‹ La maison de l'EgliseChapitre 41 sur 50 · LA PHILOSOPHIE SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE SCIENTIFIQUE

Oh, quand les âmes en sont là, quand plus rien ne les distingue et ne les relève de ce corps, de cette masse de matière qu'elles ont tant de mal à porter jusqu'à l'heure de la dissolution naturelle ; quand éblouies et séduites par les prodiges d'un certain empirisme atomistique, elles ne répugnent que faiblement a croire qu'elles suivront la condition des corps et

(1) Dieu ne hit exception d« personne,

Ji.

qu'elles se dissiperont comme ceux-ci en vapeurs fétides, et cela sans personnalité subsistante, sans œuvres imputables en bien ou en mal ; une nation est tout près de sa fin. Elle ne voit pas plus au-delà que le présent ; elle ne préjuge même pas le futur ; nul apurement de comptes, nulle enquête, pas de jugement qui absolve ou qui condamne ; ni bons, ni méchants, ni justes, ni prévaricateurs, ni oppressés, ni oppresseurs, et personne d'assez grand pour dire leur fait à ceux-ci à la face de ceux-là : une seule vie, celle-ci qui demain sera finie pour moi ; un seul mode de l'être, commun à moi et à la bête par les origines, l'usage et la durée, si ce n'est que j'ai une âme d'une espèce un peu plus subtile que celle de la bête (animulam, disait Septime Sévère) et faite pour entrer en commerce avec une matière un peu plus fine : un seul mode de connaître, parle sens et par des moyens qui centuplent ses énergies et son acuité propres : une seule science, vaste, de plus en plus compréhensive, et presque égale à cet univers visible, mais que les choses invisibles déconcertent et jettent hors de ses mesures et même de ses précisions étonnantes; Dieu n'existant pas pour elle, parce que Dieu n'est pas un objectif pour ses instruments, et duquel elle puisse affirmer les façons d'être et les parties constitutives : une seule justice, celle des hommes, et de laquelle les arrêts ne seraient pas révisés en plus haut lieu et à un tribunal suprême : une seule opinion, celle du monde, touchant le bien et le mal, la vertu et le vice, ce qui est droit d'une droi-

ture irrépréhensible et qui l'est d'une droiture pharisaïque : pas de Jugement dernier, qui redressera le sens du monde et où les confusions incompatibles du juste et de l'injuste seront dissipées par le Juste luimême jugeant en personne et au principal : en un mot, tout le futur, cet éternel tourment de l'esprit humain et dont l'idée obsède les âmes les plus vaines, qui n'est plus ni la règle de nos pensées, ni le tempérament de nos passions, ni la consommation de la vie présente ; si bien que nous nous embarquons allègrement, nous et nos enfants, et les enfants de nos enfants, dans un éternel néant d'évolutions et de formes indéterminées auxquelles manque la marque d'un artiste unique en son faire et en sa vigueur créatrice.

Cet adhœsit pavimento anima mea du psalmiste ne dit-il pas avec une grande force les hontes et les abaissements des bons citoyens qui voient leur pays en un tel état, le plus semblable, à vrai dire, à une extinction du nom et de la nationalité ? Imaginez, si vous le pouvez, Dieu absent de la patrie, absent de son temple: imaginez des lois et des ordonnances en tête desquelles il n'est même pas nommé. Voici venir l'athéisme grossier ou raffiné, et, ce à quoi il n'avait jamais prétendu, maître et tyran par la politique. De beaux esprits, libres-penseurs, comme ils s'appellent, se font chefs de faction, et se mettent des conjurations de la faim, de la misère, de l'envie, des vices du ventre (ventre, pêne — Catiliaa, Salluste) de la luxure sans frein. Les lettres, cette gloire des civilisations, sont devenues les

