LA NOTRE-DAME D'AOUT
Notre chère mère avait été baptisée sous les deux invocations de sainte Marie et de sainte Scholastîque. Elle avait les deux prénoms ; mais le doux nom de Marie primait celui de Scholastique dans l'ordre de ses noms de baptême, comme il le fait à des degrés infinis dans la hiérarchie des bienheureux. Nous fêtions donc notre mère le 15 août, jour de la fête de sainte Marie de l'Assomption. Au temps de Napoléon Ier c'était le jour de la saint Napoléon. Nous étions alors des deux fêtes à la fois, de la fête publique et de la domestique. Au temps de Louis XVIII, la sainte Marie d'août précédait de peu la Saint Louis, qui tombait le 25 du même mois caniculaire. Notre liesse, tant à la maison que sur la place publique, était donc à peu de chose près la même sous l'un et sous l'autre règne. Les enfants n'ont
p$g m iwttiment bien profond 4§s changements qui furvi«nnpnt àm u photo publique 4uu il* m\
258 LA MAISON ET l'ÉGLISEc
fréquents, plus ils mettent celle-ci à mal. Aussi longtemps que le toit paternel abrite ces heureux ignorants, et qu'ils y ont le vivre, le coucher et le reste, ils ne sentent pas trop ce que la guerre et les discordes civiles font à leur manière d'être ici-bas, dépendante et indemne. Néanmoins ils jugent aux soucis et aux chagrins trop visibles de leurs parents que tout ne va pas comme il faut dans l'État, et qu'en leur chez eux les choses n'ont pas tout a fait leur train ordinaire. Ils ne sont pas les fils de l'homme et de la femme pour n'être pas touchés dans leur petite judiciaire de la mutabilité des choses humaines, et pour ne pas se prendre à songer que le toit paternel lui-même pourrait n'être pas toujours un abri solide et sûr. Déjà ils imaginent les maux, avant qu'ils les aient soufferts ; et sans qu'ils y appuient, leur cervelle légère ne laisse pas d'en recevoir quelque ébranlement. Tant l'école du souffrir et du mal être est précoce chez les enfants d'Adam ! Et d'ailleurs n'avons-nous pas dans les veines, depuis 1 789, l'an de la fin de notre unité monarchique (1) « du sang qui t'avait fait du contraire parti » ?
Les seules fêtes de l'Assomption qui me sont demeurées dans la mémoire, et dont j'ai, en ma vieillesse, le cœur aussi remué que si les choses s'étaient passées hier, ont été celles de 1815 à 1822, du temps du roi Louis XVIII. Elles me sont d'autant plus présentes que j'y figurais de ma personne et, par privilège spécial,
(0 Corneille, Cinna.
en qualité d'orateur, je veux dire, de récitateur, « du compliment. » Il n'y avait pas, en ces temps de simplicité et de règle domestique, de bonnes fète> sans bouquet, cela va de soi et aussi sans quelques Heurs de littérature. Chez nous le compliment a la Marie fêtée était l'œuvre de notre aîné, lequel, alors élève des classes d'humanités, et le premier haut la main parmi ses condisciples, dépensait, à cette composition, le meilleur de sa rhétorique, y faisant entrer tout ce qu'on dit de l'abondance du cœur à une mère pour soi et pour ses frères et sœurs. Cela nous faisait à nous TeiTet d'un morceau de maître. Notre père, qui était un homme de goût, la plume à la main et dans la plaidoirie, et à qui notre aîné ne manquait pas de communiquer le brouillon de son compliment, se montrait moins satisfait de ce premier jet. Il bilîait une bonne moitié du manuscrit, abattait de certaines tètes de phrases un peu trop s'élevant vers les cieux, réprimait l'excès de la 'pompe et des métaphores, tempérait et réglait le tout de telle façon que l'auteur, sans cesser de se reconnaître dans son œuvre ainsi refaite par la main paternelle, en était lui-même plus content. Il apprenait dès ce tempslà du meilleur ami et censeur de son esprit à se châtier lui-même, et comment le goût est aux choses de l'esprit ce qu'est la conscience à celles de la morale. En eiïet c'est la même lumière, ici et là réfléchie, du vrai, du bon et du juste.
