RENTREE DE LA PROCESSION A SAINT-NICOLAS. — LA DERNIÈRE BENEDICTION
La procession rentrée à Saint-Nicolas, une dernière présentation au saint-sacrement avait lieu ; c'était celle des petits enfants des ouvriers et des pauvres qui n'avaient pu assister qu'au Salut. Il y avait là de ces petits enfants, et de ceux encore tétants, et de ceux tout venus et en possession de tous les moyens de manifester la vie que leur a départie la bonne nature ! Ici on entendait de vigoureux vagissemens, comme d'affamés qui crient à la réfection, ou de ces colères de petits démons (bien appelés depuis le péché originel !) que les mamans, ces enchanteresses de nos premières fureurs, savent amuser et endormir. Là c'étaient de vraies rébellions de petits drôles qui ne voulaient pas courber leurs cols sous le Saint-Sacrement. Les mères, qui n'y allaient pas de main
morte, infligeaient à ces rebelles de cesgourmardesqui résonnent dans la maison de Dieu, et qui ne sont pas sans édification. Et nos « taloches » de hurler par dessus les psalmodies des chantres. Le bon curé, indifférent à tout ce qui n'était pas de son office, s'avançait vers l'autel, bénissant à droite et à gauche nos braillards, et ne se lassant pas de poser la sainte Eucharistie sur ces mutins « à la nuque indomptée », comme il est dit au Lévitique, de l'ancien peuple juif. Ainsi le Christ, au temps de sa vie mortelle, cheminait par la Judée entre les longues files de gens de toute sorte accourus pour le voir et pour l'entendre ; ainsi il présentait sa face bénigne à ces pères et mères et à ces petits, sinite parvulos, qu'il ne voulait pas qu'on empêchât de s'approcher de lui.
Rien ne remplissait plus nos cœurs de pieux attendrissements que ne le faisait cette bénédiction finale de Saint-Nicolas. Ces fleurs et ce feuillage dont le maîtreautel et le chœur étaient encombrés, tant on en avait apportés de ses jardins ! cet amas de senteurs fortes et douces, ces scintillements des luminaires, ce tabernacle enflammé, cette presse des assistants, la voix, plus faible et qui s'allanguit, de notre vieux curé, les chants des acolytes, qui tombent à un médium plus doux, comme s'ils venaient d'un lieu plus enfoncé ; les fidèles qui y répondent d'un souffle traînant et exténué : tout cela c'était pour nous enfants Dieu lui-même résidant en son tabernacle sous des espèces visibles qui ne le diminuent ni dans son immensité ni dans sa gloire. Des enfants ne
sont pas des théologiens, cela est certain, qui raisonnent théologiquement des choses saintes. Encore ne pensé-je pas raffiner sur le sentiment religieux de ces néophytes de l'Eglise universelle en les faisant capables de ces impressions du surnaturel et d'une compréhension du divin, laquelle tient ces tendres âmes comme suspendues à Dieu, et agitées d'une persuasion délicieuse de sa présence. Je ne dis rien de plus que cela ; et je ne le crois pas au-dessus des commencements du catholique et des premières expériences de la foi.
Or ce qui nous fait religieux du berceau à la tombe, et dans les profondeurs de notre être spirituel, notre corps non excepté que les sacrements ont relevé de sa basse origine et purgé de ses souillures, c'est la foi reçue quand et quand le souffle vital, et pourquoi ne le dirais-je pas ? bue aux mêmes sources que le lait maternel. Je ne sais rien qu'il importe le plus d'établir, non-seulement pour ceux qui ont gardé dans leurs veines cet aliment réconfortant, mais encore pour ceux qui l'ont vomi au visage de leurs pieuses mères. Un moment viendra pour ces dégoûtés — ce moment-là vient toujours — où de la même manière que fait le petit de l'hirondelle (tanquàm pullus hirundinis) du cantique d'Ezéchias, ils redemanderont à la religion, leur mère aux siècles des siècles, l'aliment confortatif du dernier et redoutable passage.