LA CÉRÉMONIE DES CENDRES A SAINT-NICOLAS
Ce que l'Église appelle recevoir les Cendres, et la manière dont elle les administre aux fidèles forme une cérémonie pleine de grandeur. C'est la signification de notre mortalité la plus nette, la moins équivoque, et la plus dure que nous puissions recevoir. L'Église, qui nous parle au nom de Dieu, n'a pas coutume de nous mâcher les mots; elle le fait en ce jour-ci moins qu'en tout autre. Qui s'en acquittera mieux que l'Eglise ? Après nous avoir engendrés par le baptême à la vie de la grâce, elle atout pouvoir de nous laver de nos fautes autant de fois que nous avons manqué à Dieu, de nous relever de nos chutes, pour fréquentes qu'elles soient, de parler hautement de la mort à toute chair infatuée de sa force et de sa beauté, de nous munir à notre dernière heure du seul aliment qui réconforte en pareille passe; quoi de plus ? de nous ensevelir presque de ses mains? Mémento, homo, quia pulvis es (i).
(i) Souviens-toi, homme, que tu es poussière.
La chose n'est pas douce à ouïr ; il faut néanmoins l'ouïr en ce petit latin qu'on écrit sur la pierre de nos tombeaux. Et après le Christ qui « appelle à lui toute chaire, ad me omnis caro veniet (i), et aussi fortement que lui, l'Eglise signifie à l'universalité des hommes l'arrêt de leur mort et la dissolution de leurs corps jusqu'au dernier atome. Elle le fait avec nous d'office en quelque sorte, étant déléguée pour cela à perpétuité. Elle est la même qui nous nettoie par l'eau (étonnante et prophétique figure qu'on trouve dans l'Ancien Testament !) du sang et des souillures originelles; la même qui reçoit à merci notre âme à sa sortie du corps, de ce corps auquel, après l'avoir oint et sanctifié dans sa ruine finale, elle rend des honneurs divins.
Et c'est de cela que se plaignent nos beaux esprits, et dont ils ne veulent pas pour leur chair qu'ils estiment être l'égale de celle des pourceaux! Le Christ, au temps de sa vie mortelle, a connu des savants de cette farinelà, et qui n'étaient pas plus jaloux de leur dignité originelle. Il a eu pitié de ce triste orgueil, amoureux de la fange et du néant. L'Église fait comme lui. Elle attend ces faux braves à la maladie (2), où la science des infiniment petits et des agrégats cellulaires n'aura plus lieu. Elle va chez eux, quand ils l'en prient ; elle passe outre, s'il leur plaît de mourir à la manière des bêtes. Elle plaint ces insensibles qu'un inconnu éternel
(1) Tout chaire viendra à moi.
(2) « L'hydropisie est formée. » La Bruvère, des Esprit»
torts.
ne touche pas, même dans l'effroyable dénûment où ils sont de toute foi et de toute espérance. Elle fait mieux; elle prie pour l'âme de ces gens-là qui pensent n'avoir pas d'âme; elle les comprend dans sa propitiation universelle pour les morts.
La religion a bien une autre force que la philosophie et les meilleurs livres du monde pour nous inculquer la très salutaire idée de notre mortalité. L'éthique des philosophes procède par le discursif et le démonstratif. Le livre lu à cet endroit-là, je tiens la chose pour démontrée ; après quoi je n'en ai plus de souci ; et je retourne au commerce des vivants, comme si c'était là mon unique affaire. L'Église, elle, cette servante du Christ, simple, vive, avisée et toute à son Maître, ne montre d'esprit sur rien, pas plus sur la vie que sur la mort. Comme le vrai lui a été affirmé sur l'une et sur l'autre, et qu'elle les tient l'une et l'autre par le total, c'est à savoir, par leur rapport avec l'éternité, elle est avec nous sur ces deux points capitaux d'une propriété de langage et d'un franc-parler qui ne nous fâchent pas peu, et qui nous font nous cabrer, mais dont elle ne saurait se départir, à moins qu'elle ne se dessaisisse du spirituel, et qu'elle ne cesse d'être l'Eglise de Jésus- Christ. C'est pourquoi elle appelle la mort, la mort, et le jugement, qui suivra, le jugement ; et afin que ces deux termes corrélatifs ne perdent rien de leur force dans nos esprits, faciles à se dissiper, et trop faibles pour soutenir la vue de l'éternel futur, elle nous prend par le sensible, sur lequel elle agit en vigueur au moyen
de ses sacrements, de sa symbolique expressive, et de son émouvante liturgie. Elle va de nos sens à notre intelligence ; c'est conforme à notre manière d'acquérir les idées des choses. Elle nous convoque à ses fêtes cnmmêmoratives, à ses joies et à ses tristesses maternelles. Et en ce jour des Cendres,ahn que personne n'en ignore, elle nous parle en deux manières de notre condition mortelle, au propre en nous disant ce qu'est la mort, combien inévitable et amère, quel grand jour c'est et combien amer ! dies magna et amara valdè ; (i) au figuré, en nous marquant au front de la poussière du tombeau. N'est-elle pas l'Église visible? C'est sans doute afin de toucher nos sens par ses opérations sacramentelles. S'il eût été possible que nos corps fussent un empêchement à son action spirituelle, elle n'eut atteint dans l'homme qu'une manière de pur esprit. Cela supposé, à quoi bon la Croix ! La philosophie et le rationalisme auraient suliï pour sauver le monde et nous réconcilier avec Dieu ; et je n'eusse eu que faire de l'eau bénite et des cendres sur mon front.