UNE VISION ENFANTINE DE NOËL
Voici l'un de ces traits de la vie surnaturelle du petit enfant catholique dont beaucoup se moqueront, et que je laisse aux âmes simples de notre communion à prendre pour ce qu'il vaut. Un soir de Noël, où tout le monde de notre maison, excepté notre servante Fillette, moi et mon cadet, était parti pour la messe de minuit, j'étais couché contre mon cadet dans celui des deux lits de l'alcôve d'où Ton aperçoit le mieux la cheminée et l'âtre. Mon cadet était un rude dormeur, l'imagination ne l'ayant jamais beaucoup travaillé, ni de jour ni de nuit, et le sang coulant chez lui d'un cours fort tranquille. Depuis le gaillard s'est diantrement dégourdi. Je m'étais mis aulit, m'attendant, comme tous les petits enfants, à la visite de nuit de l'Enfant Jésus, et aux dragées et autres douceurs de bouche dont il ne manquerait pas de venir remplir nos souliers et les poches de nos vestes. Je ne dirais pas toute la vérité, si je n'ajoutais que, pour être intéressée et quelque peu sensuelle, ma foi en cette visite bienheureuse surpassait
infiniment ce grossier motif. Et même elle me tint si fortement ce soir là que je n'en fermai pas l'œil jusqu'à minuit et au-delà. Blotti sous ma couverture, que de temps en temps je soulevais pour par là couler mes regards du côté de Pâtre où brûlait la bûche de Noël, j'attendais, avec une anxiété indicible et non sans de gros battements de cœur, que la Sainte Vierge vînt avec l'Enfant Jésus s'asseoir auprès du feu de notre grande salle, et s'y réchauffer elle et son nouveau-né par cette froide nuit de décembre. Ce que l'on souhaite de toute son âme de petit enfant et de croyant encore au lait de la foi, n'est-ce pas comme si onle tenait ? Dieu me garde de tout récit de miracles et de visions béatifiques anticipées où mon enfance n'a pas eu plus de part que la vôtre ! Il n'est pas moins certain d'une certitude que j'ai là plantée dans le sensorium à ne pouvoir l'en ôter, qu'aux approches de minuit j'ai vu de mes yeux, his oculis, de ces yeux mortels, comme dit Job, la Sainte Vierge assise devant l'âtre de notre grande salle, et tenant sur ses genoux l'Enfant Jésus dont elle approchait les petits pieds du feu de l'âtre. Nul doute que cette force d'imaginer qu'ont les enfants, et de se représenter les choses qu'ils aiment et désirent véhémentement, n'ait été pour beaucoup, si pas tout, dans cette très claire vision de l'Enfant Jésus et de sa sainte Mère. Encore est-il que ma foi en son extrême vivacité faisait plus que mon imagination à tout ceci, donnant un corps à ces divines idées, et composant à la manière des peintres ce charmant tableau de la Sainte Famille. J'étais
l8 LA MAISON ET L'ÉGLISE.
si appliqué à cette vision, et j'en avais le sens si occupé que je cachais ma tête sous mon drap par une sorte d'effroi religieux, et me découvrais de temps en temps pour me bien assurer de la présence de l'une et de l'autre personnes. « Oui, c'est bien la Sainte Vierge, c'est bien l'Enfant Jésus! » Je me disais cela avec un doux remuement du cœur, et je ne sais quelle félicité de me trouver en une telle compagnie. — Mais on me dit: « Ce que vous nous contez-là, c'est de la névrose 1 >> Appelez cela de tel nom qu'il vous plaira. Je sais que c'était un état plein de délices, et que ma raison d'homme fait n'en a pas été, grâce à Dieu, plus fêlée pour cela. Si nos premières croyances religieuses ont été des maladies mentales, comment se fait-il que ces maladies ne se soient pas accrues avec les années, et qu'elles n'aient pas été d'ore et déjà d'assurés symptômes d'une folie constitutionnelle ? Or nous ne voyons pas que des hommes, auprès desquels nous sommes une espèce bien menue, un saint Louis, un saint Bernard, un Bossuet, un Fénelon, un Corneille et un Racine soient devenus fous pour avoir cru avec cette vigueur première de la foi, et plus tard avec les étonnants abaissements du génie et de la raison, à l'ineffable maternité de la Vierge Marie.