adulatrices cyniques du petit monde qu'elles méprisent, et dont néanmoins elles gueusent les suffrages. Chez nous, dans nos foyers, toutes les espèces d'opinions, de discordes, d'irrévérences et de manquements à ce qui reste de l'antique majesté paternelle. La prière est chassée de l'âtre domestique ; les enfants tout charnels n'ont plus de Père aux cieux. Les mariages, les paternités, les établissements des fils et des filles sont des faits purement légaux auxquels la religion a de moins en moins à voir, l'argent, cette chose sans cœur et sans esprit, ayant mis sous lui les corps avec les âmes, et s'étant fait d'emblée pontife et bénisseur. Le naître et le mourir, l'un et l'autre en aussi petite estime, sont considérés comme deux phases de la vie animale qui n'offrent plus qu'un intérêt de succession dans le temps; les seules lumières que nous ayons sur le commencement et sur la fin naturelle de l'homme étant de l'ordre surnaturel, et le naturalisme n'en voulant pas. Voyezvous le mort qui saisit le vif, comme dit la loi, de ses biens, s'il laisse des biens, de la pauvreté, s'il ne laisse que cela, et les générations qui n'ont plus à faire qu'à se pousser les unes les autres au tombeau comme font les bêtes (sœcla ferarum — Lucrèce), non pas sans larmes, — la chair pleure sur la chair — mais sans espérance du côté de Dieu, sans l'assurance en la rédemption et la résurrection, sans la foi en l'indestructible substance des esprits. Savez-vous rien de plus triste qu'un tel état social, même à ne faire que le préjuger ? Et vivre avec de tels insensés, abîmé dans leur multitude,

et malgré soi participant à de tels abaissements de l'esprit humain, n'est-ce pas là une extrême misère? En vérité, l'âme s'en trouve si accablée que le poids de ses douleurs la porte à terre et l'y tient collée — adhœsit pavimento anima mea. —

Les fortes images et divinement appropriées ne manquent pas dans les Saintes Lettres. Là tout reluit des splendeurs de la vérité figurée. Mais de nous dépeindre avec ce naturel et cette vigueur de la prosopopée orientale les abattements* de pénitence d'un cœur blessé pour sa chère Sion, qui le pouvait sinon le grand poète, et roi patriote David, le plus Hébreu des Hébreux ?

Il suffit de lire cet Évangile pour voir qu'il se rapporte merveilleusement au grand acte pénitentiel du Mercredi des Cendres. L'Église n'a pas seulement le génie des concordances en matière de textes et de liturgie officielle ; elle a encore au plus haut degré la science des temps et de certains états du cœur humain qui font que celui-ci se livre à elle plus aisément, et toute fumée de concupiscence ou d'orgeuil évaporée ou à peu près, Elle a constitué la cérémonie des Centres pour îtrj; pilébfff M Rtfflt <}§Ç ,

et des divertissements carnavalesques, appelons les choses par leur nom. Elle prend l'homme au sortir de ces modernes Bacchanales, restes d'un paganisme invétéré ; et elle saisit de la terreur de la mort ce joyeux compagnon de Momus, jusqu'à lui parler, et, cela sans figure, des vers du tombeau. Quelle maîtresse en réprimande ! Et comme elle se soucie peu de nous être fâcheuse ! Et ne sait-elle pas bien choisir ses moments pour nous malmener dans le sensible', et pour aller à Tâme par la chair, et des délicatesses de celle-ci aux enflures de celle-là ? CJest ainsi que, moraliste dans sa direction, elle trouve en cet être fermé que nous sommes des ouvertures à nous faire recevoir sa parole et la pointe de cette épée de saint Paul qui pénètre jusqu'aux moelles des jointures. Admirable discipline des mœurs! discipline unique on peut dire, qui connaît d'une connaissance divine « l'être ondoyant et divers » auquel elle a affaire, qui l'observe dans les intempéries de son naturel, dans les insolences et les abattements de la bête, ce qu'il est aujourd'hui et ce qu'il ne sera plus demain, aujourd'hui en santé, demain malade, aujourd'hui dans les rassasiements de la richesse, demain dans les angoisses et les désolations de la pauvreté. Elle subvient à tous ces états par des prescriptions qui toutes s'accommodent à notre mutabilité, rabattant ce qui s'élève en nous plus que de raison, nous relevant de nos pesanteurs et de l'extrême désespérance.

L'Église est à nous au bon moment, soit pour la correction, soit pour le réconfort. Avec la science

qu'elle a des mille manières dont l'incommunicable se communique à nous, et se fait sentir à notre néant, elle a appelé moments de Dieu ces moments où les plus durs, les plus contredisants, les plus vantards en impiété, les plus fermés au divin, se laissent lier et mener à la main par la religion. Au temps de l'invulnérable jeunesse et dans le triomphe des passions, plus tard dans la solidité insolente de leurs établissements, ces demi-dieux s'étaient-ils assez raillés comme d'une machine de théâtre (Deus ex machina) de ce Dieu qui se mêle à sa manière de notre domestique et de nos affaires les plus privées ? Ont-ils assez plaisanté dans ses espèces théologiques la grâce de Dieu, ce supplément nécessaire à nos courtes lumières et à notre volonté misérable ? Elle existe, ne leur en déplaise, et elle agit en la manière, au temps, et dans la mesure qui nous conviennent, cette grâce de Dieu tant ridiculisée par nos beaux esprits ; et les saints n'ont pas été les seuls à l'expérimenter. Dans les troubles si fréquents de notre raison, ou en de certains épaississements de l'intellect que personne, je pense, n'ignore, n'est-elle pas une lumière inespérée, un bien qui découle du Père des esprits ?

