‹ La maison de l'EgliseChapitre 4 sur 50 · SOUVENIRS D'UN ENFANT CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D'UN ENFANT CATHOLIQUE

Le jour de l'an, cette antique et populaire appellation du Ier janvier de chaque année, est bien certainement de^ l'invention des enfants. Tant et depuis si longtemps elle leur est chère et familière ! Le Ier janvier n'est pas pour eux, comme il l'est pour l'Église catholique, le jour de la Circoncision ; encore moins est-il le premier d'une année bissextile ou non bissextile. Ils se soucient bien des changements ou des nuances qui affectent le calendrier ! Le Ier janvier pour ces gobeurs d'étrennes c'est, à dater du jour où ils ont les yeux ouverts à la lumière, le jour de l'an. Que le jour de Tan se lève lumineux et glacial, ou brumeux et tout chargé de neige, cela laisse nos marmots indifférents ; et ils n'en ressentent ni bien ni mal dans leurs

petits corps si en vie, et qui n'apportent aucune incommodité à ces âmes légères et si peu pensantes, tenues animas, a dit le poëte.

Le jour de l'an ! nos têtes en étaient toutes brouillées dès la Noël, et nos imaginations comme enflammées. Pourquoi dès la Noël ? parce que Noël est tout proche du jour de l'an, et qu'au matin de la naissance du Christ nous avions été comblés des largesses de l'Enfant Jésus, c'est à savoir, des friandises et chatteries qu'il a coutume de prodiguer en cette bienheureuse aurore aux petits baptisés de son Église. Et puisque de la naissance à la circoncision de l'Enfant Jésus il n'y a pas grand espace de temps, je ne remets pas à raconter les choses dont il me souvient du plus loin que je m'y retrouve moi et mes frères, et les faits de la veille et ceux du matin de la Noël.

Notre mère attendait, pour nous emmener avec elle à la messe de minuit, que chacun de nous eût ses sept ans accomplis. C'est l'âge des premières lueurs de la sagesse ; au moins on le fait accroire aux enfants. Notre mère avait coutume de conduire à la messe de minuit, d'un Noël à l'autre, l'un de ses six enfants, et celui-là seul, garçon ou fille. Laissant les autres au logis et dans leurs lits, elle s'épargnait par là le gros tracas de ces levers nocturnes de toute la bande, lesquels levers n'auraient pas manqué d'être fort tumultueux. Chacun de nous, son tour venu d'aller à la messe de minuit, se faisait une grande joie de ce sursaut de nuit. Ce serait le cas de dire qu'il n'en dormait pas ; n'était-ce la

bonne nature, qui fait dormir malgré qu'ils en aient ces petits diables' domptés par leurs remuements de tout le jour, et à bout d'esprits animaux. Il fallait donc qu'on vînt nous secouer dans nos lits sur le coup de minuit, et qu'on nous mît, baillant et nous étirant, sur la plante de nos pieds, ce qui s'appelle en ligne perpendiculaire. J'oubliais de mentionner ceci qui est de conséquence dans le sujet : c'est qu'au sortir de la messe de minuit, il y avait, non pas réveillon chez nous, le mot est disproportionné, mais collation de châtaignes rôties dans la poêle et qu'on arrosait d'un coup de petit vin blanc. En l'an 1817 mon tour vm^ d'être emmené à la messe de minuit. Cette fin de décembre était glaciale et dure au pauvre monde. Je m'en souviens fort peu pour ce qui était de mon petit individu vivace et gaillard. J'avais atteint l'âge requis pour aller à la messe de minuit. Je ne me sentais pas de joie ; et je me formais de cette messe de minuit des idées de félicités paradisiaques. Il avait été arrêté entre ma mère et moi que je me coucherais à l'heure ordinaire de nos couchées dans l'un des deux lits de la grande alcôve d'en bas. C'était celui dévolu à moi et à mon puîné. Nous étions, nous les garçons, par paire dans chacun de ces lits. Ma mère m'avait dit qu'elle viendrait ellemême m'éveiller sur les onze heures et demie; et moi de mon côté je lui avais fait la promesse de prendre jusque-là mon content de sommeil. Cependant elle et notre père, accommodés chacun dans une manière de chaise-fauteuil, rembourrée de paille, veillaient se

