SOIXANTE ANS APRES. — LES PAUVRES SANS LEUR CHRIST
Plus tard, à soixante ans de là, les pharmaciens, officiers de santé et autres lumières de l'endroit, traitan*
(i) Voir au chapitre des premières communions.
les corps de ces pauvres gens, comme s'ils n'avaient en propre que cela et la chemise qui les couvre, les purgeront du même coup de leurs humeurs peccantes et de leurs vieilles superstitions. Ils entreprendront, les cruels et les grossiers ! de les guérir, par voie d'élimination et de détersion sans doute, de « la névrose » de religion, et du mal de l'anthropomorphisme ; c'est-àdire qu'ils leur ôteront leur Christ, le Dieu qui a revêtu leur chair endurante, l'Homme de douleurs, le fort et le patient, le Roi des pauvres et des oppressés. Plus de Crucifié, plus de Rédempteur, plus d'exemplaire adorable de charité, de fortitude, de résignation ; plus de modèle parfait des vertus les plus nécessaires aux petits de ce monde, et accommodées à leur état infime. Plus de jugement, plus de récompenses et de peines futures ; plus de mérites imputables à ceux qui ici-bas auront beaucoup pâti. La source des miséricordes infinies est fermée, et « les cieux devenus d'airain » pour ceux qui gagnent leur pain quotidien à la sueur de leurs fronts, et qui ont tant besoin d'élever leurs cœurs au dessus des bas lieux où ils se consument aux œuvres serviles. Le Christ ôté de ces pauvres foyers, c'est tout Dieu, si je peux m'exprimer ainsi, qu'on en ôte. C'est l'athéisme assis à la table du pauvre entre deux chopes d'eau-de-vie.
Quand bien même, ô le ridicule pédantisme ! vous laisseriez pour tout idéal à ces manouvriers Dieu, votre concept aristotélique, quel usage voulez-vous qu'ils en fassent? Et en quoi cet être de raison les aidera-t-il à
vivre et à mourir ? Eux aussi ils portent leur croix, à savoir, les accablements de la vie au jour le jour, les surcharges du prolétariat, et les mille espèces de gênes des conditions nécessiteuses (i). N'allez-vous pas leur ôter de devant les yeux la face, plus pitoyable que ce qu'il y a de plus pitoyable au monde, du Christ portant sa croix et montant au calvaire? Et ne voulez-vous pas qu'ils contemplent, ne fût-ce que pour la comparaison, plus misérable qu'eux ? En les privant de toute religion sensible, de toute image pathétique de l'Homme-Dieu, opérateur de leur salut, vous ne leur laissez plus qu'à se comparer dans leur bassesse sociale à ceux qui les tiennent en quelque sorte sous leurs pieds, aux riches, aux illustres de ce monde, auxquels ils commencent à demander compte de cette élévation inique, et qu'ils rendent responsables du fait providentiel de l'inégalité des conditions humaines ; c'est-à-dire que vous attisez un feu que le Christ est venu éteindre, le feu de l'envie et des guerres sociales ; et c'est par vous, les ennemis insensés et maladroits du christianisme, que cette raisonnable économie des sociétés, d'où dépend la police des Etats, est mise en péril. Vous ne voyez donc pas, comme le faisait remarquer Tertullien aux Césars persécuteurs, l'utilité sociale et politique du christianisme. Le culte public, les manifestations populaires de la Religion « nationale» comme on a appelé décemment la
(1) Car on n'est pas sans violence sous la bêche ou sous le hoyau.
(BOSSUBT.)
Religion Catholique (1), entretiennent l'esprit religieux d'une nation, et le mettent en liberté. Quand tous adorent et prient de la même manière, n'est-ce pas la patrie elle-même qui adore et prie? Et si la communion des âmes est ce par quoi nous sentons jusqu'en nos veines que nous sommes citoyens d'un même pays, qui fait plus ce consentement et cette unité qu'un même Dieu, une même et élémentaire théologie, la même administration des choses religieuses, la même maison de la prière, les mêmes sacrements intervenant à la naissance, durant le cours de la vie, et à l'heure, pleine de ténèbres et d'angoisses, de la mort naturelle ? Direz-vous que ce n'est pas là être vraiment des gens du même pays qu'y naître, vivre et mourir participants de la même sainteté, en quelque sorte, dans nos corps et dans nos âmes par l'effet d'une même police des choses religieuses?
Ce grand sénat romain, celui des beaux temps de la République, l'a bien entendu de cette manière, et aussi longtemps qu'il a demandé à ses vaillantes milices et obtenu d'elles qu'elles combattissent et qu'elles mourussent à l'ennemi pour la même patrie et en invoquant les mêmes dieux. Le peu de fois qu'il est advenu que des généraux, impies ou railleurs des choses saintes, aient négligé les dieux, et affiché devant leurs soldats le mépris des cérémonies religieuses, ils ont été battus eux et leurs soldats. Et pourquoi ? par ce que ne communiant pas aux mêmes sacrifices, ils ne se sentaient plus être,
(i)M. Thiers.
ils n'étaient plus les mêmes Romains. L'exemple est de poids, j'imagine, étant pris chez un tel peuple : à moins que nous autres modernes, qui sommes encore régis au civil par les lois de ce peupl?, nous ne prétendions en apprendre à nos maîtres en matière de gouvernement et de police civile. Pourquoi pas ? Est-ce que nous avons des ancêtres? Et ne sommes-nous pas d'hier seulement au monde ?