N'est-ce pas que, dans les commotions et les défaillances da ma volonté, dans ce fond de l'homme divisé d'avec lui-même, et qui veut et ne veut pas, elle enlève et fixe mon libre-arbitre ? Comment ? qui le sait ? Il sullit que nous sentions cela en nous-mêmes, et que le dernier branle à nos déterminations n'est pas venu de

nous, de nous incapables d'une décision qui ne soit pas sujette à repentance.

Enfin, et c'est ici que la grâce de Dieu n'y va pas doucement, mais ne manque pas son effet, quand des maux soudains vous accablent où il n'y a pas de votre faute, quand vous sont ravis les objets les plus chers à votre cœur, me direz-vous que vous supportez ce coup par les seules forces de votre âme, et que survivre à ce fils ou à cette fille ne vous coûte rien de plus qu'un effort de raison au-dessus de l'ordinaire ? Hélas ! votre stoïcisme se paie de mots ; et, s'il n'est pas d'un chrétien, je regarde qu'il n'est rien. C'est Dieu qui vous a visité dans cette conjoncture cruelle ; c'est de Dieu que vous vient, au milieu de vos larmes et dans ce sang de votre blessure, ce supplément de courage, parlons en chrétien, cette grâce étonnante de soumission à laquelle la nature contredit de toutes ses forces, contre laquelle la chair se soulèvera en vous aussi longtemps qu'elle sera vivante. Une femmelette, qui croit en Dieu et en la résurrection de la chair, sera plus forte en un tel événement que vous homme avec toute votre belle science des causes naturelles de la mort, du fatalisme physique, des évolutions successives de la matière, de l'universelle chimie.

Voilà les moments de Dieu. Il en est d'heureux et de souhaitables; il en est, hélas! beaucoup plus de fâcheux et de terribles. Mais pas un homme ne peut se flatter d'y échapper. La sagesse païenne elle-même avait — l'oscrai-je bien dire ? ses coups de grâce, ou, plus

simplement, d'assistance d'en haut immédiate et effective. En voici un exemple, pris dans Horace, Satire III. Liv. II) et conté par le poète avec l'agrément que Ton sait, et avec tout le sérieux que le sujet comporte. Il s'agit de ce jeune voluptueux Polémon, auquel la fantaisie vint, un jour qu'il était sorti de table aviné et les tempes encore ceintes de la couronne des « festoyeurs, » d'entrer, comme nous dirions aujourd'hui, au cours d'un philosophe célèbre et professeur de morale. Là et nonobstant les lourdes vapeurs de l'ébriété, notre jeune débauché fut saisi tout à coup et si fort des paroles de ce sage, encore à jeun, qu'il commença d'ôter furtivement (furtim.) de son cou et bandelettes et couronnes, et, la morale le serrant à la gorge, de se composer un visage et un maintien recueillis. Minerve la Sage avait visité le plus fou des éphèbes. Il était tout changé Mutatus ; nous disons nous converti, au sens vraiment profond et radical de la résipiscence chrétienne. Minerve, disons, si vous l'aimez mieux, le maître de philosophie n'a-t-il pas pris Polémon au bon moment, entre le vin dont les vapeurs commencent à se dissiper et la raison qui petit à petit se dégage de l'orgie, et devient plus clairvoyante et tourne à tristesse ? Lequel de ces beaux compagnons de table, et des plus fous parmi eux, n'a pas été saisi en plein délire bachique (in ipsà crapulâ) de ces tristesses noires sorties on ne sait d'où? que dis-je, on ne sait d'où ? sorties du vide affreux de nos concupiscences et du fond même de notre satiété ? C'est en cet

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état, demi comique et demi tragique il tient de l'un et de l'autre, que Polèmon, conduit par Minerve, est entré dans cette école de sagesse, et en est sorti dégrisé et changé. Le paganisme, comme on le voit, avait aussi ses convertis. Et la sagesse de Salomon, qu'est-elle donc sinon la sagesse d'un dégoûté ? Il a trop bu de cette coupe « où le vin brille comme le rubis et mord comme la couleuvre. »