La pièce ainsi mise en bon point, et transcrite le plus proprement du monde sur l'une des feuilles de ce
solide papier dont notre père se servait pour les actes passés à son Étude, m'était confiée huit jours avant le 14 août, afin que j'eusse tout le temps de l'apprendre par cœur, et de me mettre en devoir de la débiter à la satisfaction de tout le monde et principalement de l'auteur. Aussi m'y préparais-je, comme un acteur fait à son rôle, par des récitations préalables et par des répétitions de la cérémonie qui avaient lieu entre mes frères et moi dans la chambrette de notre aîné. Celui-ci me marquait les endroits du compliment où je devais appuyer avec un accent plus tendre de la voix et renforcer le pathéthique. Il m'indiquait aussi certaines pauses après chaque alinéa, afin que notre chère mère ne perdît rien de la suite et de l'enchaînement des pensées, et qu'elle (ût toute attention à cette belle littérature. Et comme il n'y a pas de discours bien dit, si le geste ne l'accompagne et ne le soutient, et si l'action oratoire fait défaut, mon aîné m'avait dressé pendant ces huit jours à cette mimique de l'orateur, faisant devant moi de la tête et de la main tout ce que je devais faire devant notre mère. J'étais, cela se devine assez, le principal personnage de la pièce. J'étais, selon le style diplomatique, la persona g rata de la fête. Et notre mère s'y attendait bien, elle qui me voyait, tous les 14 août, en cette haute et douce charge de la complimenter.
Mais c'étaient là les moindres préliminaires de la sainte
Marie. Nous avions bien d'autres tourments à nous
donner, à cet effet que la chose fût tenue secrète, et
| ni* s* fioutAt da rian Q\ \ k ftatlf
LA. FÊTE DE NOTRE MERE. 26l
retour de la sainte Marie, elle prévoyait au moins quinze jours à l'avance, que ce serait pour elle une surprise. La grande affaire pour nous était donc de dissimuler si bien nos mouvements au logis et hors du logis que cette bonne mère n'en vît rien, n'en pressentît quoi que ce fût. On va voir avec quelle profondeur de dissimulation nous procédions ; les plus diplomates nous l'eussent enviée. Au matin du 14 août, et notre programme arrêté, je savais mon compliment sur le bout des doigts, et mon action oratoire ne me gênait plus. L'ordre de nos mouvements était réglé comme il suit. On devait se lever, se rassembler dans la grande salle d'en bas, embrasser sa mère, ainsi que Ton faisait chaque matin, réciter ses prières en commun, et ne rien marquer d'extraordinaire dans ses manières d'être de chaque jour. C'est vers les trois heures de l'après-midi que nous souhaitions à Marie sa tète. Jusques-là nous étions à nos préparatifs clandestins, au bouquet pour lequel Racine, le premier de nos jardiniers fleuristes, fort ami de notre maison, mettait a notre discrétion les plus belles reines-marguerites d'août, à l'arrangement de la corbeille avec la fameuse brioche en couronne, et tout en dessous le minuscule objet d'orfèvrerie, dans les prix de huit à dix francs, donné en cadeau par notre père à sa femme, et que nous étions censés avoir payé du petit argent de nos économies. Nous courions par la ville pour nous procurer tout cela; et comme notre chère mère, qui, vous pensez, ne se doutait de rien, pouvait, du coin de ia fenêtre basse de la grande salle
où elle avait son siège, apercevoir l'un de nous, fille ou garçon, s'en revenant avec son butin de fête de chez le jardinier ou de chez le pâtissier, nous faisions attention, passant devant la fenêtre, à nous baisser bien bas et nous raser contre la muraille, afin d'échapper aux regards de la maman ; et nous nous coulions, qui avec ses roses, qui avec ses marguerites doubles, par le grand corridor d'entrée, et de la petite cour en boyau jusqu'à la cuisine de Fillette, notre domestique, où se faisaient les derniers apprêts de la fête, et d'où nous devions nous mettre en mouvement, à la file les uns des autres, le récitateur du compliment en tête. Hélas ! toutes nos petites ruses étaient, comme l'on dit, des ruses cousues de fil blanc ; et plus nous pensions nous être cachés de notre mère, plus celle-ci avait deviné qu'il y avait une sainte à fêter chez nous, et que cette sainte c'était elle, notre mère. Est-ce que la mère de famille a des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre, un cœur pour ne point pressentir?