Une coutume de la Noël particulière à notre maison, et qui enchérissait sur la coutume universelle, était celleci. Au matin de Noël, et l'aurore venant à poindre, la glaciale aurore d'un 25 décembre! nous étions à
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bas du lit nous les quatre garçons, n'ayant même pas pris le temps de nous habiller, et, quasi nus, nous escaladions à qui le plus vite l'escalier qui mène à la chambre à coucher de nos parents. Nous allions à la récolte des dragées de Noël. Cette chambre était le lieu affecté aux largesses célestes de l'Enfant Jésus. Voici comment ces largesses pleuvaient, je l'entends au propre, sur nous quatre. Nous n'avions pas fini d'embrasser dans leur lit ce cher père et cette chère mère qu'une vraie pluie ou plutôt une grêle des plus drues de dragées multicolores tombait du plafond sur nos têtes. C'étaient des dragées de ce temps-là, dragées de baptême, blanches, rouges et violettes, confectionnées à la grâce de Dieu, et coloriées au moyen de je ne sais quels ingrédients. Cette grêle de bonbons faisait rage, notre père les lançant à pleines poignées au plafond d'où ils se répandaient par toute la chambre, et s'égaraient dans les plus petits recoins. Je ne parle pas de nos souliers, placés dès la veille sous le manteau de la cheminée, et qui en étaient remplis. Et nous de nous abattre comme une volée de moineaux sur cette manne de Noël, rampant sur nos genoux, faisant rafle de cette sucrerie, et l'allant chercher jusque sous le lit de nos parents. Quelque artiste de l'ancienne Grèce, un Phidias, non, mais le premier sculpteur venu de cette nation chérie de Minerve, eut trouvé un sujet gracieux de bas-relief dans ces quatre petits corps que la gourmandise faisait se démener ainsi, et qui se traînaient demi-nus sur le plancher, aniè oraparentûm, les
mains tendues vers cette friandise, et s'en disputant la part opime. Le beau ou le gracieux n'est-il pas le fait de l'enfant? La condition n'importe pas; c'est le beau ou le gracieux pour qui s'arrête à le contempler.
LE Ier DE L'AN.
Noël passé, voici venir le icr de l'an ou le jour de l'an. C'est comme un lendemain de Noël. Si la messe de minuit et les douceurs de l'Enfant Jésus au matin de Noël nous avaient fait rêver d'un paradis de sucreries, qu'est-ce que nous ne nous figurions pas de magnifique à la veille du Ier de l'an, du jour des étrennes? Les enfants des rois ni ceux des riches ne se perdent pas ainsi dans les délices de leur cœur. Comme ils ont tout ce qu'ils peuvent souhaiter, et devant qu"ils le souhaitent , ils n'imaginent rien qu'ils mettent audessus de l'abondance de leurs maisons et de leurs fantaisies de chaque jour. Rien n'est assez beau pour ces petits demi-dieux ; partant rien n'est beau pour eux ; rien n'étonne, rien ne ravit ces rassasiés précoces des hautes conditions. Il n'y a d'enfants vraiment heureux au Ier jour de l'an que ceux des maisons de peu, où le nécessaire, quand il ne manque pas, imite le superflu. Dans ces honnêtes maisons l'extraordinaire des dépenses est pour tout de bon l'extraordinaire ; le chapitre sur
lequel le prendre n'a guère plus de deux articles : Article I. Cadeaux à la maman pour sa fête. Article II. Étrennes aux enfants. C'est le fond et le tréfond de l'aerarium du pater familias. C'est le sou pour livre prélevé sur les gains journaliers de la profession ou du métier. Qu'étaient donc, dans l'espèce et selon l'âge de chacun de nous, nos étrennes ? Notre père en arrêtait la répartition ainsi qu'il suit : de l'argent monnayé, du bel argent blanc à nos deux aînés, à la fille et au garçon; et à chacun des puînés un livre ou un jouet. Notre aînée recevait un écu de six francs (cinq francs, valeur courante) qu'elle trouvait, se mettant à table, sous sa serviette ; notre aîné quatre francs de la même monnaie, et qu'il percevait de la même manière ; à chacun des trois garçons, qui venaient après lui, un livre de littérature, de bonne et classique littérature, s'il vous plaît, approprié à l'esprit, et un peu au caractère de chacun d'eux ; notre cher père ne voulant pour ses enfants quoi que ce soit de futil, d'ampoulé, ou d'un faux à éblouir les simples. Ces livres, d'ailleurs proprement reliés en petit veau, et achetés à la maison Cornillac-Lambert de Châtillon-sur-Seine, étaient fort beaux pour le temps. Il y en avait de trois francs, de deux francs et d'un franc cinquante centimes. Les prix allaient toujours en descendant du plus grand d'entre nous au plus petit. La gradation était conforme à la justice distributive et aussi à la bonne économie.
