LE REPOSOIR DE LA RUE DE LA PRISON
Le reposoir le plus rapproché de Saint-Nicolas était dressé tout au bas de la Rue escarpée, dite Rue de la Prison, contre la façade d'une fort belle maison qui regardait notre Rue-au-Lait. Ce reposoir était l'ouvrage des paroissiennes nos voisines, mamans et filles, les plus entendues à la décoration des autels, et à la manière d'assembler les rieurs. Elles s'étaient mises dès la veille à cette tâche dévote et ingénieuse. Notre reposoir de la rue de la Prison a toujours gardé sa primauté dans nos Fêtes-Dieu. En ces matinées de juin que le soleil a tôt échauffées, les parfums des fleurs s'évaporent à l'air par de fortes bouffées et portent très loin. Il y a des odeurs de ces Fêtes-Dieu qui vous reviennent à vous, vieil enfant de la province, comme si l'on vous les donnait à sentir. Elles vous parlent, avec toute la force et toute la suavité d'une sensation renouvelée, des pompes fleuries de la Fête-Dieu. Où que vous vous trouviez fêtant ce beau jour dans la communion catholique, ces odeurs vous rendent présentes les Fêtes-Dieu de vos premières années avec un charme des temps et des lieux qui vous transporte, et qui remue en vous tout l'impérissable fond de votre foi d'enfant, de catéchisé de l'Eglise. Le syringa (c'est le nom propre et spéci-
fique de la fleur; nous disions nous bonnement seringa) abonde dans nos jardins en ce mois de juin. De tout près et respiré à plein nez, il a des senteurs dominantes, on pourrait dire intoxicantes. Mais si c'est le vent qui vous apporte d'un peu loin et à travers la feuillée ces parfums « de la cour de Flore », ils sont exquis ; l'air en est embaumé, et point chargé; d'où vient que le syringa et la Fête-Dieu disent la même chose à mes sens et à ma catholicité.
Nos rues étaient jonchées de roses: il en naît, je veux dire, il en naissait tant autrefois de ces belles centfeuilles de juin, drues et renflées par le ventre dans le beau de leur floraison, et qui crèvent de s'être trop vite épanouies. Quand, après les deux ou trois matins qu'elles ont vécu, elles tombent à terre défaites et toutes chiffonnées, elles laissent là leurs dépouilles encore jolies. La mort les a pâlies ; elle ne les a pas déshonorées.
On jetait des roses sous les pas de notre vénérable curé ; on en jetait de toute espèce et d'effeuillées devant le Saint-Sacrement, devant la face du Dieu de l'Eucharistie. Est-il un plus suave hommage au Dieu créateur de toutes choses, à Celui qui a fait les fleurs, et qui a étalé sur leur fin tissu les couleurs les plus ravissantes et les plus diverses ? N'est-ce pas son soleil qui dès le matin allume ces doux feux de floraison et de vie végétante que la nuit semble éteindre et opprimer de ses ombres ? Pour moi, je ne vois rien dans les théories païennes les plus pompeuses et les plus élé-
gamment ordonnées qui soit comparable pour la simplicité mystique à ces groupes de petites filles et de petits enfants revêtus d'aubes, et qui ayant attachées à leurs poitrines des corbeilles remplies de roses, se retournent à des moments marqués pour jeter à pleines mains ces fleurs émiettées au Saint Sacrement, pendant que les encensoirs s'élèvent et s'abaissent à l'unisson, enveloppant de leur fumée odorante ce Dieu porté par un homme.
A ce coup les contempteurs du surnaturel ne se tiennent plus ; et ils mettent ces pompes sacrées audessous de toute stupidité. Les anciens mystères de la Bonne Déesse, nuitamment célébrés, leur plairaient beaucoup mieux ; qui en doute? Nous portons, nous chrétiens, fort aisément notre surnaturel dogmatique ; et tant s'en faut que nos âmes se plaignent du trop de vie spirituelle ; au contraire elles s'en trouvent pauvres davantage, et de plus en plus affamées dans ce corps et ces membres où du matin au soir elles obéissent à la pure nature, et descendent par elle aux dernières bassesses de l'appétit et de la servitude.
Les fêtes religieuses, et ces manifestations extérieures d'une foi commune ont surtout cela d'excellent au religieux et même au civil qu'elles relèvent, au moins en ces saints jours, les petits de ce monde de leur bassesse irrémédiable, et qu'elles mettent à leur portée jusqu'à le leur rendre familier l'idéal suprême des esprits, le Dieu de la vie et de la mort, le Tout-Puissant et le Tout-Miséricordieux. Ils sont insensés et criminels et,
j'ajoute, de tristes politiques ceux qui, ayant à jouir un temps ici-bas de leur corps, veulent priver les pauvres gens de la vue de leur Roi, de leur compagnon de boutique, de leur Dieu, de leur Jésus. Les plaisants amis des pauvres ! (i)