Trois heures avaient sonné à la vénérable pendule de la grande salle. C'était le moment pour nous de nous mettre en marche vers cette grande salle, processionnellement, chacun par rang d'âge. Notre père fermait la marche, se faisant pour ce jour-là l'un de nous. L'orateur marchait en tête ; derrière lui et sur ses talons, afin d'être à portée de le souffler en cas de besoin, venait l'aîné. Il me savait plein de mon texte ; et il avait toute assurance en moi. Il s'était promis, ayant un interprète de ses pensées aussi bien stylé, un grand succès de lit
térature et de sentiment. Hélas ! il avait compté sans mon misérable cœur et mes trop faciles attendrissements. Arrivé dans la grande salle devant ce coin de fenêtre où notre mère se tenait, essayant, nous voyions bien cela, de faire la forte, je n'en étais encore qu'au « Ma chère maman » que ma langue commençait de s'embarrasser, les étouflèments de me monter du cœur à la gorge, mes yeux, rencontrant ceux de ma mère et s'y noyant, d'être obscurcis par les larmes, l'orateur de demeurer court sur le premier qui ou que du compliment, et finalement de tomber à plat, je veux dire, de tomber sanglotant et avec toutes sortes de hoquets ridicules dans les bras de la complimentée, et d'achever là, tout contre cette poitrine maternelle, le plus beau du compliment. Et celle-ci de m'étoulter de ses baisers, disant à la compagnie, fort montée contre moi et qui me traitait d'imbécile (sic) : «Laissez-le, le pauvre gar- « çon ; il me récitera son compliment ce soir, après le « souper ». Je n'en venais pas plus à bout après qu'avant le souper. C'est notre aîné qui était furieux de ce que je lui avais ainsi manqué, après huit jours de répétition ! Aussi s'acquittait-il en mon lieu et place de la lecture du morceau ; à quoi il mettait toute l'expression et toute la grâce d'un auteur qui lit ses propres productions; ai-je besoin d'ajouter, avec toute la tendresse d'un bon fils. C'était une tout autre manière que la mienne ; mais ce n'était pas pour notre mère la même chose que si elle eût entendu son Gutin lui réciter tout d'un trait le compliment de la sainte Marie. Notez que autant de
fois nous eûmes à souhaiter à notre chère mère sa fête, autant de fois je fus désigné pour dire le compliment, et autant de fois je fis manquer la pièce à son commencement. Mon aîné ne m'a jamais pardonné ce fiasco annuel, encore que je fusse aimé de lui autant et presque de la même manière que je l'étais de ma mère. On me dira : Qu'est-ce que nous tait la fête de votre défunte mère, et ce compliment noyé dans les larmes, et l'effet du discours perdu par le trop de sensibilité de l'orateur ? Qu'est-ce que tout cela fait à la morale ? Cela y fait beaucoup, si vous avez été un petit enfant tendre et aimant, et si votre cœur n'est pas tellement glacé par les ans qu'il ne rappelle à lui en quelque sorte la chaleur du giron maternel et les vivantes délices qu'on a connues, appuyé contre cette poitrine où nous avons sucé la vie. La religion et la psychologie ont aussi quelque peu à faire là. L'une et l'autre conviennent du même fait de conscience primordial, à savoir que nous avons tous passé par un âge d'innocence parfaite, j'entends parfaite eu égard à cette vie-ci, et bien avant les grands mouvements de la concupiscence et les rébellions de la bête. Oui, l'enfant que vous avez été, et dont vous n'avez fait, demeurant la même personne, que dépouiller la tendre enveloppe, s'est senti plus d'une fois, tandis qu'il était en puissance de mère, bon d'une bonté parfaite, et presque sans mélange de malice originelle. Le cœur avait dompté en lui l'animal qui s'agite en nous, dès que nous commençons à « respirer le jour », Or le cœur, c'est vraiment le divin dans
l'homme, et le premier qui se déclare en nous. L'esprit ne paraît que bien après ; et même il semble qu'il ne sera jamais entièrement formé, tant il met à cela tout le temps de cette vie ! Mais le cœur, il est fait chez vous dès le ventre de votre mère, ab ubere matris : déjà il est tout ce ce qu'il sera toujours, je dis toujours, cette partie principale de l'homme, où Dieu a allumé sa plus ardente Hamme. En effet, nous mourant, il ne meurt pas ; ou, s'il paraît suivre la ruine de notre corps, il est le dernier à mourir, uliimùm moriens, comme la médecine l'entend de ce maître organe, centre et lover de la vie animale ; nous disons, nous psychologues chrétiens, centre et fover de l'éternel amour.