Notre père nous donnait nos étrennes à l'heure du repas de midi. Nous étions montés, comme à la Noël,
aussi matinalement et aussi peu vêtus, dans la chambre de nos père et mère, encore au lit, pour leur souhaiter « une bonne année et une parfaite santé » ; ce qui est bien la plus vieille et la meilleure méthode de faire la chose qu'il y ait au monde. Ce sont, à n'en pas douter, les enfants qui ont trouvé, dès les temps des patriarches, ces quatre mots du cœur et du sang, auxquels ils n'ont rien changé depuis. Les plus belles harangues de cour ne vaudront jamais cela ni en éloquence, ni en vérité. Nous nous mettions à table, filles et garçons, dans une attente de nos étrennes à quel point anxieuse, je ne saurais le dire. Les serviettes dépliées, nos poitrines commençaient à se dilater. Un petit son argentin que rendaient les assiettes des deux aînés signifiait qu'ils avaient mis la main, la fille sur son écu de six francs, le fils sur ses quatre pièces de vingt sous, avec pleine licence de faire de cet argent tel usage qu'il leur plairait. C'était de l'argent bien placé, au moins du côté de la fille, qui, dès le soir, le portait à l'actif de sa caisse d'épargne. De l'argent du garçon il ne restait pas grand chose passé la huitaine.
Après ces prodigalités en numéraire du père de famille venait la distribution des livres aux puînés. Ce bon père procédait à la chose avec poids et mesure, et non sans un petit discours ad hominem par lequel il expliquait à chacun de ses enfants les raisons qui l'avaient déterminé pour le choix et l'appropriation du livre d:étrennes. Je le vois encore, je ne sais pas au juste l'année de cela, à cette place du milieu qu'il oc-
cupait à table vis-à-vis de notre mère, nous présentant à mon frère Charles et à moi deux de ces petits volumes, et me donnant à moi, son « Gutin (i)», à choisir entre les deux. C'étaient, l'un Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, le texte seul, l'autre des extraits de l'Histoire naturelle de BulTon, ornés d'images de quadrupèdes, d'oiseaux, de reptiles et d'insectes. Entre ce texte nu du Paul et Virginie et cette Histoire naturelle illustrée, je demeurai perplexe, et je ne sus pas dire lequel des deux livres j'aimais le mieux. Ce n'est pas qu'au fond et par une inclination secrète je ne fusse pour ces bêtes, chevaux, ânes, chats, chiens, loups, corbeaux, serpents, lézards, et papillons si bien figurés, et dont les pareils vivants m'étaient si familiers. Mais j'hésitais d'autant plus à me prononcer que ce bon père lui-même, me sachant (et la chose était vraie) « très sensible » comme on disait encore en ces temps-là, m'attaquait dans mon faible, et m'excitait par de douces paroles à m'adjuger Paul et Virginie. Il l'avait, me disait-il, destiné à moi ; et je trouverais plus de plaisir à le lire que pas un de mes frères. Hélas, les bêtes de M. de Buffon m'avaient ensorcelé; et elles l'emportèrent dans mon esprit sur tout le sentimental de Paul et Virginie. Je l'abandonnai à mon frère Charles, un diable de pétulance, un vrai casse-cou qui n'avait que faire de s'attendrir aux infortunes de Paul et de Virginie. Ainsi en était-il de nos premiers de l'an sous le toit
(I) Diminutif d'Augustin.
