NOS CENDRES A SAINT-NICOLAS. — NOTRE MERE AVEC NOUS
11 me souvient de cet office du Mercredi des Cendres en notre église paroissiale de Saint-Nicolas comme d "un
(1) Grand jour et I rès amer,
jour où tout le monde était d'un enterrement. Aux noirs vêtements près, c'était une procession d'invités à un convoi. Et pour qui y songe en chrétien, la cérémonie a cela de fortement original, que ces évaporés de la veille « ces masques du mardi gras » ces débarbouillés du matin, viennent pêle-mêle, dans leurs habits de tous les jours, entendre la parole de mort que l'Église va prononcer sur leurs têtes. Elle les saisit en effet au saut du lit pour leur dire — quoi ? — ce que Dieu a dit à notre premier père, en le chassant du Paradis terrestre : « Tu mourras de mort, morte tnorieris. Certes nous n'étions pas nous et nos honnêtes parents de grands festoyeurs des jours gras ; encore qu'on se régalât chez nous comme on faisait partout, et chacun au prorata de son budget domestique. Manger du cochon diversement accommodé (les manières en sont innombrables en notre Bourgogne) ; manger du cochon, entendons bien la chose, de l'animal qu'on avait élevé chez soi, nourri et occis chez soi, habillé et mis en son saloir ; arroser le pauvret un peu plus qu'à l'ordinaire du petit vin de son vignoble, et du matin au soir de ce mardi gras s'être bourré à peu près sans arrêt de crêpes et de beignets. Joignez à cela nos escampativos par les rues pour y voir défiler les masques, dont il venait chez nous le soir une bande ou deux qui nous faisaient grand'peur avec leurs figures peintes etleur petite voix flûtée. Nous n'avions vraiment pas à nous reprocher un excès de vanités mondaines, et d'avoir trop donné aux pompes et aux œuvres de Satan, lorsque
nous allions à Saint-Nicolas pour y recevoir les Cendres. Néanmoins la grande piété et contrition que notre bonne mère avait dans le cœur, et qui paraissaient en tout son air, nous gagnaient par l'exemple; et c'était avec un vrai renoncement aux joies et aux folies du siècle que nous allions nous ranger dans notre banc à ses côtés. On sait qu'avant la bénédiction des Cendres, on récite les sept psaumes de la Pénitence. Ces gémissements d'une âme contrite et grandement humiliée, cor contrition et humiliatum vcddè (i), ces épanchements de honte intérieure, et ces larmes « le sang de Tâme » (2) qui mouillent la face du Roi pécheur, cette coupe d'infamie qu'il lui faut vider devant Dieu et devant les hommes ; parlons au propre, cette confession, déjà sacramentelle, du saint Israélite dont l'esprit et les paroles ont été infuses dans la confession catholique, ne laissait pas de nous étonner, psalmodiée comme elle est dans ce récitatif lugubre ; et nous en avions le cœur contristé. Le nombre était grand des fidèles qui venaient recevoir les Cendres. Les petits enfants en étaient avec leurs mères qui les tenaient par la main, ou les portaient dans leurs bras : pauvres petits chrétiens qui étaient marqués du signe de mort tout au commencement de leur vie, in limine primo et qui, touchés au front par la main du prêtre, souriaient, ou détournant la tête se renversaient sur l'épaule de leur mère ; ce qui voulait dire que le sacrement n'était pas
(1) Mon cœur est tout contrit et humilié.
(2) Saint Augustin.
de leur goût. Ils n'en étaient pas moins passibles du mémento, homo.
Notre vieux curé, attendu le grand nombre des fidèles, avait délégué le vicaire de Saint- Vorle dans la tâche fatigante de donner les Cendres. Ce bon vicaire, le plus doux des serviteurs du Christ, s'acquittait de la chose avec une juste célérité, et une correction irréprochable, ne voulant pas faire languir ce peuple agenouillé contre la balustrade du sanctuaire. Notre mère nous conduisait là avec un véritable saisissement de piété dont quelque chose se communiquait d'elle à nous. Nous nous approchions de cette balustrade, non sans trembler, et comme si le Maître de la vie et de la mort allait venir pour nous toucher au front et y imprimer son doigt de feu. La presse étant grande, et les fidèles se talonnant un peu en confusion, le vicaire allongeait le bras jusqu'au deuxième et troisième rang des agenouillés, afin d'atteindre tous les fronts qu'on lui présentait. Là venaient, avec les petits enfants déjeunes filles en leurs dix-huit ans fleuris, et qui n'attendraient pas beaucoup à se marier. Le mémento, homo prononcé sur ces têtes virginales, et la cendre maculant ces fronts blancs de la blancheur du lys, n'est-ce pas un objet de pitié ? Et la religion ne vous fait-elle pas l'effet d'ôtre trop dure à ce qu'il y a de plus charmant ici-bas, et qui mérite le plus de vivre?
Ce n'est pas la religion qui y va durement avec la belle jeunesse ; c'est la mort qui n'a ni cœur ni âme, ni respect ni pudeur
(i) Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse, La mort ravit tout sans pudeur.