Il y a entre les deux cérémonies celle du Mercredi des Cendres et celle de la Commémoration des morts une connexité et, pour ainsi dire, un rapport de mortalité (il n'a point échappé à l'Église) fait pour frapper nos esprits de la même manière. Aussi je joins ici les deux Offices et je les réunis sous le même titre, quoique d'après le calendrier et dans l'ordre liturgique, il y ait entre le Mercredi des Cendres et la Commémoration des morts un intervalle de sept mois, quand pas de huit.
Qu'est-ce en effet que ces cendres dont l'Eglise marque nos fronts en ce mercredi de la quinquagésime, sinon le prélude, et comme la préface de la Commémore tinn des morts? Et qu'est-ce que l'Eglise prétend faire de nous, lorsque des mêmes mains dont elle administrera les dernières onctions à nos membres de moribonds (morihundaque membra, a dit le doux maître du D;inte) elle nous signe le front avec de la poussière?
Elle prétend ne faire de nous rien de plus et rien de moins que ce que nous sommes par nature, des prédestinés à la pourriture du tombeau, que dis-je? en ce Mercredi des Cendres des morts par avancement d'hoirie. Ainsi l'entend cette mère de nos âmes qui appelle les choses par leur nom. Cet avancement d'hoirie c'est l'éternité des récompenses ou des peines ; ut videant semper ( i .
L'Eglise ne connaît pas avec ses enfants les pusillanimités de la chair et du sang, et les délicatesses extrêmes des maternités humaines. Elle est nette avec nous sur la vie et sur la mort, sur le présent et sur le futur, sur la coulpe et sur le châtiment proportionnel. Elle sait ce qu'elle dit et ce qu'elle fait, elle-même ayant été enseignée de son divin Fondateur. Elle est sur le total de la destinée de l'homme affirmative et d'un décisif qui m'effraie autant qu'il me tranquillise ; ses dogmes en matière de mœurs ne me laissant pour ainsi dire pas respirer dans cette grande affaire de vivre et de mourir en homme de bien, mais aussi ne me laissant pas, faute de lumière, trébucher sur aucun des points de la morale. A ne considérer que les conditions du salut et du futur définitif,elles sonteffrayantes. Mais ce futur est si nettement déterminé ; et il est si fort à mon avantage, que le prix qu'on y met de la part de Dieu ne paraît à ma foi ni excessif, ni disproportionné, et que je me repose, non toutefois sans tremblement, sur la plus né-
(0 Afin qu'ils voient à }tou
cessaire et la plus considérable des certitudes en laquelle se puisse reposer l'esprit humain. Les philosophies humaines ne me donnent pas de relâche sur mon être futur, et elles m'obligent à agiter sans cesse ce problème des problèmes. J'y consume ma dialectique ; j'y fatigue mon imagination ;-je n'en dors pas. Il n'y a espèce d'immortalités, il n'est sorte de métamorphoses de ma personne dont elles ne m'amusent et entre lesquelles elles ne me donnent à choisir. Protée en eût perdu la tête. L'Eglise seule me répond de la survie; seule elle a autorité pour cela. Toute ma personne en sera, l'âme et le corps. De quelle manière, et avec quel fonctionnement des deux substances ? Cela ne gêne pas le moins du monde les philosophies ; et elles vous disent la chose comme si elles l'avaient expérimentée. L'Église n'a point de ces précisions scientifiques du futur. Il lui a été révélé que les âmes ne meurent pas, et que les corps ressusciteront pour leur être conjoints de nouveau et à tout jamais. La manière dont se passeront les choses, l'Eglise ne se pique pas de la connaître. Il ne lui a été rien révélé par Jésus-Christ sur ce prodige de la toute puissance opératrice du Père. « Mon Père s'est réservé ces choses et le temps de ces choses, a dit le Christ lui-même à ses apôtres. De tous les conseils de mon Père, c'est le plus profond; et vous n'êtes pas en état de le porter.» (i) Dès lors mon ignorance en un aussi
(1) Adorons l'impènéimblo socret do Dieu, et renfermons, noua dftni lei borne* pi| terminer ie« lumière.
