L ARGENT DEVANT DIEU ET LA MORT DANS NOTRE ÉVANGILE
A ce jour des admonestations les plus dures et les plus franches de l'Église quel lieu commun était plus approprié que l'argent, l'argent, le premier des trois orgueils de la vie, dont parle saint Jean, le plus grossier et le plus sans entrailles ? Il fait beau voir comme le Christ « le Père des pauvres » (Pater pauperum) vous le prend pour ce qu'il est, et seulement pour ce qu'il est 1 C'est un butin pour les voleurs. N'y mettez pas votre cœur ; sinon la pourriture et les vers gagneront ce cœur encore vivant et qui palpite dans votre poitrine ; et votre argent sera sans voix et sans larmes pour toucher le juste Juge devant lequel nous comparaîtrons tous, les pauvres avec leurs haillons, et leurs mines défaites, les riches dans leurs beaux habits, et le teint tout luisant de leur bonne nourriture. « Amassez-vous « des trésors dans le Ciel, où il n'y a ni rouille, ni vers
« qui les consument, ni voleurs qui les déterrent et les « dérobent. »
Voici, dans ce même Évangile et sous ces figures d'un charme oriental et d'une vivacité incomparable, deux vices capitaux, les pires gangrènes du cœur, spécifiées et exhibées dans leur laideur générique. Ce sont l'hypocrisie et l'avarice. Que de substance en ce peu de paroles! Quelle matière à des moralistes, moindres que le Christ, mais d'un beau génie et exercés au discursif! L'hypocrite et l'avare, tirés hors de leurs ténèbres profondes, et percés de ce rayon de la Vérité elle-même, prendront corps et figure dans l'imagination de ces poètes, entreront dans l'être qui leur est propre, auront l'air de vie qui leur sied, les mouvements qui leur sont naturels, et jusqu'à l'habit le mieux ajusté à leurs desseins bas et pervers. Leur discours se sentira en ses entortillements du feu impur qui les dévore, feu de concupiscence charnelle ou d'avidité insatiable. Ils auront la vraie éloquence, celle qui s'enflamme pour son objet, et qui, plus elle est proche de lui, et pense l'atteindre, pluselle abonde entours insidieux, en images hardies et effrontées ; plus elle s'épanche en convoitises furieuses, en adorations eflroyables et sorties de l'Enfer. Que cet objet adoré soit « une Elmire », ou « une Cassette», c'est la même concupiscence qui s'exprime en cette langue faite de chair et de sang et d'humeurs malignes, qui est la langue de Tartuffe et d'Harpagon.
Dieu me garde d'aller chercher dans les saints Evan-
giles les origines de notre théâtre ; encore qu'il soit vrai que notre scène ait commencé par la représentalion des saints Mystères. Je dis ce qui est et ne pouvait manquer d'être ; à savoir que le Christ, ayant connu l'homme comme un Dieu seul pouvait le connaître, d'une vue immédiate, sûre, infiniment lucide et pénétrante, et plus rien, grâce à lui, ne nous étant dérobé de Tétrange composé que nous sommes, plus rien de cette chair corruptible et qui s'aime dans sa corruption, plus rien de cet esprit d'angélique procession qu'elle appesantit, obscurcit, ravale à ses basses démarches et rend participant de sa déchéance originelle, je dis que l'homme, objet de la philosophie chrétienne, est trouvé, et qu'il est, en son tout et en ses parties, l'homme de nos grandes lettres françaises, l'homme de Pascal, de Corneille, de Racine, de Molière, de La Bruyère, de Fénelon et de Bossuet. Pour avoir tenu fixement et en toute bénignité sous la pointe de son regard le cœur humain, le Christ en a illuminé tout le fond ténébreux ; il en a développé tous les replis inextricables, ceux où, descendant en notre for intérieur, nous-mêmes nous nous perdons. Et c'est en cet état de nudité misérable qu'il l'a livré à ces beaux génies, enfants et disciples de l'Évangile.
Ce n'est pas que les génies païens aient été de médiocres psychologues et moralistes, tant s'en faut ! Eux aussi ils m'invitent à me connaître ; ils ont leur yvû^'ozérzw ; et même ils me mettent dans les mains l'instrument qui m'aidera à le faire, à savoir, mon propre
esprit se repliant sur lui-même avec quelque candeur, et non sans beaucoup de subtilité ! De mes passions, de mes sentiments, de ma misère morale, leurs poètes me parlent avec la plus vive éloquence, et quelques-uns avec une pitié qu'on dirait de source chrétienne, Sunt lacrimœ rerum ! (i) Mais toutes ces délicatesses et tout C2 pathétique charment plus mon intelligence et mon it qu'ils ne me remuent dans mon fond et n'inquiètent ma conscience. Ils ne me disent rien de bien topique sur mon mal et sur les moyens propres à m'en -uérir. Or c'est d'être guéri qui m'importe, et dans le présent, et à l'égard du futur. Platon. Aristote, Epictète lui-même le prennent de bien haut avec moi. Ils me traitent comme si j'étais un malade d'importance, et quasi de sang princier. Je veux un médecin plus approchant ma condition, à qui ma maison soit familière, et avec lequel je puisse m ouvrir de mes petits maux devenus de grands maux à force de s'invétérer. Je veux ne rien taire à ce médecin, rien absolument, par pusillanimité ou par fausse honte. De quoi me servirait de me cacher à lui, puisqu'il sait mieux sa créature qu'elle ne se sait elle-même ? C'est donc par Jésus-Christ, par Jésus-Christ seul, ce médecin de toutes les langueurs medicina omnis languoris que je rentre pour tout de bon en moi-même, et que j'ai comme une pleine connaissance de mon fond. Au moins ai-je toute celle que comporte ma double nature, et
(î) Il y a les larmes des choses (Virgile).
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que n'empêche pas tout à fait les emportements ou les pesanteurs de la chair et du sang.
Que de choses dans cet Évangile du Mercredi des Cendres ! que de substance !