Je me défends ici, autant que la chose m'est possible et que mes souvenirs ne m'enchantent pas trop, d'outrepasser la religion qui alors animait nos simples cœurs, et de la dire plus forte qu'elle n'était en nous, et plus accablante pour nos sens. Mais comme c'est la religion de la mère qui fait celle de l'enfant, et qu'il en sera toujours ainsi pour le plus grand avantage de la morale publique et pour la perpétuité du divin en ce monde, je n'excède rien en rapportant à notre chère maman l'idée et presque la sensation que nous avions, agenouillés à cette balustrade, du Dieu vivant et de notre mortalité. Cette chère mère, on les reconnaît bien toutes à cela, ne prenait-elle pas soin de nous ranger à ses côtés, les aînés et les puînés à la suite, dans l'ordre des âges ; en sorte que nous eussions les yeux sur elle, et que notre tenue devant l'autel se réglât disciplinairement sur la sienne. Lorsque le bon vicaire s'approchait d'elle, tenant entre le pouce et l'index cette cendre de l'âtre dont l'Église marque au front ses enfants, elle avançait la tête, et présentait son beau front à l'ofliciant avec la vivacité de foi et d'humilité d'une bonne chrétienne qui sait qu'elle et ses enfants et leur père sont entre les mains du Tout- Puissant. Le bon vicaire demeurait un petit moment devant elle, lui marquant par là qu'il la connaissait bien, et
. fables, (lii Mil, fabl<
appuyant sur le mémento, homo avec une touchante familiarité; non qu'il affectât de la distinguer, en cette maison de Dieu, d'avec le commun des pénitentes ; mais il la savait l'une des plus chargées de famille, et tout le mal qu'elle avait à nous élever dans ce milieu bourgeois, honorable et peu aisé, duquel déchoir, si peu que ce fût, aurait fait saigner ce grand cœur d'épouse et de mère. Le bon vicaire lui disait comme aux autres brebis de son troupeau qu'elle mourrait certainement; mais il le lui disait en ami qui souhaite que la chose ait lieu le plus tard possible. De notre mère il venait à nous avec ses cendres dont il nous barbouillait rudement le front, afin que nous en eussions souvenir. La pensée de la mort entre peu dans la tête des enfants ; encore moins s'implante-t-elle dans ce sable mouvant. La mort ne fait que voltiger, comme dit le poète, autour de ces tempes encore vertes et impubères (circùm tempora pasci (i). Les enfants sont si beaux et la mort si affreuse ! Néanmoins l' Église, cette maîtresse de vérité, dont les enseignements sont criés par les pierres elles-mêmes (isti lapides ipsi clamabunt), a ses moments qu'elle connaît bien et qu'elle choisit à merveille pour faire entendre la mort à ces petits vivants, les plus vivants de l'espèce humaine. Elle a ses mercredis des Cendres où elle leur dit cela par l'idée et par l'image ; et quelle image ! Celle-là même du sépulcre et de la poussière des corps que la terre a achevé de consommer !
(I) Virgile, Enéide, liv. II.
Je ne me fais pas aujourd'hui enfant plus compréhensif que je ne l'ai été, et je ne renchéris pas, me racontant à moi-même mon propre cœur, sur la religion dont il était alors possédé. Mais j'ai trop senti la force de cette religion intérieure et ces premières touches du divin pour que jamais je les oublie. Or je sais bien qu'agenouillé avec mes frères et sœurs à cette balustrade du chœur de Saint-Nicolas, et sentant tout proche de moi cette main du vicaire et le souffle de sa bouche, j'étais pris d'un tremblement tout à fait charnel. Ce mémento, homo et ce doigt du prêtre qui me l'écrivait sur le front, me faisaient me trouver si petit et si rampant sur cette terre, qu'il me semblait que j'étais au moment de me coucher dans la poussière des morts. C'était un trouble du cœur et de la chair (cor meum et caro mea) véhément et court ; il ne durait pas plus que les paroles du mémento. Mais comment nier qu'il ne fût divin, et que le coup n'eût porté juste? J'entendais, à ne jamais en abolir un iota dans mon esprit, que je mourrais de mort. Il n'est que la religion pour nous dire cela comme il faut, et pour nous le faire entendre à tout âge.
Nous nous levions de là avec notre mère, et nous regagnions notre banc, chacun ayant ses cendres sur son front qu'il se serait bien gardé d'essuyer : faisant
3 fO LA MAISON ET L EGLISE.
cela, nous eussions pensé commettre un sacrilège. Nous demeurions tout ce jour en état de pénitents ; et la nuit, dormant noire somme d'enfants qui est le seul bon, nous avions encore nos cendres au front. Notre mère ne manquait pas de nous en faire l'injonction, comme d'autorité apostolique. C'était beaucoup de sévérité à cette tendre mère, et peut-être du surérogatoire dans les observances. Après tout cette bonne catholique ne nous traitait ni plus, ni moins rudement que l'Eglise ne traite ses enfants de tout âge et de toute condition.
L EGLISE ENSEIGNANTE ET SANCTIFIANTE. — SA MANIÈRE DE DIR.E ET DE FAIRE.
Disons ce qu'est l'Église catholique enseignante et sanctifiante, et de quelle méthode elle use avec nous du jour de notre naissance au jour de notre mort. Ecoutons ce qu'elle dit ; regardons ce qu'elle fait ; et nous jugerons par là de l'estime où elle tient nos personnes chrétiennes. Ce quJelle fait, elle ne le fait pas à demi, et pour ne toucher de l'homme que l'épiderme. Ce qu'elle nous enseigne n'est pas pour entrer par une oreille et pour sortir par l'autre, mais pour nous être inculqué et demeurer en nous à l'état de notions à tout jamais acquises, et, comme elle le dit de la Grâce, inamissibles. Qu'elle nous parle à nous tous ou à chacun de nous en particulier, elle le fait brièvement, nettement, sans précautions oratoires, ni circonlocutions.