Eflue. (Boni
grand intérêt ne m'est plus un tourment. La foi la supplée ; et comme il ne se peut faire, à moins que je ne consente à descendre au rang des bêtes, que je ne m'inquiète pas des suites de la mort et d'un futur où je dois être de ma personne en telle manière qu'il plaira à Dieu, la foi me tient quitte de toute perplexité à l'égard de la résurrection des morts et d'une immortalité heureuse ou malheureuse; je veux dire qu'elle me tranquillise sur le problème de « la fin finale » (Saint François de Sales). Je ne veux pas dire qu'elle me tranquillise sur ma conduite et sur mes œuvres en cette vie ; ce qui serait d'un fanatisme imbécile et absolument contraire à mon salut. Le souverain bien de la foi qu'aucune philosophie ne me procure, c'est donc qu'il m'est affirmé de la part de Dieu que ni mon âme, ni mon corps ne mourront tout à fait, et que je ^erai jugé selon mes œuvres. Qu'est-ce que l'esprit humain, dessaisi de ce dogme, et livré à ses propres et innombrables conceptions quant à la survie de nos personnes? Qu'est-ce que la morale sans la croyance une et vulgaire, sans notre croyance chrétienne au total de la résurrection ? Qu'est-ce que ne pas cesser de disputer, et ne jamais conclure pour tout le monde ? En vue de quoi me donné-je la peine d'être honnête homme? Je ne le fais, l'Evangile le dit pour moi, qu'en vue de la récompense, propter retributionem. Et encore, le prix proposé, la chose m'est extrêmement difficile.
JY>u\Te, ainsi que je l'ai fait pour nos autres Offices catholiques, le paroissien complet, à l'office du Mercredi des Cendres. Le génie hiératique de l'Eglise nous apparaît dès Y Introït dans ces versets où est contenu tout le sens du cérémonial du jour et qui sont la commémoration même de notre mortalité par le péché. Ces mêmes paroles emportent pour nous le remède au mal de la mort, et nous marquent où est la réparation surabondante de notre nature malade, dans l'infinie miséricorde de Dieu. Misereris omnium, Domine ; et nihil odisti eorum qua fecisti, dissimulans peccata hominum propter pœnitentiam(i)... et sous la condition que cette miséricorde soit implorée par nous, et que nous ayons regret à nos fautes. Il peut paraître subtil, à propos de ce misereris omnium, Domine, de comparer le Dieu très bon et très grand des sages du paganisme au Dieu très miséricordieux des chrétiens, et de descendre aux distinctions de qualités et d'attributs dans un sujet qui ne comporte rien de relatif, puisqu'il est le parfait absolu. Nous ne pouvons pas dire que nous avons un Dieu
(i) Vous ave/ pitié de toutes vos créa: eur, et vous
ne haïsse/ rien de ce que vous a\e/. t'ait. Vous dissimule/ les pochés des hommeN, afin de leur donner le temps de l'aire pénitence
autre en son essence quele Dieu de Socrate et de Platon, C'est le même aujourd'hui qu'il était hier, et qu'il sera aux siècles des siècles. Il trône sur les mêmes cimes d( la métaphysique. Mais nous pouvons dire qu'il n'y i plus entre lui et nous des infinis de religion spéculative, de dialectique étourdissante, de syllogistique à s'y gâter le sens. C'est le Dieu tout proche de nous, disaient déjà ceux de l'Ancien Testament. (1) Nunquàm alia natio tara appropinquantes habuit Deos. Et comment tout proche de nous ? Par la bonté et la pitié. Nous adhérons en quelque sorte de toute la force de notre misère naturelle au Miséricordieux par excellence, au Dieu par qui nous subsistons. De là ce grand cri de détresse que l'Église jette à lui pour nous tous en cet Introït de la messe du Mercredi des Cendres, et cette invocation au Père très bon et très miséricordieux qui « ne hait rien de ce qu'il a fait. »