L'Église s'y prend avec nous plus en grand, et de la manière qui convient à son universalité. Elle a institué des pénitences publiques, lesquelles tombent avec un terrible à-propos en ces lendemains des jours de liesse et de folies néopaïennes. A ces expiations par la cendre, parle jeûne et les rabattements des insolences charnelles, nous venons d'un esprit, sinon tout à fait réduit, au moins rappelés au sérieux delà vie chrétienne et dûment avertis de la fin inévitable de tout ce qui est temporel. Comment ne pas laisser ici la parole à Bossuet ? Comment ne pas la lui donner toujours et partout? "Voici ce qu'il nous dit dans la conclusion de l'un de ses sermons sur la Circoncision. — Cette conclusion est faite pour notre sujet. « Jésus-Christ est né ; et avec lui, ô dou- « leur ! les profanes divertissements vont prendre nais- « sance... Se masquer, se déguiser, danser, courir, « aller de çà de là; dégoût, renouvellement d'ardeur, « encore dégoût , mouvements alternatifs : voilà la « grande occupation de ceux qui se disent chrétiens... « Le carnaval, mieux observé que le carême, va devenir « la grande affaire du monde. Les forces épuisées, on

« n'en trouvera plus pour le saint carême • infatigable « pour les plaisirs, on commence à devenir infirme « pour la pénitence. Les médecins ne suffiront pas à <; écrire les attestations des infirmités, ni les prélats à « en donner les dispenses. Chrétiens, consultez-les « donc ; ne les croyez pas, seulement quand il s'agit « de transgresser les lois de l'Eglise; demandez-leur si « vos courses, si vos veilles, ces inquiétudes, ces cha- « grins dans le jeu, et cette ardeur qui vous transporte « hors de vous-mêmes, n'altèrent pas beaucoup plus un « tempérament que le jeûne et l'abstinence. » On n'est pas plus net, plus fort et plus agréable sur le sujet de la pénitence chrétienne.

Il n'est pas jusqu'au bon régime de nos corps, à la bonne hygiène, que l'Église n'ait en vue dans ses prescriptions pénitentielles. Comment n'en pas faire la remarque? d'autant qu'il n'est pas de système religieux d'où ces abstinences périodiques aient été exclues. Toutes les théocraties ont ordonné de l'homme de la manière et avec cette sévérité, a proprement parler, médicinale. Elles n'ont eu garde de séparer du gouvernement des âmes ce qui convient aux corps et qui les tient en bon état ; la santé de la bête et la santé de l'esprit étant une dans ce prodigieux composé que nous sommes; d'où vient que toute sagesse séculière et tout bon ordre civil ont leurs racines, l'histoire le crie, dan^ les religions établies.

Cet Évangile du Mercredi des Cendres me parait être l'un des plus divins de ces lectures dominicales, s'il est des degrés du divin dans ces effusions du Verbe ou de la Sagesse éternelle. Je le mets parmi les plus divins, par cela même qu'il est d'une beauté morale unique. L'Eglise, qui l'a joint avec la messe des Cendres, en a fait éclater la convenance et l'application à notre être moral. En effet c'est notre être moral tout entier, ce qui s'en échappe devant les hommes et ce que nous tâchons de leur dérober de nos profondeurs, que Jésus perce de son regard divin, et qu'il nous dénonce à nousmêmes, en Dieu, avec une liberté et une vigueur de répréhension à faire' pâlir chacun de nous sous son masque de comédien : « Lorsque vous jeûnez, ne prenez « pas un air triste comme les hypocrites... Mais lorsque « vous jeûnez, parfumez-vous la tête, et lavez-vous le « visage, afin qu'il ne paraisse pas aux hommes que vous « jeûnez, mais à votre Père qui est dans le secret... » Morale charmante et terrible par le tour et par ce coup asséné sur la tête de l'hypocrite ! Je ne suis rien pour faire voir ici et admirer l'originalité sacrée de l'Evangile. Mais on aime à boire à cette source qui jaillit à la vie éternelle. Il y a de cette eau pour tous ceux qui ont soif

de la vérité, pour les simples et pour les gens de peu d'idées, pour ceux du plus grand génie et le plus audessus du reste des hommes. Il n'est que d'aller de bonne foi au Christ, et de ne s'aviser pas d'ergoter avec ce Docteur au souffle duquel toute dialectique humaine s'en va en fumée.

L'hypocrite est de toute pièce dans notre Évangile. Il est peint de main de maître, puisque le peintre c'est Dieu lui-même. Un trait, le plus fort et le plus commun, nous met sous les yeux tout le personnage, et nous en donne l'horreur.