C'est elle qui appelle les choses et les gens par leur nom, à la manière du Maître de vérité, la mort la mort, le péché le péché, et ainsi des méchants, des « séditieux, des malfaiteurs » (Bossuet), des hypocrites, des libidineux, des avares, des orgueilleux et des ingrats. Il faut se boucher les oreilles et toutes les ouvertures de l'esprit, si l'on ne veut pas recevoir en soi ce qu'enseigne et dénonce aux ignorants et aux savants, aux lettrés et aux illettrés cette voix « douce et terrible » (Pascal) du Fils de l'homme.
Ou l'Eglise est l'institutrice du genre humain, ou le genre humain est sans maître et sans docteur ; et il ne sait rien de fondamental ni sur la vie, ni sur l'âme, ni sur l'union du corps et de l'âme, ni sur la dissolution de l'un et l'immortalité de l'autre, ni sur ce qu'il advient des deux après la mort. En morale il ne sait pas au juste le poids des choses dans le bien et dans le mal, ni ce qui est entièrement conforme ou entièrement contraire à la loi divine. C'est donc lui qui fait le poids de chaque chose ; et Dieu sait s'il regarde à le faire lourd ou léger, selon son intérêt ou sa passion. En ceci, lequel de nous n'est pas un marchand de mauvaise foi? Aux mains de l'Église seule la balance ne branle pas. Tout est pesé par elle au poids du sanctuaire. On trompe les simples sur les deux personnages qu'on fait ici-bas, sur le public et le privé. On ne trompe Dieu ni sur l'un, ni sur l'autre. Avec l'Eglise, quand on vient à ses sacrements, tous les masques sont mis bas. Avec elle, il n'y a que deux manières d'agir, ou venir à elle ou se moquer
d'elle et lui tourner le dos. Ce dernier parti est de beaucoup le plus commode ; est-il le plus sûr et dans le présent, et eu égard au futur? Demandez-le à Pascal, non au Pascal chrétien, au Janséniste tout persuadé de la vie future et du jugement post mortem, mais au philosophe simplement, au calculateur, à l'homme « des paris » ; et tâchez de n'être point effrayé de ce pari pour ou contre l'immortalité de votre âme et la justice divine. Si vous vous sentez tranquille sur ces deux points, vous êtes bien le plus grand et le plus fort en ataraxie que je connaisse. Mais vous vous vantez
L'Église n'est pas l'école des seuls simples, «< des imbéciles, des idiots », et des femmelettes, qui sont les beaux titres qu'on donne aujourd'hui aux croyants. Elle a maîtrise par ses saints commandements, par sa doctrine et sa discipline morale, sur les plus beaux esprits de ce monde. Lequel de ces beaux esprits a trouvé plus grand, plus haut, plus net et plus précis qu'elle dans l'éthique ? C'est elle qui détient le définitif et l'imprescriptible dans la morale. Pourquoi ? parce que l'Évangile jamais ne joue avec les mots, comme c'est le propre des philosophies humaines, et ce qui les met en crédit; non pas que celles-ci aient changé le nom des choses et le sens des mots, et qu'elles aient fait du déshonnête l'honnête, du juste l'injuste. Mais c'est qu'elles admettent tant de nuances du bien et du mal moral, qu'on s'y embrouille. On ne sait auquel aller de ces centaines de professeurs de
sagesse patentés ; ou plutôt on sait bien auquel aller, à celui qui montre le plus de complaisance pour nos faiblesses, et qui nous fait de l'homme de bien le portrait le moins rébarbatif. Combien, je ne dis pas de saints, — ce n'est pas le lieu où ils ont coutume de se former — , mais de braves gens, de ceux qui le sont de toute pièce, ont été produits par ces académies du bien dire ? En connaît-on beaucoup qui soient sortis de là jetant à terre, comme fit Polémon, et foulant aux pieds leurs couronnes et leurs bandelettes de festoyeurs ! La parole du maître les a trop amusés pour qu'ils aient songé d'eux-mêmes à se corriger sur le champ, illico. Hélas, l'autorité sacramentelle et la vertu prédicante du lettré le plus disert et le plus aimable sont d'un médiocre emploi à faire des conversions !
L'Église a la bonne méthode pour opérer en ceci et le mener à bien. Ce n'est pas qu'elle soit assurée que les plus rétifs à la révélation auront leur chemin de Damas, et que la taie qu'ils ont sur les yeux tombera soudainement et comme par miracle. Mais elle ne se lasse pas d'alïirmer, et contre ceux qui disputent, et avec ceux qui ne disputent pas et qui croient. Elle ne cède sur rien, pas plus sur le dogme que sur la règle des mœurs. Pas plus avec les non-croyants qu'avec les croyants, elle ne descend de ses hauteurs théologales ; elle maintient ses mystères et ses sacrements envers et contre tous, ne consentant pour personne à se faire plus claire et plus explicite qu'il ne lui convient à elle, et que ne le comportent le divin et l'ineffable.
