

de-jatte exceptés, s'empressait à la procession de la Fête-Dieu. Personnes de toutes conditions, ceux de la noblesse, ceux de la bourgeoisie et des petits métiers, maîtres et serviteurs, les domestiques à galons, les servantes de nos petits logis, ayant mis pour ce jour-là leurs plus belles « affaires » (leurs plus beaux effets) ; des enfants de tout âge et de toute provenance, portés dans les bras de leurs mères, ou lâchés au grand air ; on venait de toutes les rues de notre quartier à Saint- Nicolas d'où la procession devait se mettre en marche vers les reposoirs. C'était une presse dans l'église, sur les trois heures, les vêpres dites, à y étouffer, à ce moment surtout de la plus forte chaleur de la journée. Les fleurs dont l'autel était surchargé exhalaient leurs odeurs les plus fortes ou les plus suaves parmi les fumées d'un encens de petite qualité et fortement drogué. Cet encens-là ne venait certainement pas des pays de la reine de Saba. Cet amas de parfums naturels et artificiels vous montait à la tête. Il s'élevait de l'autel et du chœur comme une buée de senteurs qui envahissait la nef de l'église, et n'y faisait plus rien voir qu'au demi-jour venant des vitraux. Nous, les petits enfants, toujours imaginant et toujours amusés par leurs sens, nous nous figurions le Paradis comme une église pleine de fleurs, de cierges allumés, tout embaumée d'encens, et Dieu lui-même qui resplendissait à travers ces fumées odoriférantes dans l'orbe d'or de son Saint Sacrement. Hélas! rien d'aussi beau depuis n'a frappé nos yeux ; rien d'aussi délicieux n'est entré dans nos cœurs!

La vie et la foi en leurs commencements, c'est la même chose ; c'est la même et pure aurore.

L'ordonnance et les premiers mouvements de la procession, à la sortie de l'église, n'étaient pas des plus faciles ; tant le cortège d'office des fidèles, hommes, femmes, jeunes filles et jeunes garçons, était nombreux et confus ! Il fallait aligner selon un certain ordre liturgique ce personnel d'assistants au Saint Sacrement. Nous avions à cette grande fête tous ceux du bancd'œuvre, à savoir les principaux personnages de la ville, les nobles de la haute ville, notre maire M. de V..., un homme de qualité en tout, royaliste aucunement arriéré, sans morgue et sans rancune, administrateur excellent et impartial. Il marchait escorté de ses adjoints, personnages ejusdem farinœ ; encore que l'un des deux fût de ceux qu'on appelait les libéraux (lisez, impérialistes) un fort honnête homme, très capable, et à cause de cela agréable au gouvernement ; ce qui est à l'honneur de la Restauration. Maire, adjoints, les plus gros bourgeois à la file, et portant des cierges, tenaient les cordons du dais ; de quoi personne ne se gaussait dans nos provinces, même les rares voltairiens de l'endroit. Derrière eux venaient les bonnes sœurs de l'hôpital, et celles des congrégations enseignantes autorisées ou tolérées, quel mal à cela ? avant avec elles leurs jeunes pensionnaires, communiantes de l'année ou renouvelantes, tout de blanc vêtues, avec le voile des communiantes. Théorie à jamais gracieuse et touchante, au moins aussi longtemps qu'il y aura un

renouveau de jeunes filles en ce monde, et des processions de Fête-Dieu aux pays catholiques. On avait recruté sur la paroisse des enfants de chœur, afin d'en composer un effectif de petits indus respectable et plus que suffisant. Les bonnes paroissiennes de Saint- Nicolas s'étaient cotisées pour ce supplément d'habillement lévitique.

Quelle affaire de police intérieure c'était que rassembler et ranger en avant du dais toute cette phalange sacrée, et ordonner des autres assistants pour la plus grande commodité de ce défilé ! Baltié le bedeau et un aide à lui, semblables à deux sergents de bataille, étaient partout réglant selon la hiérarchie, cette pompe et ces mouvements des personnes. Nous ouvrions de grands yeux à ce spectacle pour nous des plus magnifiques et au-dessus de ce que nous pouvions imaginer du cérémonial de l'Église apostolique et romaine. A vrai dire Saint-Nicolas s'excédait pour cette Fête-Dieu en argent de fabrique, en personnel d'indus, en luminaire, en cire de la provenance la plus franche et la plus chère. Nous nous perdions dans ces éblouissements du Thabor.

Enfin le cortège de s'ébranler, et de se mettre en marche à partir des premiers degrés de l'autel, et par la nef, jusqu'aux portes de l'église toutes grandes ouvertes. Notre vieux curé (sa vénérable tête nous paraissait entourée de l'auréole des saints) s'avançait revêtu de ses plus beaux ornements sacerdotaux, portant dans ses bras le Saint Sacrement qui était de poids pour ses

vieux ans, et, autant qu'il le pouvait, le tenant assez haut pour que la blanche Hostie pût être vue des plus petits enfants. Sur tout le parcours de la nef des mères agenouillées présentaient au Saint Sacrement ces petits baptisés, ceux encore à la mamelle et qui criaient de tout leur cœur, et ceux déjà bambins, à la mine rougeaude, aux yeux pétillants de malice, et qui avaient toutes les peines du monde à se composer un visage dévot. Le bon curé — c'est une coutume apostolique et maternelle de l'Eglise — abaissait lui paternellement sur toutes ces petites têtes inclinées le socle du Saint Sacrement. Ce que les mères demandent au Dieu de l'Eucharistie pour leur chère géniture, je ne saurais pas le bien dire. Les anges seuls, qui portent jusqu'au trône du Tout-Puissant ces supplications de la chair et du sang et ces élans du cœur des mères, sauraient nous le narrer. Hélas! combien de ces présentés qui ne reverront pas la Fête-Dieu de l'année suivante ! Combien mourront de cette vue du Saint des saints trop proche et trop sensible à leur tendre foi ! Combien de ce baiser du Seigneur qui brûle et qui consume ! Aussi de quelle ardeur les mères chrétiennes le prient-elles pour ces chers objets ! Celui qui assiste d'un cœur sec à cette imposition du Saint-Sacrement sur la tête des petits enfants, s'il est père, il a bien de l'assurance en l'avenir ; et il paraît ignorer que, mortel lui-même, des mortels sont sortis de lui. Je le trouve bien à plaindre.

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