LE REPOSOIR DU COURS MASSOL
De ce reposoir de la rue de la Prison la procession s'acheminait parmi les fleurs et les blanches tentures à un autre reposoir qu on avait dressé sur le Cours Massol. On donnait ce nom à une fort jolie plantation de platanes, laquelle formait avenue à l'une des belles maisons du quartier de la noblesse. La voie la plus courte pour arriver au Cours Massol était de grimper, je parle au propre, et non au figuré, la montée abrupte et caillouteuse de la rue de la Prison, et, ces escarpements franchis, de prendre à gauche la rue de l'Administration au bout de laquelle obliquant à droite on atteint le Cours Massol. C'est chose impraticable à une pro-
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cession, et notre vieux curé eût manqué de souffle à mi-côte. On prenait donc par le plus long, à savoir, par la Rue au lait en droite ligne, et de là tournant à droite par celle des avocats dont la montée est plus douce, et le pavé plus traitable. Nous gagnions à cet itinéraire, nous les enfants et les tenants de la Rue-au- Lait, que la procession passait d vant notre maison dont la laide petite façade avait été parée pour le passage du bon Dieu par deux maîtresses décoratrices, notre chère mère et sa fille aînée. Notre chez nous avait ce jour-ià un air tout à fait Fête-Dieu ; et il m'est resté des éblouissements de ces beaux draps blancs qui cachaient jusqu'au premier étage les plâtres craqués et rugueux de ce cher et viel immeuble, un propre à notre mère, dont aucun de ses enfants, les ingrats ! n'aura fait sa demeure pour y mourir.
Le reposoir du Cours Massol avait un charme particulier d'enfoncement et de mystère. On l'avait dressé tout au fond de l'avenue des Platanes ; si bien que ces beaux arbres, l'ombrageant de leurs larges feuilles, y faisaient une sorte de sanctuaire naturel. Le Saint-Sacrement résidait là dans un tabernacle que le Créateur avait orné de ses propres mains. Il ne resplendissait pas au soleil (nous ne manquions pas de le remarquer) comme il faisait sur l'autel de la rue de la Prison ; et peu s'en fallait qu'il ne nous parut comme éteint, et sa face d'or évanouie ; n'était-ce que le soleil venait de temps en temps l'illuminer à travers le feuillage par des pointes de lumière. Cela redoublait le recueillement et
la révérence des fidèles ; joint que la voix de notre vieux curé, sur laquelle pesait ce couvert de verdure, nous arrivant plus faible, les paroles de la bénédiction nous pénétraient de plus de céleste douceur. Ramassés autour de notre mère, comme les poussins de la parabole, et agenouillés, le dirai-je , et pourquoi pas ? dans ses jupes, nous écoutions dans cette bénédiction ce qu'elle-même elle y écoutait ; et avec la même foi traditionnelle et domestique nous goûtions ce qu'elle y goûtait, Dieu présent en sa majesté la plus accessible, la seule supportable à cette chair de péché et de misère.
Je plains les fils de mères chrétiennes qui ont perdu, je ne dis pas le sentiment, mais le simple souvenir de tels moments.
Il en est parmi eux d'excusables. Ce sont ceux qui, travaillés du mal de vivre, dévorés par les affaires du monde et livrés aux enchantements des passions, n'ont fait qu'oublier les touches premières du divin. Ils se croient morts à cette foi enseignée et de laquelle ils ont balbutié les symboles, dès que leur langue s'est déliée. Parce qu'ils sont devenus des hommes, ne relevant que de leur propre sens, et capables de se former des opinions de toute chose, il leur semble qu'ils ont dépouillé leur identité, et qu'ils ne sont plus la même personne, aujourd'hui sceptique, indifférente ou railleuse en matière de surnaturel, autrefois docile, croyante et persuadée de Dieu jusqu'à la tendresse et aux douces visions de la foi. Ils ne veulent plus, ils ne savent
plus ressaisir en eux l'être religieux des commencements de la vie. On dirait qu'ils ont perdu la suite du moi pensant, et qu'ils se sont crées eux-mêmes à nouveau à chaque évolution, dans le temps, de leurs corps et de leur âme ; au lieu de penser que ces changements ont été de simple succession, et non pas du fond même de la personne. Si bien que Dieu, lorsqu'ils paraîtront devant lui pour le jugement, les connaîtra et par leur nom propre et uniquement par l'âme qu'ils tiennent de lui, et non point par les divers états qu'ils auront traversés du premier au dernier jour de leur vie mortelle (1 ). Te ipsum novi ex nomine tuo. Ce sont les paroles expresses et sans équivoque possible que l'Église met dans la bouche de Dieu nous recevant à son jugement, aussitôt Tâme envolée du corps. Et c'est par ces fortes paroles (2) qu'elle maintient notre identité par de là le grand changement de la mort.
Ces esprits légers et de peu de métaphysique — ils sont nombreux — ne sont pas pour cela perdus d'irréligion. Ils reviennent à résipiscence sur le tard ; et c'est la pensée de la mort qui les amène là.
Mais les incurables de l'impiété, ceux qui haïssent leurs origines et les mamelles qu'ils ont sucées, et qui traitent d'idiotes et de fanatiques leurs chrétiennes mères, ceux-là ne reviennent point à Dieu. Ils sont de mauvais fils. Cela c'est le venin d'orgueil et de rébellion. Il infecte pour toujours !e cœur, la source de
(1) Toi je t'ai connu par ton nom.
(2) De la messe des morts.
tout idéal et de toute tendresse, la partie principale de l'homme, et sur laquelle portera tout le poids de l'enquête dernière ; Dieu n'ayant pas à connaître de votre esprit et de vos talents qui ne lui sont rien, mais du principe même de vos actes, du centre vivant de vos volontés droites ou perverses, de ce cœur dont il a dit que « c'est tout l'homme ». En fin de compte il reste toujours à chacun à connaître ce qui l'attend, une fois emporté hors de chez lui, elatus, comme parlaient les Latins, et passé le seuil de sa maison.