« Cela est de foi » Voilà ce qu'elle déclare aux superbes et aux humbles, n'ayant que faire d'humilier la raison, puisqu'il n'y a pas lieu à humilier la raison dans les choses qui sont infiniment au-dessus d'elle. Une telle constance de l'Église à ne se relâcher sur rien dans le dogme et cela depuis deux mille ans bientôt, outre que cela seul est un préjugé non médiocre qu'on a la vérité pour soi, n'étonne pas peu les contradicteurs, si elle ne les ramène pas. Qu'est-ce qu'affirmer imperturbablement le même touchant Dieu, l'âme et le salut, et l'affirmer (i) usque ad sanguinem, si ce n'est pas l'avoir reçu en pur don et par une communication immédiate et toute familière de l'Auteur même de la vérité, du Dieu fait homme? Si ce n'est pas là confesser qu'on tient le vrai d'une possession certaine, et si ce n'est faire que se vanter depuis deux mille ans, quelle vanterie est comparable à celle-là ? Non, l'obstination de l'Église à me certifier, que dis-je, à me rabâcher les mêmes choses, avec la même précision comminatoire ou consolante, touchant le bien et le mal, le salut ou la damnation, la mort et le jugement, cette obstination m'est une garantie que la vérité vraie (2) ego sum veritas et via — m'a été dite, et qu'elle est entrée dans ma chair et dans mon esprit pour autant de temps qu'ils seront conjoints, et encore par de là. Nulle philosophie, nulle métaphysique, nulle physique même, ne me parle de mon corps et de mon âme,
(1) Jusqu'au sang.
(2) Je suis la vérité et la vie.
LE MERCREDI DES CENDRES. 3 ï 5
comme le fait la religion, je veux dire avec une connaissance ontologique et expérimentale de l'un et de l'autre aussi originale et aussi profonde, avec un discernement aussi vif des contrariétés de nature qui existent entre l'une et l'autre substance, avec une application aussi clairvoyante (ï) aux combats douloureux que l'homme animal et l'homme intérieur se livrent ici-bas. Aucun moraliste d'école n'a compris et déploré cette guerre intestine avec un intérêt plus délicat et plus jaloux que ne l'a fait l'Eglise ; puisque du jour où son divin fondateur l'a commise au gouvernement des âmes, il lui a fallu s'appliquer à n'en laisser périr aucune. Et c'est de quoi les philosophies humaines se sont parfaitement désintéressées.
Autre chose est en effet d'analyser par le menu nos facultés, et de s'évertuer à la recherche de l'origine de nos idées ; autre chose de traiter médicinalement l'âme, ce malade de qualité, et de la guérir de langueurs ou de maux aigus dont elle-même ne sait pas se rendre compte. Autre chose est de passer à l'alambic nos idées, nos conceptions, nos volitions et les raisons déterminantes de nos actes ; autre chose d'assigner à l'âme son vrai prix dans ce nombre infini d'objets inférieurs à elle ; autre chose de se porter garant de son destin immortel, et des justices de Dieu, et de la présenter pour ainsi dire au tribunal de Celui qui viendra juger les vivants et les morts. Les philosophies me font rai-
(:) i .onnois bien CCS <lcuv hommes. » Louis \I\ nine.
sonner assez pertinemment de mon être ; la chose n'est pas indifférente à mon avancement moral. La religion me fait me soucier de moi-même, de ma corruption originelle, de mon salut ; et c'est là précisément l'abîme qu'il y a entre la spéculation pure et les strictes observances de la loi divine, sous la sanction de peines ou de récompenses ultérieures. A vrai dire le (i)yvwOi u&cutov de la sagesse antique n'a été, jusqu'à la venue du Christ, qu'un précepte d'école peu ou pas du tout contraignant, un axiome fort beau, et certes le plus profond de la psychologie païenne « Le connais-toi toi-même » du Christ, outre qu'il est une lumière effrayante de clarté, et qui illumine tout le dedans, emporte avec soi le fermepropos, comme parlent les théologiens, et commande l'effort vertueux. Plus à fond l'on se connaît et par où l'on peut défaillir, plus on craint Dieu, et plus on regarde à l'offenser. Et c'est ainsi que la morale évangélique par sa bonté intrinsèque et par ses appropriations universelles est demeurée, et, quoi qu'on attente contre elle, demeurera la morale sociale par excellence. Les Pères des premiers siècles de l'Église n'ont-ils pas été tous d'accord, dans ces corruptèles extrêmes de la fin de l'empire romain, pour crier aux Césars persécuteurs : « Voyez, nous sommes partout les plus gens de bien de l'empire, ceux de votre cour, ceux de votre sénat, ceux de vos municipes, ceux de vos armées. »
L'enseignement de l'Église est bien le même que
(1) Connais-toi toi-même.
celui du Christ, au temps où le Christ évangélisait par la Judée. L'Église parle, instruit et opère d'après la méthode, si je peux m'exprimer ainsi, de son divin Maître. Comme lui elle s'attache à frapper l'esprit des hommes par des images des choses communes, et qui tombent sous le sens des plus ignorants et des plus grossiers. Elle joint au mot propre, et à tout ce qui est de doctrine, les figures et représentations naturelles des objets. En tout elle donne un corps à la vérité ; et c'est ainsi qu'elle tient d'une seule et même prise le corporel et le spirituel.