Il faut presser toutes les paroles de l'Esprit-Saint, et chacune d'elles en particulier, pour les bien entendre, et pour en goûtertoute la douceur ou toute l'amertume, selon qu'elles nous dénoncent un Dieu propice ou un Dieu inexorable. Or Dieu pouvait-il prononcer, et l'homme entendre une parole plus douce et plus paternelle que celle-ci : « Je ne hais rien des choses que j'ai « faites. » Parla toutes les fins et toute l'économie de la création nous sont expliquées. Dieu seul entend l'économie des choses qu'il a faites, et dont il a dit au
m ta*»* ww n'a m d$s Dieu* aui *« «oleat »w wpfp;
/«lit.
commencement « qu'elles étaient tout a fait bonnes. Quod étant valdè hona. Elles ne subsistent qu'autant qu'il les soutient ; et comme il s'est loué lui-même d'avoir tiré du néant cet univers visible, et qu'il peut, si cela lui plaît, l'y replonger ; de même il se loue de le conserver par un acte continu de miséricorde. Et qu'est-ce qu'avoir pitié de ses créatures, sinon se modérer lui-même en quelque sorte à leur égard dans son omnipotence?
t je ne hais rien de ce que j'ai lait ».
LE SENS DU MOT PETITENCE EN CET OFFICE DU MERCREDI DES CENDRES. — UNE EXPIATION PUBLIQUE. — l'ÉPITRE DE CE JOUR.
L'esprit de pénitence s'explique, disons qu'il crie a Dieu dans les maîtresses parties de cet office du Mercredi des Cendres. Le mot de pénitence ici a un sens qu'il importe de ne pas exténuer: il signifie quelque chose de général et d'universel. C'est d'expiation publique, nationale, qu'il s'agit, et non pas seulement du règlement privé de la conscience de chacun de nous. L'Eglise ne va-t-clle pas invariablement à l'universel
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dans ses rites et dans la discipline des mœurs? Aussi a-t-elle choisi, pour Épître du Mercredi des Cendres, l'un des plus beaux morceaux de la littérature hébraïque, et l'une des exhortations des prophètes au peuple de Dieu les plus éloquentes et les plus pathétiques. Elle est du prophète Joël. Il prêche à ce peuple ingrat et dévoyé, à « ces têtes dures » et rétives au joug du Seigneur, la pénitence en sa forme et en ses pratiques les plus étendues, à savoir, une expiation générale selon les rites sacrés de l'ancien sacerdoce Judaïque, et de cette théocratie unique dans l'histoire des peuples. Ces pénitences générales n'étaient pas moins, en Israël, qu'un acte de salut public commandé par la politique et par la religion, l'une étant inséparable de l'autre, et les deux constituant l'unité de la race, unité contre laquelle l'étranger ne peut rien, tant que ce peuple se ramasse sous la main de son Dieu, et se tient prêt à combattre et à mourir pour lui. Vient-il à faire défection et à se débaucher aux idolâtries, il est vaincu, réduit, emmené en captivité ; il est châtié en tant que rebelle et impie. Il a été traître à son Dieu et à sa patrie ; (i) il n'a plus de nerf pour les combats ; il ne sait plus, il ne veut plus mourir pour son pays. Dès lors il est (2) « la fable » et la risée des nations, comme le lui cornent aux oreilles ses prophètes, poètes et patriotes généreux, dont la parole n'est pas morte, et demeure un avertissement im-
(t) Benjamin éÛ iïtis frtrce et Jûdâs slns vertu. (Racine. Athalie).