paternel, et aussi longtemps qu'il a plu à Dieu de nous laisser sous ce doux gouvernement d'un père et d'une mère, le plus semblable ici-bas au gouvernement de « Notre Père qui est aux d'eux ». Nous n'avons pas 'compté beaucoup de tels jours de l'an ; ils n'en sont que plus à fond gravés dans les pieuses mémoires des orphelins de 1S22. Ce n'est pas d'être de haut lignage qui "fait et soutient la bonté et la dignité de la famille ;
: d'être issus de bonnes gens, et d'avoir été traités par eux avec ce naturel charmant et cette douce vigueur d'autorité d'un père et d'une mère, aimés et vénérés l'un autant que l'autre par leur géniture. Là est tout le fond solide et délicieux de la famille chrétienne ; c'en est aussi, dirai-je, c'en était jadis, l'exemplaire le plus
:nun et le plus respectable.
s ne recL :e d'étrennes que de nos pa-
rents, nos parrains et nos marraines, qui ne l'étaient que par procuration, résidant à Paris, et nous envoyant de là beaucoup de bénédictions, mais de cadeaux point. :.r exception une bien bonne marraine à Chàtillon-sur-Seine, madame veuve Louis Darnel. Encore elle aussi ne m'était-elle pas une marraine qualifiée. Le titre lui en avait été transmis en quelque sorte par défunt son époux ayant été mon parrain de nom et d'elTet. Cette marraine par testament avait en grande amitié le tilleul de son époux ; et celui-ci mort, qu'elle pleura avec de vraies et d'intarissables larmes, elle m'en aima davantage, et peu s'en faut
nie elle eut fait un fils. Elle n'avait que des neveux.
C'était une veuve selon saint Paul ; elle était consommée en charité et en dévotion effective. Ma marraine avait toujours pensé à m'attirer à la prêtrise, me sachant d'une piété vive et tendre, et ne manquant pas, toutes les fois que j'allais la voir, de toucher avec moi ce chapitre, et de me parler du bon Dieu ainsi que parlent de lui les âmes qui sont le plus habituellement avec lui et comme du particulier de cette Majesté Souveraine. Sans les deux morts coup sur coup survenues de notre père et de notre mère, et qui nous firent nous éloigner de Châtillon-sur-Seine, nul doute que ma marraine, m'ayant tout à portée d'elle et, à vrai dire, sous la main (nous étions voisins de rue) n'eût décidé mes parents à me faire entrer dans les Ordres. Son désir de m'y voir était si fort qu'elle eût emporté la chose sans trop de peine, au moins de mon côté ; et certainement elle eût obtenu l'agrément de mes parents qui, sur quatre garçons, pouvaient bien en donner un à l'Église, et j'ajoute, à ma bonne marraine. Celle-ci dès ce temps-là ne parlait-elle pas à ma mère de me prendre chez elle, et de me traiter comme elle faisait ses neveux, en enfant adoptif et futur lévite. J'avais bien en moi quelque petite chose de la grâce de la vocation. Aurais-je fait un bon prêtre ? Pourquoi pas, moyennant la grâce de Dieu et la vertu suréminente du Sacrement?
J'avais donc au i0T de l'an ce privilège sur mes frères que je recevais deux fois des étrenncs, celles de nos parents, et en plus celles de ma bonne marraine. C'était du cumul. Et quelles étrennes pour ces temps-là !