N'est-ce pas là toute la raison d'être de ses sacrements ? Elle baptise avec Peau et le sel, et par cette eau et ce sel elle veut dire que la souillure du péché originel est ôtée aussi bien du corps qu'elle Test de l'âme, et que, n'était le sel de la sagesse, le corps et l'âme feraient un composé insipide, c'est-à-dire, dénué de vigueur et de raison. Du Baptême à l'Extrême-Onction — (pour franchir les autres sacrements qui nous sont expliqués doctrinalement par le catéchisme) — quelle suite et quel soutenu dans la méthode démonstrative de l'Église! Quelle main-mise sur tout l'homme, sur le vivant et sur le mourant t Et combien cet objet lui est sacré (homo res sacra) jusque dans ses restes, même désagrégés et dissous « par les agents chimiques », comme parlent les théologiens de la libre pensée. Ils ne savent pas, Dieu le leur pardonne! qu'un païen, un très grand savant, un naturaliste qu'ils ont en quelque révérence, Pline l'Ancien a dit que la terre, notre mère, nous fait sacrés (nos sacras facittellus), quand elle nous a reçus
dans son sein. Voilà-t-il pas un païen, et pas le premier venu, qui est plus chrétien qu'eux !
Les philosophies, par la bouche des plus grands chefs d'école, ont parlé admirablement de la mort; les uns pour préparer « à la chose » le faible cœur de l'homme, et pour le fortifier contre ce choc à quoi rien ne résiste ; les autres pour nous faire prendre légèrement, et comme si c'était peu de chose, ce commun accident; quelquesuns, les faux braves de la corporation, pour nous envoyer à ce combat singulier, notre dernière affaire, cuirassés d'impertinence et de forfanterie. D'autres, de la séquelle des évaporés et des fous, nous invitent à nous couronner de fleurs, à nous enivrer en leur compagnie de Cécube et de Falerne, et à boire au néant. Enfin le troupeau des tout à fait grossiers et des malpropres me montrent un trou où l'on me va coucher tout de mon long sans prières et sans eau bénite, mais non sans aspersion de paroles emphatiques et vaines, relevées d'une sorte d'apothéose de la matière. Autant de docteurs, autant de recettes pour mourir comme il faut. Et il n'est pas un de ces comédiens de la dernière comédie, que la mort ne trouve effaré, c'est bien le moins, et ne sachant de quoi lui serviront et son fard et son maillot, au moment d'entrer dans cette nuit noire sur laquelle il nous affirme que l'aurore ne se lèvera jamais. Pauvre paillasse, plus pâle de sa pâleur naturelle de moribond qu'il ne l'est du blanc dont il s'enfarine, lui les amours du public suburbain, pour jouer devant lui sa très plaisante et imperturbable pantomime !
Le Christ seui m'enseigne ce qu'est la mort; il l'appeile amère, amara valdè. Homme il boit son calice, et il m'invite aie boire avec lui (i) « ex eo bibite omnes ». Cela me rend inutiles, quand le moment est venu « de sauter le pas », comme disait Bussy à sa cousine de Sévigné, toutes les leçons de la philosophie les plus belles et les plus congruentes. Et la poussière que l'Église me met sur le front en ce Mercredi des cendres me notifie ma mort avec une telle force que j'en demeurerais attéré, si la même Eglise ne me relevait de là en m'ailirmant depuis dix-neuf cents ans la rémission des péchés, la résurrection de la chair et la vie éternelle.
(1) Buvez-en tous.
A vrai dire, et par la conformité des principales parties des Offices, la Commémoration des morts et la Messe du jour de la Mort sont une même et lugubre cérémonie ; si ce n'est que, dans la Commémoration des morts, l'Église comprend dans sa liturgie l'universalité des défunts, et que, dans la Messe pour un enterrement, elle a égard à un seul défunt, et ne sacrifie que pour lui. De ces deux oblations, l'une a des effets de propitiation universelle ; l'autre a pour objet de libérer des liens du péché, selon l'expressif langage du rituel, l'âme de ce pécheur ou de cette pécheresse (i). Absolve animam ejus ah omni vinculo delictorum — afin qu'elle mérite d'échapper à la justice vengeresse (2). Ut judicium ultionis évadât. Toutes ces paroles, qui regardent les morts, sont les plus terribles que les vivants puissent
(1) Délie l'âme de celui-ci de tout lien de ses péchés.
(2) Afin qu'elle échappe au jugement vengeur.
entendre ; aucune n'est faible et « si peu que ce soit diminuée » comme dit Jérémie (i) (diminish not a word). On en mourrait d'effroi, si l'infinie miséricorde de notre Dieu ne nous rassurait contre sa justice sans repentance. Et puis rien de la vie ou de la mort ne nous est représenté, au propre ou en figure, par l'Église, rien qui ne nous parle aussi d'immortalité, et du changement de ce qui périt de nous ou qui a l'air de périr en un état d'une simplicité et d'une consistance immuables (2). — « Spes eorum plena est immortalitate. » — Où les âmes sont tout, celles des vivants et celles des morts, tout dans les prières intentionnelles et dans les rites, tout dans la pensée des adorateurs du même Dieu, il n'y a de dominant que le futur et les promesses éternelles. C'est pourquoi l'Église, n'ayant affaire qu'à des esprits qu'elle suit, pour ainsi dire, à leur sortie des corps jusqu'au lieu du définitif jugement, a ordonné sa liturgie des morts de manière à y intéresser et nos sens, et notre imagination, et surtout ce trop vif amour dont nous aimons cette misérable vie. La Communion des saints, comme il est dit au Symbole des Apôtres, de quelle autre façon l'entendre, sinon de la communion des esprits qui sont le tout et de l'Église visible et de l'Église invisible ?
