NOTRE RETOUR DE LA FETE-DIEU
Nous revenions chez nous, en notre petit chez nous, de ces pompes sacrées de l'Église et des reposoirs, dans les ravissements de ces splendeurs paradisiaques, et les oreilles nous tintant, jusqu'à l'heure du coucher et même passé cette heure, de cette musique de cuivre sonnant au Dieu des armées. Grande était l'allégresse de nos âmes ; le Dieu du Saint Sacrement, ayant relui sur elles, les avait faites un moment bienheureuses. Nous nous endormions de ce bon somme des enfants qui n'est chez ces indomptables petits corps que le trop de vie suspendue. Nous rêvions en cette nuit procession, fleurs partout semées, musique triomphale, encens qui fumait devant la face du Dieu de la sainte communion, nous le voilant et nous le découvrant pas éclaircie ; ses bénédictions répandues comme à pleines mains; vieillards, ceux de l'âge mûr, enfants des riches, enfants des pauvres, toutes ces têtes dont aucune n'est plus haute devant lui que l'autre, se courbant sur le passage de ce bon Roi ; notre vieux curé qui nous apparaissait sous ce dais avec une majesté pontificale insolite, et qui portait réellement dans ses mains le bon Dieu, le bon Dieu des grands et des petits, des orgueilleux et et des humbles, des sains et des malades, de ceux qui l'aiment et de ceux qui l'insultent. Notre sommeil était rempli de ces images magnifiquesou charmantes delà fête
du bon Dieu. Il est bien vrai que nous pensions dormir à l'ombre de ses ailes. N'est-ce pas faire cela que s'endormir, petitsenfants,sousle to;t d'un père et d'une mère craignant Dieu, et ne pas songer, même dans le plus lointain avenir, que ce toit peut s'écrouler sur toute la nitée ?
Telles étaient nos Fêtes-Dieu en province au commencement de ce siècle ; telles les manifestations vraiment nationales et populaires de la foi catholique. Le Concordat n'avait rien innové dans les choses de la foi et du culte. L'auteur de cette très sage réglementation au civil des affaires religieuses n'était pas homme — il a dit cela lui-même avec infiniment d'esprit et d'à propos à quelques iconoclastes de son entourage, à des incorrigibles de 93 — « à se faire crucifier pour établir une religion nouvelle. » Il savait trop que ce grand pays de France est catholique jusqu'en ses moelles , et cela depuis Clovis et saint Remy. Mais par le Concordat les deux libertés, dont l'une est inintelligible sans l'autre, à savoir, la liberté de croire et celle de pratiquer ou l'adoration en commun, avaient été restituées à la France catholique. Celle-ci enfin put « respirer du côté de Dieu » selon la belle expression de Bossuet. Et, s'il est un fait historique au-dessus de toute contestation, c'est celui-ci : toutes les fois que le pouvoir civil a été
254 LÀ MA.ISON ET L EGMSE.
dans des mains assez fortes et assez impérieuses pour ranger et faire vivre tous et un chacun sous les mêmes lois, protectrices des consciences, les choses se sont accommodées sans difficulté ; et pas un rebelle de l'une ou de l'autre communion religieuse n'a osé lever la tête, et tenté de rompre au détriment de la paix publique ce pacte de tolérance réciproque conclu pour le plus grand bien des consciences et des personnes. Voilà un premier effet de la puissance civile bien tenue et exercée en vigueur. Cet effet-là est net ; il n'y a pas à aller à rencontre. Et pour ce qui regarde la religion dominante ou de la majorité des citoyens, je ne vois pas en quoi elle peut se plaindre d'être contrariée ou violentée par le gouvernement, quand celui-ci l'a assurée de tout, de l'administration du spirituel, des choses du dedans de la maison de Dieu et de celles de l'extérieur ou du culte ostensiblement pratiqué! Cela n'a rien de semblable à une usurpation du temporel sur le spirituel. Il me paraît au contraire que c'est la protection de la police civile la plus déclarée et la moins incommode qui se puisse imaginer. Aussi ne voyons-nous pas que l'Eglise catholique se soit mal trouvée dans sa foi et dans ses rites du gouvernement des Constantin et des Théodose.
Mais où la puissance civile a des effets de restauration (\e laisse au mot de restauration tout son sens politique) qui atteignent les âmes au plus intime de leur loi, et qui raniment en elles la vie religieuse qu'on avait pu croire éteinte, c'est quand les vexations, les
oppressions, et ces mille et abominables tyrannies de l'athéisme régnant et gouvernant viennent à cesser par la force d'une autorité meilleure, et par des édits de conciliation qui imposent à chacun le respect des sentiments et des conduites d'autrui. Alors c'est l'esprit religieux, ce sont les croyances nationales qui renaissent véritablement à la vie publique. Les persécutions, soit qu'elles tuent les corps par le fer et le feu, soit qu'elles attentent aux consciences sous le couvert des lois, ont toujours été cause de ces résurrections énergiques de l'esprit religieux. Et tel est le tempérament de l'Église, telle la vigueur spirituelle dont l'a douée son divin Fondateur que, sans souhaiter d'être persécutée et d'en venir à la preuve par le sang et les chevalets, elle attend la violence d'où qu'elle parte, ayant les yeux incessamment fixés sur les choses futures dont elle a promesse de la bouche même du Prêtre éternel, de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Abscondita à constitutione mundi (1).
Les mauvais jours passés pour elle, et le bon sens étant revenu aux puissances séculières qui l'avaient mise à mal, nous la voyons, comme après le Concordat, bientôt refleurir dans son institution, dans ses sacrements qui sont la médecine de nos âmes, dans ses rites d'un sens doctrinal si profond, et d'une majesté toute céleste, en un mot dans les pompes de ce culte
(i) Les choses cachées depuis le commencement du monde.
extérieur, sans lequel l'adoration du Dieu invisible ne serait l'affaire que d'une douzaine de beaux esprits, capables de métaphysique, et non pas la chose spirituelle par excellence de la pluralité et des misérables dont ce monde-ci pullule.
Une Église, qui ne dit rien à mes sens et à ce corps mortel, de peur de toucher à si bas que cela, une Église sans visibilité pour moi, sans signes sensibles, sans commerce avec moi, que dis-je ? sans familiarité, tendre ou sévère, avec ma personne toujours défaillante, et toujours à relever ; une telle Église n'a rien, à proprement parler, d'universel, et qui sente sa communion des âmes. C'est une école de philosophie, un lieu à beaux raisonnements. C'est le lieu du sens propre ; ce n'est pas la maison de la prière, de la propitiation, de la pénitence, de l'adoration en esprit, et toute chair prosternée dans la poudre. L'hôte principal et unique n'est pas ici , c'est à savoir, le Dieu présent dans l'Eucharistie, le Dieu qui a sa fête propre, où il apparaît aux yeux mortels dans l'éclat voilé de sa majesté sainte, notre populaire et suave Fête-Dieu.