(2) Sibilu:, a Hissing, version anglaise.
prescriptible aux peuples tentés d'abolir Dieu et dans leur cœur et dans leurs lois.
Cette épître du Mercredi des Cendres touche nos esprits par une force étonnante de religion et de patriotisme. Qui prétend séparer l'une de lautre divise d'avec elle-même l'âme d'une nation. La police sacrée de Moïse est là tout entière, tout entière aussi l'unité politique de la nation juive. « Convertissez-vous à moi de « tout votre cœur, dans les jeûnes et dans les larmes, « et dans les gémissements etc. » « Convertissez-vous « au Seigneur votre Dieu... Qui sait s'il ne se retour- « nera pas vers nous?... » Et la suite de ces prescriptions pénitentielles d'une dureté réellement mortifiante, et d'un extérieur tout à fait pathétique, comme si cette nation prévaricatrice mettait à nu devant Dieu ses souillures et ses plaies, pour qu'il les voie bien, et qu'il en ait pitié ; ce jeûne saint, effectif et non pas d'ostentation pharisaïque (cela viendra plus tard, la synagogue touchant à sa fin) ; ces purifications de la chair, desquelles n'étaient exemptés ni les vieillards, ni les enfants, pas même ceux à la mamelle ; la chair réfrénée par la religion jusque dans le mariage, l'époux sortant de sa couche et l'épouse de son lit nuptial ; tout ce peuple couvert de cendres, prosterné avec ses prêtres et ses ministresentrele vestibule et l'autel, et qui s'écrie: « pardonnez Seigneur, (1) pardonnez à votre peuple, « et ne laissez point tomber votre héritage dans l'op-
(1) Parce, Domine, parce populo iu<>.
« probre, ea l'exposant aux insultes des nations. Souf- « frirez-vous que les étrangers disent de nous: Où est « leur Dieu ? » Que signifiaient ces démonstrations de la douleur publique la plus véhémente et la plus vraie, sinon que ce peuple, race élue, adorateur du Dieu un, nos ascendants en Jésus-Christ, aussi emporté à se rebeller contre Dieu qu'il l'était à revenir à lui, dès qu'il avait senti la main qui le châtiait, était capable de se retremper aux choses adverses, et de se relever par un effort unanime de foi, de bon sens, et d'énergie. Grande leçon faite pour émerveiller tous ceux qui étudient dans les annales de ce peuple cette politique sacrée ! Ils y voient qu'elle n'est pas seulement le fait des théocraties et un instrument de prépotence sacerdotale, mais qu'elle est, ainsi que l'a établi Bossuet (Politique de l'Ecriture sainte) la politique universelle, ou la science des choses civiles, militaires et religieuses : en sorte que séparer ces choses dans le gouvernement, et traiter chacune d'elles à part, et indépendamment des autres, c'est ne point en comprendre la connexité et le concert nécessaires ; c'est ignorer ce qui constitue l'unité et fait en quelque sorte la personne d'une nation ; cest se montrer imbécile au gouvernement d'un Etat. Quoi de plus? On laisse tomber l'héritage de Dieu et de nos enfants dans l'opprobre, et on l'expose aux insultes, quand pas à un asservissement prochain par l'étranger.