« Ils se font un visage pâle et défait, afin que les « hommes s'aperçoivent qu'ils jeûnent. » Comment a-ton pu songer, je ne dis pas à excommunier Molière, mais simplement à le discerner d'avec les honnêtes gens de la chrétienté, lui qui a peint d'après le Christ, et si pleinement dans l'esprit de la philosophie et des lettres chrétiennes? Son Tartuffe « l'elîort de l'esprit humain » a dit Voltaire, le Voltaire du Temple du Goût, est-ce qu'il n'est pas de toute sa personne affreuse dans la peau de ce faux jeûneur de l'ancienne loi ?

Et en opposition à cet étalagiste passé-maître en mortification cet humble que voici, ce vrai mortifié, que le monde ne sait pas, et qu'à la mine riante qu'il lui voit, aux parfums qui s'exhalent de la chevelure de

ce pénitent, il juge être des siens et faire en tout comme lui, le monde ! Et « le Père seul qui est dans le secret», dans le secret de quoi? de cette chair qui se hait et se châtie ; étonnante mortification que s'inflige à elle-même la nature domptée par l'idéal religieux !

C'est du Christ, de ce vainqueur doux et vaillant de la chair, que la nature humaine a appris jusqu'où elle pouvait se vaincre sur le sensible, et commander à tout ce qui la fait s'emporter et sortir de ses bornes. C'est du chaste par excellence, du saint des saints, que lui est venue la force extraordinaire de se soutenir dans la pureté contre les rébellions les plus implacables de l'homme animal. Or cela, c'est l'état de grâce spécial et suréminent des saints. Il n'y a qu'eux qui y atteignent, portés au-dessus de terre par un amour véhément et par une contemplation passionnée du Dieu-fait-homme, leur original en sainteté. Encore est-il vrai qu'au-dessous d'eux, dans nos basses vallées et nos voies médiocres, c"est le Christ qui a fait les généreux en toutes les sortes de vertus, les tempérants sans austérité inhumaine et importune, les sages sans perfection chagrine et insociable, les intègres sans puantise d'intégrité, en un mot les bons qui tâchent à devenir meilleurs , sans obliger les autres à faire comme eux. Avec le Christ se sont abaissées toutes les hauteurs du Portique et de l'Académie ; et le vent des paroles a fait place à la bonté, à la droiture, à la grandeur d'âme, à la cordialité effectives. Il v a les saints qui le sont par le Christ ;

il y a aussi par le Christ les hommes de bien du commun ; c'est le petit grain semé dans les petites terres par la main du semeur. Il y pousse comme il peut.

Ce qui plaît à ceux-ci dans notre Evangile, et qui met leur cœur au large et à l'aise parmi toutes les hypocrisies de ce monde, c'est cette divine rudesse avec laquelle le Christ dénonce aux gens de bien l'hypocrite, essuie l'enduit de ce visage, et pique au sang cette fausse pâleur ; si bien qu'il y fait revenir la vie et le teint luxuriant de la sensualité et de la débauche. On n'amuse pas ce Censeur incorruptible par des semblants de mortification. Il connaît l'homme sans doute, lui qui a été du conseil du Père, lorsque la Sagesse éternelle a décidé avec elle-même de faire ce chefd'œuvre des six jours. L'homme peut mentir à l'homme ; il ne le peut pas à Dieu. Le Pharisaïsme, genre et espèces, a été exécuté par le Christ en quelques paroles. Il est vrai qu'il a pris sa revanche dans la Synagogue et au Tribunal de Pilate. Celui qu'ils ont crucifié a marqué au front cette abominable personne dès ce temps-là et pour tous les siècles à venir. Ineffaçable est le divin stygmate ; immortelle aussi chez les gens de bien la haine de l'hypocrite.

Combien il est vrai que nos grandes lettres françaises, philosophie, morale, poésie, le théâtre lui-même, sont dérivées de l'Évangile ! Elles sont vraiment chrétiennes par les choses, par la propriété et la liberté du discours et par la vigueur des peintures. On y respire dans les

hautes parties de b morale et ju^qui- dans les beautés

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de pure imagination l'âme et la parole de Celui qui est la vérité et la vie. J'ajoute que, si l'on n'est pas en disposition chrétienne pour connaître des cheFs-d'ceuvre de notre xvne siècle, on y amuse son esprit et sa rhétorique ; on n'y satisfait pas son cœur.

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