Ce n'est pas ceci et cela qui mérite d'être noté et relevé dans l'Office de la Commémoration des morts ; ce n'est pas tel Psaume, ou telle Antienne, ou ce Graduel,
(1) Dans la version anglaisa de l'Ancien Testament.
(2) J,eur espérance eu pleine d'immortalité (S, Augustin).
ou cette Epitre, ou cet Évangile, qui touche particulièrement notre christianisme, et qui remue en nous la chair et l'esprit au plus profond de cette dualité incompréhensible : c'est la composition liturgique en son entier qui nous saisit par tout ce qui est de l'homme naturel et spirituel, sensible et pensant. Quelle représentation de la fin des temps, de cette « figure du monde qui passe » ! (i) Comme cela vous a un air réel ! Chacun de nous y est pour son propre individu, et pour le bon ou le mauvais lot de son âme. La mort préside, pour ainsi dire, en personne à l'ordonnance de ces obsèques universelles, à cette sépulture du genre humain. Elle y ordonne de tout en effet, de l'appareil funéraire, des prières propitiatoires, des lamentations, de cette confession publique, la plus étendue qui se puisse voir, des péchés encore vivants et de ceux périmés par le trépas, du jugement consommé, et du jugement qui va venir. La prosopopée est au dessus de tout le tragique imaginable. Les morts évoqués par le Christ glorieux (Jcm, rex gloriœ) sortent de leurs tombeaux, et reviennent parmi nous, secouant leurs suaires et la poudre de
(1) Et c'est pourquoi les corps y seront représentés (au jugement), parce que l'âme ne peut pas souffrir seule et sans une matière stable, c'est-à-dire sans la chair, et parce que la peine que les âmes doivent souffrir du fait du jugement de Dieu, elles ne l'ont pas méritée sans que la chair en fut, la chair dans les liens de laquelle elles ont tout fait (le bien ou le mal). C'est décisif et terrible.
Ideoque reproesentabuntur et corpora, quia ncque pati quidquum anima sola sine materia stabili, id est carne, et quod omnino de judicio Dei pati debent animes, non sine carne meruerunt, inlra quani omnia egerunt. Tertull. Apologet. de Resurrectione. Cap. 164.
la terre (in pulvere terrœ). Ils ont à la bouche des plaintes et des supplications qui nous touchent d'une commisération immense, l'universalité des défunts nous étant quelque chose par le sang d'Adam et par le péché originel. Ce que sera le jugement dernier, nous n'avons pas la capacité de l'imaginer seulement ; cela passe l'esprit humain, nonobstant la force qu'il a de se figurer les choses. Eh bien, cette Commémoration des Morts nous en donne quelque idée, dont notre chair elle-même ne peut s'empêcher de frémir. Tant l'Eglise a ordonné le propre de cette cérémonie originale conformément àla manière topique et actuelle dont le Christ s'en est expliqué dans son Évangile !
Ce catalfaque, ces cierges allumés comme pour une personne défunte, ce simulacre d'enterrement n'est pas rien pour nos sens qui n'aiment pas qu'on les rabatte et les outrage. Les paroles du rituel parlent beaucoup plus fort à nos esprits, et les saisissent bien davantage de l'horreur de mourir et de l'épouvante du jugement. Elles imitent dans le principal des choses la tenue ellemême de ces assises de l'Homme-Dieu. La trompette de l'ange ébranlant partout les pierres des sépulcres
(i) Tuba mirum spargens sonum Per sepulcra regionum, Coget omnes ante thronum
(Du Dies irœ).
(i) La trompette répandant des sons étonnants à travers les régions des tombeaux rassemblera tous les hommes devant le trône de Dieu.
et partout convoquant les morts ; tout le genre humain qui « se lève comme une moisson » (sed generis humani una in fine sœculi messis assurget) (saint Augustin traduit par Bossuet) ; et ces corps déchargés du plus grossier de la matière qui vont plus légers par les nues au devant du juste juge (juste judex) ; tous incontinent rangés en leurs places, les bons à la droite, les méchants à la gauche, les brebis ramassées de ce côté-ci du bon Pasteur, les boucs séquestrés, effarouchés et que les démons de l'enfer poussent devant eux dans un effroyable pêle-mêle : mille regards radieux et attendris tournés vers le libérateur, mille bras tendus à lui comme pour se précipiter là où il est et il sera aux siècles des siècles ; des séparations plus cruelles que celles-là mêmes que la mort a faites ici-bas, que dis-je, les seules cruelles, puisqu'elles n'auront pas de fin; ceux du même sang et de la même maison tirés, les uns, s'ils ont été bons, à la droite, les autres, s'ils ont fait le mal, à la gauche de l'Homme-Dieu ; des époux qui n'iront pas où iront leurs épouses, et des fils où iront leurs pères (i). L'anxiété des consciences à son comble ; les plus réputés justes en ce monde n'étant pas sûrs d'eux-mêmes, tant ils sont éclairés au-dedans par cette lumière infiniment subtile qui pénétrera les esprits, et aux traits de
(1) Je n'imagine pas cela pour forcer les couleurs du tableau. Cette invention pathétique et terrible est d'un artiste inconnu, d'un Bourguignon sans doute. En haut du portail de l'Eglise Saint-Michel, à Dijon, il existe un bas-relief d'une beauté sculpturale peu commune, où le jugement dernier nous est représenté en raccourci avec ses allégresses et ses épouvantements. A la droite du Christ, une femme, traitée en vigueur à la ma-
laquelle n'échapperont pas les plus petits atomes de nos corps !