L'Eglise, il y paraît bien par cette épître du Mercredi des CendreSy ne nous apprend pas seulement à
prier Dieu selon « le propre du temps » ; elle nous applique par les Livres-Saints à la généralité des affaires humaines, et à la plus considérable de toutes, au gouvernement des Etats dont l'ancien peuple juif est resté, pour l'instruction des races futures, l'archétype le plus manifestement divin. Non pas que, depuis la dispersion des enfants d'Israël, et leur nationalité éteinte, la politique ne se soit fort diversifiée chez les nations modernes, et que chacune d'elles n'y ait été pour son propre génie. Mais s'il demeure vrai que l'âme et le nerf de la communion civile, c'est la communion religieuse, et qu'au même temps où celle-ci se relâche, celle-là est mise à mal, ce peuple de Dieu a-t-il donc cessé de nous crier comme il faisait au jour de ses pénitences publiques sous le coup des désastres de la patrie: (i) «Commencez « par apaiser le Dieu qui vous a châtiés , et de quelle « manière vous a-t-il châtiés ? En n'étant plus avec « vous dans les batailles où le sang de vos enfants a « coulé par toutes leurs blessures, en vous livrant en « proie à un ennemi sans pitié, qui vous a arraché deux « provinces, deux membres vivants de lapatrie,qui a pesé « votre argent, l'argent du tribut, dans ses balances « y ajoutant le poids de son épée, et qui, moyennant « une paix léonine, vous a toujours à sa merci. Re- « venez, revenez à ce Dieu de vos pères qui a si long- « temps animé vos courages et béni vos armes : élevez « vers lui vos mains suppliantes ; revêtez des habits de
(1) La France 1870-187 1.
:~c -'îse.
« deuil, et vous couvrez de cendres. Les temps ne sont « plus à la joie, aux lestins, aux fronts couronr « roses, aux parures magnifiques, aux joueu- ~ flùt qui triomphe, à l'effrontée luxure, à
« l'amour vénal, aux sensualités de la Phénicie. Tout
insulte à Dieu et à la patrie abaissée : fa il « pltis tfcenee...»
est-ce que cela signifie dans le libre discours des prophètes, sinon, que les nations qu'il a plu à Dieu d'écraser sous les revers, et de faire déchoir du premier au troisième rang, ne se peuvent ravoir de si bas, à moins qu'elles ne mettent ordre à leurs affaires comme les mourants qui les veulent laisser en bon état à leurs survivants ; ou, selon la politique sacrée de Y Ecriture, à moins qu'elles ne tirent bon parti de cette cor:
-.-s- Haut, et qu'après s'être recueillies dans leur accablement, elles ne redeviennent, par un ressaut de leur vigueur originelle, vaillantes à la guerre, intrépides à l'ennemi. *, comme les Machabées, à ré-
pandre leur sang. Mais attendre cela d'elles est vain, nous dit la même politique s.^ . nonobstant la
uctable du déclin et de la décrépitude, elles ne se reprennent pas aux vertus civiles des ancêtres, aux grandes et aux médiocres. — c'est l'espèce qui importe— aux bonnes mœurs, publiques et prive par dessus tout, à la tempérance sur l'argent, même sur celui de provenance honnête ; Dieu détournant sa face et des amas immondes qu'en font les avares, et des famés auxquelles les vicieux le prostituent.
Cela, et l'empire de Dieu universellement rétabli dans les âmes, voilà à quel prix peut se relever un peuple deux fois tombé et par la mauvaise fortune des armes et par les corruptèles du dedans. Les livres sapientiaux nous disent que les nations sont guérissables — nationes sunt sanabiles — oui, à condition que le malade veuille bien avaler toute la médecine, pour amére qu'elle soit, et qu'il s'en remette de l'effet au Dieu souverain qui peut rappeler du tombeau des morts de quatre jours.
Les expiations publiques 1 II n'y a pas d'exemple dans les histoires anciennes qu'aucun peuple religieux se soit abstenu de ces actes pénitentiels à des époques marquées. Partout ils ont été d'obligation religieuse et civile. C'est donc que le cœur humain s'y portait de son propre mouvement, et qu'en ceci le législateur n'a fait que réglementer la religi >n naturelle. Ceux-là seuls méprisent l'humaine espèce, et ils la traitent comme un troupeau de bêtes à laine, qui ne veulent plus qu'elle ait d'aifaires avec le Ciel, et qu'elle se mette en peine de réparer le vice permanent de son origine et ses prévarications publiques par de publiques expiations. Ou bien ils estiment l'homme impeccable, ce qui n'est pas peu surfaire une aussi pauvre marchandise ; ou bien ils ne le mettent pas beaucoup au-dessus du pourceau qui va de sa plus naturelle inclination au bourbier, et même qui n'est pas sans grâce à s'v vautrer.