chauffant à la flambée de l'inextinguible bûche de Noël. De quoi devisaient-ils les deux chers conjoints, encore dans les bons temps de leur union, de quoi, si ce n'est de leurs six enfants, de cette lourde et bien douce charge, tant au-dessus de leurs ressources, mais non pas de leurs courages?

A onze heures et demie, ma mère vint m'éveiller. « Allons, Monsieur, (elle disait ce « monsieur» avec un accent particulier de tendresse ou de sévérité, selon que nous méritions l'un ou l'autre), il est temps de vous lever». Las! je dormais d'un sommeil si dur que je n'entendis pas cette voix chérie, et continuai à ronfler de toutes mes forces. A un second appel je ne répondis pas davantage ; enfin à la troisième sommation, renforcée d'une bonne bourrade, j'ouvris les yeux, je me débrouillai comme je pus de mes visions nocturnes; et tirant de dessous mes draps cette jambe-ci et puis cette autre, je tombai plutôt que je ne fus sur mes pieds. Je n'étais pas tout-à-fait endormi, et pas tout-àfait réveillé. C'est l'entre-deux-vins des ivrognes coutumiers du fait. Les Latins disent cela si bien dans leur latin — oscitabam ! — Voilà-t-il pas que cherchant à tâtons mes chausses, et mes mains s'y égarant, et ayant tout de même ma messe de minuit qui me trottait dans la tête, je retombe lourdement sur mon séant ; et je dis à ma chère mère que je veux me recoucher ; à quoi celle-ci n'eut garde de s'opposer.

Le sommeil « ce vainqueur des dieux et des hommes » , comme parlent les poètes, ce dompteur à nul autre

pareil des enfants, m'avait derechef terrassé. Je n'allai point à la messe de minuit ; j'avais laissé passer mon tour de cette belle fête de l'Enfant Jésus. Au matin je m'en voulus mal de mort de ma lâcheté ; et je ne sus où me cacher pour fuir les brocards cruels de mes frères, et même les douces moqueries de notre mère. Je ne me suis jamais consolé de cette messe de minuit manquée, de cette messe de mes sept ans accomplis.

Les premiers temps de notre créance catholique et des simplicités de notre piété enfantine sont tout un petit poème de religion à qui se les représente un peu vivement. C'est la pure et bienheureuse aurore de notre sens intérieur et de notre imagination. Il est bien vrai que par l'un nous appréhendons quelque chose de Dieu ; mais il est vrai aussi que par l'autre nous donnons un corps- à ces conceptions du divin qui sans cela s'écouleraient vite de nos faibles entendements. De quelle autre manière veut-on que les enfants reçoivent et retiennent les vérités religieuses, et les plus sublimes de ces vérités, les mystères ? Il faut bien prendre ces petits enseignés comme ils sont faits, en leur esprit et en leur chair, capables d'un commencement d'idéal théologique, et incapables de le soutenir, s'ils ne sont pas, en même temps et à l'égard du même objet, touchés dans le sensible. La religion n'at-elle pas en sa main tout le composé que nous sommes de corps et d'esprit, l'enfant, l'adolescent, l'homme en sa maturité et au déclin de ses soleils ? L'être religieux en nous ce n'est pas une partie de nous-

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mêmes, et je ne sais quelle dépendance de l'être métaphysique ; c'est tout nous-mêmes; c'est l'âme, c'est le cœur, le cœur surtout! c'est l'imagination, le sens; c'est la chair elle-même, puisque la religion nous atteint jusqu'en nos membres et en la moelle de nos os par ses Sacrements, lesquels régénèrent ou réconfortent.

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