(i) Quid sum miser tum dicturus r Quem patronum rogaturus, Cum vix justus sit securus ?
Tout le genre humain, qui lors ne s'estimera pas plus que la cendre tanquàm cinis, prosterné aux pieds de l'Agneau, et poussant vers lui une immense supplication ; plus rien qui distingue les uns d'avec les autres ; ces corps nus de leur nudité naturelle ; plus de vivants au teint fleuri, opulents et en santé, hauts et durs, aux misérables ; ni grands, ni petits morts, mortuos magnos et pussillos, comme le Saint-Esprit les appelle par moquerie ; tous des justiciables du même tribunal, tous de pauvres plaideurs, dénués de conseil et d'assistance; point d'avocat à la langue affilée pour les défendre ; plus de plaidoirie pour ni contre ; tous s'en remettant à la sagesse du tribunal, comme nous disons ici-bas des justices humaines ; ici il faut dire, à la pure miséricorde du juge.
(2) Gère curam mei finis.
nière grecque, enlace de son bras, à la hauteur de la poitrine, le corps d'un homme qui va du côté des maudits, et qu'elle a l'air d'entraîner avec elle dans la compagnie des justes ; cet homme est, à n'en pas douter, son mari. Elle ne peut pas croire qu'il soit parmi les damnés. L'effet de ce groupe est saisissant. Que ceux qui ont des yeux pour regarder regardent cela. En contemplant cette scène, je songeais que Bossuet, jeune homme, l'avait contemplée bien avant moi.
(i) Que dirai-je alors, malheureux ? quel patron invoquerat-je. quand le juste esta peine en sûreté ?
(2) Aie soin de ma fin.
C est le jour du Christ, jour où il viendra sur les nuées avec une grande puissance et une grande majesté; son Père le lui a réservé tout entier avec le jugement étendu à l'universalité des vivants et des morts. Le dossier de chacun sera là ouvert et duquel il pourra prendreconnaissance de la première à la dernière ligne ; de quels yeux? ah, ils n'auront ni taie, ni brouillards qui les oflusquent; ce seront les yeux de l'ange ou ceux de Satan.
(i) Liber scriptus profereUWj
In quo totuni continctur Unde munclus judicetur.
Le divin pêcheur a jeté son iilet sur tout cet univers ; tous y seront pris, nul n'en échappera ; si ce n'est que dans le discernement qu'il fera de la bonne et de la mauvaise capture, la facilité l'emportera sur la rigueur, la miséricorde sur la justice. Sans cela qui peut espérer d'être sauvé? Alors les moins chargés d'iniquités se réclameront avec instance de Celui qui les a portées toutes sur ses épaules, et qui les a attachées à sa croix. Ils se feront fort de ne rien rabattre avec lui du prix du sang répandu au Golgotha, de ce sang qui a purifié tout air respirable. Ils allégueront à leur décharge les travaux, les sueurs, les lassitudes et les tendres angoisses du bon Pasteur, courant à la recherche de la brebis égarée
(i) On ouvrira le livre où e*t contenu tout ce qui sera pour le monde matière à jugement.
(i) Quœrens me sedisti lassus.
Tantus labor non sit cassus.
En cette journée unique et finale, connue du Père seul, et que le Fils lui-même ignore, nous a-t-il dit, où fuir, où se dérober à l'assignation, à l'interrogatoire, au jugement, à la vindicte, si la bonté non-seulement ne contrepèse pas la justice, mais ne la surmonte pas ? Atténuer les choses ne sera plus reçu comme il l'est pardevant les juridictions humaines. Demeurer tremblants et à la merci du « Bon Jésus » — pic Jcsu — de Celui qui sauve par gratuité toute pure — (2) qui salvandos salvas gratis ; faire l'abandon de notre âme et de notre corps, coupables au même chef, voilà notre seul recours, et point d'autre apologie que celle-là
Pie Jesu Do min c.
Est-ce que je me travaille beaucoup l'imagination pour me représenter le jugement dernier où nous serons tous, me dit l'Evangile, vivants et présents dans nos corps ressuscites, et de nouveau passibles des peines auxquelles toute chair est sujette par nature? J'ai relu,
(1) Vous vous êtes lassé me cherchant; qu'un si grand travail ne soit point perdu pour moi.
(2) Toi qui sauves gratuitement ceux qui doivent être sauvés.
