LA GARDE NATIONALE DE CES TEMPS-LA ET A CETTE FETE
Il va de soi — comment Poublierais-je ? — qu'outre les fonctionnaires de l'ordre civil, ceux de l'ordre militaire, gendarmerie, garde-nationale par détachements, les pompiers de la ville et leur capitaine en tête, faisaient la haie sur le passage de la procession. Ce déploiement de troupes ainsi équipées achevait d^éblouir nos yeux ; et il se mêlait comme un petit feu de guerre à la tendre religion de nos âmes. Le Dieu du ciel et de la terre et le Dieu des armées n'est-il donc pas le même ? On s'est beaucoup égayé, on s'égayait déjà beaucoup en ce temps-là de ces citoyens armés, garde nationale et pompiers, requis par les municipalités pour faire cortège à nos processions de la Fête-Dieu. Sous la Restauration, ce service de la troupe allait de soi, on le comprend ; que dis-je ? il avait sa raison d'être gou-
(i) La douce et naïve protestation! N'est-ce pas d'une éloquence bien originale et bien en son lieu ? Un vénérable curé d'une commune près Paris auquel on avait défendu de faire la procession des Rogations, hors de son Eglise, disait en chaire à ses paroissiens : « Mes frères on veut empêcher le Bon Dieu d'aller voir ses champs ».
vernementale. Le trône et l'autel c'était pour les royalistes et pour les non-royalistes la formule, agréable aux uns et désagréable aux autres, de la monarchie restaurée. Il n'en est pas moins vrai que les esprits, la politique réservée, étaient généralement religieux, et je l'atteste, l'étaient pour eux-mêmes, sans affectation et sans hypocrisie. Chacun se sentait de sa maison et de la communion des siens, femme, mère et enfants. Personne ne se trouvait si indépendant et si supérieur par sa raison et ses lumières qu'il s'interdît de participer au culte public, et de faire en ceci comme tout le monde. Ces braves gens, gardes nationaux et pompiers, n'allaient donc pas aux processions, d'ordre municipal seulement ; ils s'y portaient en bons catholiques de France, enchantés, je ne dis pas non, de paraître là sous leurs uniformes, et d'y faire voir leur belle contenance sous les armes. J'ajoute que tous n'étaient pas des soldats de parade. Plus d'un (nous les avons connus; ils étaient des bonnes relations de nos parents) avaient mis « genou terre », il n'y avait pas de cela bien longtemps, devant le prussien et l'allemand, dans les plaines de la Champagne, étant au premier rang de leur bataillon et tirant à l'ennemi en ce dernier et vain efibrt de la France envahie. Était-ce donc à ces braves et glorieux vaincus, était-ce donc s'humilier que ployer le genou devant le Dieu de leurs ancêtres et le Dieu de la France? Eux ne le pensaient pas ; et aucun de nous n'avait d'eux cette idée ravalante et ridicule. Nous, les fils de ces derniers défenseurs du sol français, de cette
cohorte sacrée, nous admirions ingénument l'air martial de ces milices de la Fête-Dieu; et mon cœur de chrétien et de Français aura cessé de battre dans ma poitrine, avant que j'oublie combien fortement il palpitait au « genou terre ! » que le commandant Marcou prononçait de sa voix guerrière au moment des élévations de la Sainte-Hostie sous la tenture de nos reposons.
Rien ne manquait des choses qui remuent ou charment les âmes en cette journée magnifique. Comment passer sous silence une musique fort bonne, très appropriée et nullement commune, de la composition de l'un de ces anciens maîtres enseignants de province, qui aimaient leur art à la passion, et point pour la gloriole à laquelle ils n'avaient que faire de prétendre. Ces maestri de nos petites villes, qui y vivaient bon an mal an de leurs leçons et d'une clientèle clair-semée, n'étaient pas sans quelque petit feu de Minerve, ou plutôt d'Euterpe !a musicienne. Ils rencontraient, s'inspirantde leur sujet et se grattant la tête, certains motifs heureux d'un caractère simple, dans le style religieux, d'une bonne facture, et point sans ampleur, qui convenaient aux pompes de nos processions. C'était écrit pour le cuivre, et exécuté avec un ensemble satisfaisant; non pas qu'il n'y eût dans le nombre des exécutants quelque novice que le trop d'enthousiasme ou une embouchure incertaine faisait détonner sur le tout, à la grande et sainte colère du père Martin (nous l'appelions le père Martin à cause de sa nombreuse lignée) lequel
LA FETE-DIEU. 2$i
se tournait vers ce trouble-fête, et lui redisait sur son propre instrument (une clarinette) la note manquée ou massacrée.
La faute du novice passait inaperçue : il n'y avait pas là de quoi offenser la majesté du Dieu vivant.