LA BENEDICTION DU REPOSOIR
Notre vieux curé a monté les marches de l'autel. Il a déposé le Saint Sacrement sur la table du reposoir, au plus intérieur de ce tabernacle de feuillage et de fleurs. Les encensoirs, enlevés tous ensemble, et dont les fumées se font plus épaisses, voilent un moment à nos regards et l'autel et le prêtre. Trois fois celui-ci a élevé les mains et fléchi le genou devant la seule Majesté adorable. Les voix et les instruments se sont tus. Quelque chose va se passer d'une religion étonnante, tempérée de douceur et de quiétude en Dieu. On entonne le tantum ergo sacramentum sur ce mode grave (c'est le mode commun) et d'une tonalité forte qui commande l'adoration et le prosternement en esprit. Tout le monde a l'oreille au mode Ambrosien de ces deux
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couplets, où les trois personnes divines sont exaltées dans leur génération et procession incompréhensibles ; tout le monde les chante avec ensemble et justesse. C'est par excellence la catholicité croyante et consentante. En aucune des hymnes de l'Église les esprits ne sont plus haut enlevés et plus infiniment abattus sous le Dieu trois fois saint. Après le Compar sit laudatio, il se fait dans l'assemblée agenouillée un silence profond et d'une terreur sainte. C'est le moment où l'on revêt l'officiant du palliam qui lui permet de prendre dans ses mains le Saint Sacrement, et d'élever au-dessus de toutes les têtes cet objet le plus auguste et le plus redoutable de la maison du Très-Haut. Il va donner la bénédiction. Je parle de la bénédiction selon le rituel gallican alors en vigueur, de la bénédiction prononcée à haute voix par le prêtre et des répons des fidèles, où était si bien exprimé l'esprit de communion et de correspondance des âmes suppliantes. Non pas que la bénédiction toute spirituelle et sans paroles proférées, celle d'après le rituel romain, aujourd'hui partout rétabli, soit inférieure à l'autre en sainteté, en majesté et dans ses effets de grâce. Dans l'un et l'autre rituel, Dieu déclare aux croyants sa toute présence. Dans la bénédiction parlée, il semble qu'il condescende à converser plus familièrement avec sa créature par la bouche de son ministre. Dans la bénédiction muette, il fait sentir davantage à notre humanité sa divinité redoutable; il tient en quelque sorte sous lui tout notre être, nos sens, nos imaginations, nos pensées périssables.
C'est comme une stupeur de religion semblable à celle dont l'Ancien Testament nous rapporte que les Hébreux furent saisis au bas du Sinaï, à l'heure où Dieu s'entretint de sa vive voix avec son serviteur Moïse. « Parle-nous, disaient-ils à Moïse ; mais que ce ne soit pas Dieu qui nous parle. » Qui pourra dire quelle est pour le catholique la meilleure des deux manières d'entrer en la présence de Dieu, et d'y demeurer un moment abîmé ?
Nous sommes tous à genoux, pêle-mêle, pères, mères, enfants de toute condition, aussi petits les uns que les autres devant Dieu, ayant nos fronts abaissés vers la terre, et dans l'attente de quelque chose de surnaturel où la foi va suppléer à la défaillance des sens — et si sensus déficit... Le commandement militaire « genou terre ! » (il est grand dans nos cérémonies catholiques, et la mapsté du Dieu des vivants et des morts en paraît amplifiée) a retenti en même temps que les crosses des fusils résonnent sur le pavé de nos rues. J'entends notre vieux curé prononcer YAdjutorium d'une voix claire, encore que chevrotante. Nous répondons tous en esprit de communion à chacun des versets de cette invocation universelle. On entend le balancement cadencé des encensoirs. Les cœurs portés haut et jusqu'au trône de Dieu sont plus écoutants que les oreilles. Je sais bien qu'il se passait en moi quelque chose d'ineffable et au-dessus de mes pensées ordinaires, et que cela durait peu, étant de soi excessif. Mais quoi? — Dites-le pour moi, si vous le pouvez. Tous nous confessions
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avec le prêtre, et nommant en son rang chacune des personnes divines, la Trinité indivisible ; et la douceur intérieure de l'adoration, dont le propre est d'exclure les difficultés ou pointillés métaphysiques, nous aidait à porter le Dieu présent, et à n'en être pas trop accablés. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit, nommés par le vieil officiant en vertu de la prérogative apostolique et de l'indélébile caractère du prêtre, et, j'ajoute, nommés avec cette foi de l'homme et du chrétien qui lui-même va bientôt passer au Seigneur, n'étaient pas tellement voilés à nos veux mortels qu'un rayon de leur gloire ne tombât sur nos fronts prosternés dans la poussière et bénis de la bénédiction du Dieu en trois personnes.