non pas en littérateur, — la littérature n'a rien, à faire làf mais en chrétien, enfant de l'Eglise catholique, la prose du Dies ira-. De qui est cette mélopée des morts, unique dans la musique religieuse, unique dans les poésies sacrées, et d'une composition autant dire sans art, et à cause de cela supérieure à tout l'art du monde? En connaît-on bien authentiquement l'auteur? pas plus qu'on ne sait de science certaine de qui est Ylmitatio Christi. Que n'a-t-on pas supposé pour assigner à la prose du Dies ira une origine qui nous en expliquât le ton, le mode, les tristesses, les larmes, les épouvantements, les désespérances infinies ? Une légende a couru sur ce sujet, laquelle n'a pas grand fondement. D'après cette légende, un homme, un condamné à mort (ce condamné ne devait pas être le premier venu) aurait, pendant les jours qui précédèrent son exécution, composé ces litanies de la mort. Il aurait chanté ses propres funérailles en ce bas latin, renforcé de rimes riches et pleines, lesquelles retentissent à vos oreilles comme un glas mortuaire, et vous enfoncent les choses dans l'entendement. La légende, pour ingénieuse qu'elle soit, me paraît bien au-dessous du sujet. Le Dies irœ est sorti comme tout ce qu'il y a de populaire, en fait de chants liturgiques, du génie lui-même du catholicisme : nul doute qu'il n'ait été conçu et produit à la lumière (ces deux mots ne sont pas trop forts) par quelqu'une de ces grandes imaginations du cloître lesquelles, à force de penser à la mort et à l'afiaire du salut, anticipaient par une telle méditation sur la fin du monde et
le jugement universel. Ce moine latiniste, musicien et compositeur, s'est mis à cette œuvre d'art et de foi profonde avec un enthousiasme de pénitent et un avantgoût de la justice divine qui lui ont fait devancer l'heure de la venue du Christ juge, et se le figurer convoquant le genre humain à ces dernières assises, et les présidant en personne. Quelle vision ! Quelle secousse au génie inventif et aux fortes conceptions de la foi ! Quelle matière à la peinture des choses, au dessin, à la couleur, au mouvement, à la vie vraiment vivante et désormais éternelle de ces corps ressuscites, de ces âmes rejointes à eux, de cet homme des derniers temps parachevé par le Christ, et que plus rien ne doit dissoudre (i) (ut videant semper)! Ce n'est pas le Jugement dernier de Michel- Ange, ce prodige de l'art, cette conception suprême du génie catholique ; si bien que le réel y est encore au-dessus de l'idéal, et que l'imagination parait avoir épuisé sa vigueur à nous rendre le naturel des choses. Certes le Dies irœ n'est pas cela; il n'a de rang ni dans la peinture, ni dans la plastique. Et néanmoins ce chant d'enterrement fait sur^ ma personne mortelle le même et total effet de l'universelle résurrection de Michel-Ange, si même il n'est pas plus fort et plus secouant. Le Dies irœ a tout le figuré du Jugement de
(i) Afin qu'ils voient toujours. Toi qui disais: tout^ meurt avec moi ; mon âme s'en ira comme un souffle : la voilà toute vivante : voilà même ton corps dissipé qui a repris sa forme et sa consistance. Te voilà tout entier : mais pourquoi? Pour un opprobre éternel, pour voir toujours. (Daniel) Bossuet. Le jugement dernier. Médit, sur l'Evangile),
Michel-Ange, à savoir, l'innombrable personnel (le mot est juste ici) des trépassés évoqués de leurs limbes ou de lieux encore plus bas. Ils nous apparaissent en chair et en os, ceux-ci éveillés à demi, et à demi sortis de terre, ceux-là tout-à-fait, et qui prennent leur vol vers les nuées. Ils nous parlent, en chacun de ces couplets lamentables, de cette voix faible et stridulente et pourtant humaine, des ombres d'Homère, de Virgile et du Dante ; ils se font connaître à nous par leur nom, leur lignée, leur patrie, les traits de leur visage. Nous avons parmi eux un si grand nombre des nôtres, consanguins, amis, concitoyens ! Que sera-t-il fait d'eux ? Que sera-t-il fait de nous par le juste juge, juste judex ultionis ?
Il s'élève de je ne sais quelles profondeurs des limbes une plainte immense et confuse, et des supplications pleines de larmes. Ce sont les âmes de ceux d'avant la venue du Rédempteur, qui l'ont attendu jusqu'à ce jour de la reddition dernière des comptes, antè diem rationis. Elles respirent enfin de cette privation de Dieu qu'elles ont pu croire éternelle. Elles ne languiront plus après leur Christ qui va se montrer à elles tout bénin et éblouissant de la gloire du vainqueur de la mort
(i) Sed tu bonus fac bénigne Ne perenni cremer igné.
(i) Mais toi si bon, tais que je ne sois pas brûlé du Feu
.'ternel.
D'autre part, des lieux mêmes de la vindicte implacable et des méfaits irrémissibles arrive aux oreilles des justes et des pardonnes un gémissement d'une infernale horreur, quelque chose du grincement de dents et du pleur éternel. Les élus eux-mêmes en frissonnent, tout assurés qu'ils sont de leur béatitude, et ils en ressentent de la pitié dans leur chair transfigurée. Les flammes de l'Enfer envoient jusqu'à eux leurs lueurs affreuses avec les cris de ceux que dévore et que ne détruit pas le feu inextinguible
(i) Flammis acribus addictîs.
Aurons-nous tout dit de ce Dies irœ, du texte et de la mélopée, quand nous aurons relevé jusqu'à ces rimes latines qui ont la sonorité de l'airain, et qui imitent, à m'en ébranler les oreilles, le fracas des trompettes du jugement ? Nos enterrements catholiques n'ont pas tous la même pompe ni les mêmes magnificences de mise en œuvre. Il y a les grands, les moyens, et les petits enterrements. Chacun y est traité, non point par l'Église, qui ne fait pas de distinction entre les morts, mais par la Régie des pompes funèbres, selon ce qu'il y peut faire de dépense. Il y a eu, il y aura de tout temps les grands morts et les petits morts. Il n'y a plus des uns, ni des autres devant Dieu.
(i) Ces condamnés aux flammes dévorantes
LF. 2 NOVEMBRE. 333