26 LA MAISON ET i/ÉGLISE.
des étrennes d'héritier présomptif de la Couronne. On n'avait pas besoin de m'aviser au matin du jour de l'an que j'eusse à rendre mes devoirs de filleul à ma marraine. Huit heures n'étaient pas sonnées que je tenais la rue, enfilant au pas de course la venelle qui de chez nous menait droit chez ma marraine. J'étais le premier des visitants de l'excellente dame. Mes devoirs de filleul acquittés, et mon compliment dit, je recevais de cette seconde mère avec force embrassades deux oranges (elles valaient bien alors, vu leur rareté dans nos provinces, de huit à dix sous la pièce) deux oranges qui me semblaient être des pommes d'or. C'étaient là les étrennes de bouche. Mais le vrai cadeau de marraine, les étrennes utiles et de durée, c'était une pièce d'un beau nankin ma foi, de quoi me faire une paire de culottes pour l'été, des culottes de dimanches et fêtes, et non des culottes de tous les jours. Le nankin n'était pas tellement répandu dans le commerce qu'il ne coûtât fort cher, et qu'il ne fût l'apanage des élégants de tout âge. J'en avais de ces culottes pour trois étés au moins avec succession dévolue à mon puîné. Je revenais de chez ma marraine chez nous d'un pas de course affolé, serrant contre ma poitrine mes deux oranges et ma pièce de nankin ; et, du bout de la venelle par où je débouchais dans notre rue, montrant à ma mère, assise à son coin de fenêtre, les belles étrennes que je rapportais de chez ma marraine : « Une culotte de nankin, une culotte de nankin! » m'écriais-je en agitant au-dessus de ma tête la précieuse étoffe, afin qu'on n'en ignorât
pas dans tout le voisinage. Du nankin chez nous où l'on ne connaissait, en fait d'étoffe d'été, que le coutil gros fil, quelle atteinte à l'antique simplicité ! Quelle injure à ces pénates d'argile 1 C'était la porte ouverte au luxe par lequel les États et les particuliers vont à la même ruine.
Toute cette belle journée et les suivantes, y compris l'Epiphanie et ses éphémères royautés de table, se passaient pour nous dans les délices de la possession, et à recenser et contempler les objets qui nous avaient été donnés en étrennes. Les aînés étaient à leur petit argent blanc, le maniant et remaniant, et regardant par les deux faces, comme une chose qui était bien à eux, et dont ils feraient tel emploi qu'il leur plairait. Ce premier argent donné en pur don par le père, c'est de l'argent exquis; mais il n'est pas comparable en douceur au premier argent que les fils gagneront plus tard par leur travail. Nous les cadets nous faisions de même de nos livres d'étrennes, les feuilletant et refeuilletant, et ne pouvant rassasier nos yeux de ces belles reliures de trente sous, et de ces magnifiques représentations du règne animal. Tout l'univers me paraissait contenu dans ce petit Buffon. Rien dans la vie, et notre littérature de collège, et les leçons publiques des professeurs les plus doctes et les plus éloquents, et les lectures bonnes ou mauvaises dont nous avons orné notre intelligence ou souillé notre imagination, rien ne vaut, pour ce qui est de la joie de connaître, ces premières avidités
de l'esprit des enfants. Connaître les réjouit de la même manière que humer l'air et la douce lumière, remuer leurs corps légers de graisse et d'humeur épaisse, et se répandre sur cent et cent objets hors la portée de leurs yeux et de leurs mains.
Comme ils viennent de foi aux choses de la religion, ils viennent de même aux éléments des connaissances humaines. Ils se donnent dans l'un et l'autre cas entièrement et vivement à qui les instruit. C'est pourquoi leur cœur et leur esprit sont et demeurent ce que nous les avons faits, dès que nous avons commencé à les pétrir, hauts ou bas, vrais ou vains, selon que nous avons été fermes et nets, ou lâches et charnels dans nos premiers procédés avec ces fils ou filles sorties de nous (i). Comme nous les tenons par la foi dans les choses surnaturelles et même dans les naturelles, et qu'ils n'ont pas l'idée de regimber contre l'autorité qui leur est la plus tendre et la plus bienfaisante, notre sottise serait affreuse de ne pas contenter leur première avidité de connaître au moyen du pur aliment de la religion, et par d'aimables idées d'un Dieu tout puissant et tout bon, père des hommes et leur juge incorruptible.