Le Laudate Dominum omnes gentes(i), que les fidèles entonnent ensemble, après la bénédiction donnée, est bien le chant d'allégresse le plus simple, le plus lyrique, et le plus populaire de notre liturgie catholique. Il s'élance comme à tire d'ailes vers les cieux. Il a été écrit par quelqu'un de ces maîtres psalmistes de l'Eglise pour rendre les ravissements de ces âmes auxquelles Dieu, il n'y a qu'un moment, parlait de sa voix la plus douce, leur expliquant, autant qu'elles peuvent en porter l'idée, la propriété, l'unité d'essence, et l'égale majesté des trois personnes divines. — (Et in personis proprietas, et in essentia unitas, et in majestate adontur œquaiitas}. (La préface de la Trinité). N'est-ce pas qu'en chantant le Laudate de la Fête-Dieu l'esprit (je
(1) Louez le Seigneur, nations de la terre.
parle de l'esprit d'un croyant) demeure d'une foi satisfaite et tranquille sur la vérité éternellement subsistante du Dieu en trois personnes, et sur la parole partie de la nue du Thabor, par laquelle il s'est nommé luimême dans l'adorable Trinité.. ?
ce qu'était le sentiment religieux en ces temps-la. — le concordat.
Je ne fais pas le théologien; encore moins ai-je l'idée d'ériger en théologiens et en dogmatistes les bonnes gens de ce temps-là, catholiques du commun bercail, qui venaient à nos processions de la Fête-Dieu, et qui participaient, plus ou moins dévotement, au culte public. C'est au sentiment religieux de nos provinciaux (1 801 -1830) et à ses manifestations ingénues et pas du tout de commande que je me suis attaché. Il était — j'insiste sur la chose — au fond des âmes chez lesquelles on l'avait si longtemps et si abominablement opprimé. C'est là que je le cherche et le retrouve tout vivant, dans ce for intérieur de chacun, dans ce sanctuaire des sanctuaires du Dieu à nous enseigné par nos pieuses et tendres mères. Certes les grandeurs originelles de la religion et le sens profondément métaphysique des rites et des cérémonies du catholicisme n'étaient pas reçus par le plus grand nombre en la manière que je viens de dire et avec l'effort de méditation que demande une telle économie des choses saintes. C'est un travail de
l'esprit qui se replie sur ses impressions premières de religion, travail auquel on aime à se reprendre en son vieil âge, et sur le seuil en quelque sorte de la vie future. Il n'est pas moins vrai que, dans les temps de foi déclarée et pratiquante, ou, pour se rabattre à moins que cela, de simple accoutumance religieuse, l'universalité des âmes est de soi disposée à recevoir les impressions immédiates du surnaturel et les vertus des sacrements exposés à la vue de tout le monde. Il se passe là, tout au dedans des cœurs, des choses étonnantes et qui ressemblent fort à des communications gracieuses de la Divinité. C'est très certainement un enthousiasme public, sans tumulte extérieur, sans fracas de paroles, sans mimique déclamatoire et exclamative. Chacun est sous le coup de la présence de Dieu, d'une présence aimable tout à la fois et redoutable. Chacun sent venir à soi, nous disons, nous catholiques, en soi le Saint des saints; chacun est près de s'écrier : (les initiés païens euxmêmes le faisaient bien) Deus, EcceDeus! Eux ne ressen taient de ces approches de leur Dieu inconnu qu'épouvante et angoisses pusillanimes. Nous chrétiens, auxquels s'est manifesté en son incarnation miséricordieuse le Dieu trois fois grand qui nous vient visiter, parmi les pompes de la Fête-Dieu, sous des apparences si petites,
(1) Quem nec universa terra, Oinne nec cceluni capit,
(1) Celui que la terre et le ciel ne peuvent renfermer dans leur étendue, se resserre, et veut bien demeurer ici caché dans un étroit espace.
Orbe parvo se coarctans
Hic latere sustintt
(Hymne de la Dédicace)
nous ne ressentons de cette bénigne et radieuse apparition de la Sainte Trinité que de vifs mouvements d'une piété qui, pour être accablée par l'incompréhensible, ne laisse pas de respirer sous ce poids de gloire immense où rien n'est ôté à la bonté et à la miséricorde. En parlant ainsi, je pense n'être ni au-dessus, ni au-dessous de la commune foi des vrais catholiques. Le fanatisme ne connaît pas ces doux transports, sa nature étant de craindre, et non pas d'aimer. Le fanatisme est tout à la peur ; il n'est jamais à l'amour.