Rien dans l'éducation domestique n'est de peu de conséquence ; rien non plus n'est à remettre au lendemain. L'animal croît tôt chez l'enfant, et le corps
(i) « As-tu des fils ; élève-les, et courbe leur cou dès leur plus tendre jeunesse. As-tu des filles ; applique toi à aimer leurs corps, et jamais n'aie un visage trop gai devant elles. (Ecclesiaste, v-23 et 24) ». Quelle profondeur de bon sens ! Et quelle leçon à nos éducateurs et éducatrices modernes !
prend de beaucoup les devants sur l'esprit. Si vous ne liez de la bonne et unique manière, par les maîtresses mains de la religion, l'animal tout prêt à s'emporter, et si vous ne le rangez pas de très bonne heure sous Tâme, après que vous aurez captivé celle-ci par le divin , l'homme , à proprement parler , sorti de l'enfant, se sera rendu indomptable à la loi morale ; et il n'y aura plus qu'à le laisser aller là où l'entraînent l'appétit de nature et les mouvements effrénés de l'originelle concupiscence. On aura manqué l'heure de l'enseigner et de le discipliner. Or la religion a seule le pouvoir de faire cela par l'empire du surnaturel et par la crainte de Dieu, inculquée au bon moment et une fois pour toutes.
Noël avec ses dragées tombées du ciel, le Ier de l'an avec ses étrennes, remplissaient nos cœurs ingénus d'autant de joie temporelle que de céleste allégresse. A dire vrai, nous ne mettions pas de différence entre les deux. Largesses du bon Dieu, et largesses du père de famille, cela n'est-il pas pris sur le même fond? Les enfants, nés dans l'or et l'argent, et qu'on a quasi allaités avec l'un et l'autre, sont à cent lieues de faire cette charmante confusion des deux pères de famille, de Celui qui donne de son abondance infinie, et de celui qui donne de sa petite réserve et de l'épargne, amassée bon an mal an, de son métier ou de sa profession. Des cadeaux du Ier de l'an assez beaux pour contenter ces hauts petits mortels! Cela ne se voit que dans les contes de fées. Ces enfants de 4a"'<iôte' (de
Plutus, en l'état actuel de nos mœurs, ne sont pas des enfants ; ce sont des héritiers dès la première dentition. Que nous leur ressemblions peu, nous autres des conditions moyennes ou mal aisées de 1817, nous que si peu de chose, comme mille à douze cents francs audessus de l'ordinaire des dépenses annuelles, séparait des pauvres gens. Tout éblouis que nous étions par les magnifiques largesses paternelles du jour de l'an, jusqu'à nous croire des fils de richards, nous étions trop les enfants de ce père et de cette mère, accablés des mêmes charges, pour ne pas nous douter ce jour-là qu'ils nous traitaient au-dessus de leurs moyens, et qu'ils s'excédaient dans leur petit argent pour nous faire plaisir. Nous sentions cela délicieusement, et nous le leur marquions par des redoublements de tendresses dont ils prenaient Dieu à témoin, et lui rendaient grâces. La vie de famille chez ces petits bourgeois, nos anciens, était bien travaillée de soucis, et pas des plus minces, de besoins touchant parfois à la gêne, et de crises financières à ne savoir pas toujours comment on en sortirait avec tant d'enfants sur les bras ; outre que le milieu social où vous étiez né vous commandait de rester et de paraître honorable. Eh bien, il y avait bon nombre de jours dans l'année, dont la Noël et le ierde l'an étaient par excellence, pendant lesquels nos maisons prenaient un air presque de grande aisance ; et les douceurs de la richesse se faisaient sentir à nous petits enfants, nos mains regorgeant de bonbons, de joujoux, voire même de livres de luxe, le feu aux fourneaux de notre
cuisine, la table dressée comme pour des hôtes, et nos cœurs nageant dans ce superflu des fils de la fortune qui nous venait du bon Dieu par les mains magnifiques de nos chers parents. Quelque chose manque, et il manquera toujours à l'enfant qui n'a pas connu ces rares délices des petites maisons bien ordonnées et au jour le jour subsistantes ; ce quelque chose là, c'est l'école vraie, et dont rien ne se perd, de la sagesse domestique, de la médiocrité patiente et avisée, de la soumission à Dieu qui dispense, comme il lui plaît et à qui il lui plaît, les biens temporels, du respect et de la piété filiale éternels chez les bons fils. Après cela,*comment ne pas vivre et mourir soi-même assez bon homme, quand on se souvient d'aussi petites origines et d'aussi grands cœurs ?