‹ La maison de l'EgliseChapitre 45 sur 50 · LA MESSE A SAINT-AUGUSTIN POUR LE PRINCE IMPÉRIAL. JUIN · texte numérisé non relu

LA MESSE A SAINT-AUGUSTIN POUR LE PRINCE IMPÉRIAL. JUIN

Ceci me remet en mémoire, c'est trop peu dire, réveille en tout mon être l'ébranlement le plus profond que m'ait jamais fait sentir le Dies irœ. C'était à la messe de mort du prince impérial « de noire petit Prince » comme beaucoup de monde de toute condition aimaient à l'appeler. La politique n'a plus rien à faire à cette mort héroïque et touchante d'un brave soldat et d'un bon Français. Je peux donc parler de ces funérailles, ou plus exactement de ce service funèbre, célébré en juin 1879 en l'église de Saint-Augustin de Paris, et auquel j'assistais avec beaucoup d'autres, qui déploraient cette jeunesse moissonnée en sa fleur, et ce soldat français tué à l'ennemi. Le Dies irœ était chanté avec accompagnement de trompettes. Ce cuivre, soutenant, il est plus vrai de dire dominant les voix humaines, qui les faisait tomber au ton d'une supplication douloureuse, produisait sur nos âmes un effet de terreur et de pitié vraiment inexprimable. Cela faisait concevoir la dernière catastrophe du monde, et les remuements de la fin. Il semblait que tous les morts fussent à ces funérailles catholiques et guerrières, et qu'ils fissent cortège à ce prince tant pleuré. Ainsi retentiront les trompettes du vrai réveil des défunts ; ainsi s'accomplir^ dans les larmes, les sanglots, dans les repentirs

doux ou furieux, dans les saintes espérances et les rages du désespoir, la terreur et la pitié portées à leur comble, la grande séparation des bons d'avec les méchants, des gerbes de froment d'avec l'ivraie desséchée et bonne à jeter au feu.

Je ne sais, et lequel de nous est sûr de cela ? si ce sont là de purs enfantillages de l'imagination humaine que la mort rend tout effarée. Encore est-il que les bêtes n'ont pas trouvé ce dénouement de leur vie basse et privée de conscience. Il n'y paraît pas du moins à la simplicité de leurs appétits et à l'imperturbable bonace de leur humeur. Mais comme rien, dans l'Evangile, n'est sorti de la bouche même du Christ qui n'ait rapport à l'esprit humain, et qui ne nous en découvre le fond inquiet et tourmenté, on peut dire que l'idée d'un jugement dernier et d'un entier apurement de nos comptes nous est naturelle à l'égal, ou peu s'en faut, de la certitude de la mort. Et je tire la preuve de ceci de la fausse assurance que les esprits forts ont du contraire, et dans laquelle ils affectent de se complaire. Si la chose ne les inquiétait pas un peu, ils ne s'en moqueraient pas tant; et s'ils s'en gaussent entre compères et compagnons, ce n'est pas pour mettre à l'aise sur ce redoutable sujet leur esprit, mais bien leurs mœurs que gêne considérablement l'idée des justices de Dieu. Ce sont de faux braves en ceci comme en tout ce qui est de la religion. Et nous voyons tous les jours les plus spirituels de la secte et les plus cuirassés de fortitude lucrétienne, s'émouvoir et pâlir aux versets effroyables

du Dies irœ. Ah ! c'est que devant le cercueil d'un défunt, ce défunt ne leur fût-il rien par le sang ni l'amitié, ils sentent « qu'il y va de leur peau », pour parler comme eux, et qu'il se pourrait bien qu'il se passât pour tous tant que nous sommes quelque chose de grave après sa mort.

Telle est dans la liturgie catholique et par rapport aux défunts cette prose étonnante, le Dies irœ. A vrai dire elle est la maîtresse partie de l'Office des morts. Elle en soutient toute l'ordonnance majestueuse ; elle consomme le commerce mystique et d'esprits à esprits que nous avons avec les morts sempiternels, mortuos sempiternos, comme dit l'Église. Je ne pense pas avoir enflé cette création sublime en soi et dans l'ordre hiératique, en la comparant par les grandes lignes et pour l'effet tragique au chef-d'œuvre de Michel-Ange. Mais plutôt ceux qui enterrent et pleurent leurs morts, et prient pour eux, me diront que je suis au-dessous de leur foi, de leurs désolations, des blessures faites à leur chair, des élans, trop faibles, hélas, de leurs âmes vers le lieu de l'éternelle société des bons. Bien plus, ceci nous aide, indépendamment de la parole de Dieu et de la force des promesses, à nous rendre compte de la perpétuité de ces grandes compositions liturgiques. Ce Dies irœ sans nom d'auteur, où rien ne nous déclare

une personne du siècle ou d'Église, porte en lui je ne sais quoi d'impersonnel, et qui imite la voix du genre humain pleurant ses morts et menant d'universelles funérailles. C'est par excellence le caractère de ces poésies sacrées. Commune en est la source, le catholicisme ; commun aussi et populaire le mode sur lequel on les chante. Le moyen âge, ce naïf et robuste enfant dans la foi, a été le poète et comme le metteur en musique de ces paroles de l'Ange de la mort. De même il a été tout dans la conception et l'ordonnance de ces poèmes faits de pierre, qui sont nos vieilles cathédrales. Écoutez le Dies irœ, comme il le faut écouter, s'il n'est pas chanté pour l'un des vôtres, et si le sang, qui reflue à votre cœur, ne vous empêche pas d'être à cette formidable symphonie. Écoutez-la comme vous revenant du plus loin des temps de notre catholique royaume de France. Elle vous semblera formée des plaintes et des larmes de ces générations nombreuses délivrées de la vie et mortes dans le Christ (Omnibus quiescentibus in Christo) pour ressusciter en lui et par lui.

(i) Recordare, Jesu pie, Quod sum causa tuœ vice ; Ne me perdas illà die.

Qui a trouvé, qui afrimé et modulé cela avec ce sans art aisé et naïf, et cette foi du bon Larron ? Qui, si ce n'est la multitude, les petits, les misérables de ce

(i) Souvenez-vous, ô bon Jésus, que je suis;cause de votre venus en terre, ne me perdez pas en ce jour terrible.

monde, « le peuple » comme l'Église appelle la foule des croyants ?

La Commémoration des morts est du génie de l'esprit humain autant qu'elle est du génie de l'Église. Elle constitue, à parler proprement, le rapport mystérieux par lequel le monde invisible ne cesse pas d'être uni au monde visible, les défunts aux survivants. Toutes les religions ont eu, et elles ont encore leur liturgie des morts. Toutes ont soutenu et soutiennent encore ce commerce purement spirituel des âmes qui n'habitent plus dans des corps, et de celles qui, n'ayant pas encore dépouillé leur enveloppe mortelle, travaillent, prévariquent et pâtissent d'un soleil à l'autre sans relâche ni répit. Ceux-là donc mentent à eux-mêmes et à leur propre cœur qui nous disent qu'ils n'ont souci des défunts, et que songer à des os arides et à une poussière insensible est le fait d'hallucinés ou de somnambules. Voilà un somnambulisme qui m'a bien l'air d'être aussi ancien que le monde, et de ne devoir finir qu'avec lui. Ceux qui disent ne se soucier pas des trépassés pensent à eux par cela même qu'ils s'en défendent ; et il faut que la mémoire des morts n'obsède pas peu ces buveurs de l'eau du Léthé pour qu'ils aient recours à cette vieille pharmacopée païenne. Ils ont beau faire. Nous avons mieux que des Mânes, spectres vides, ombres légères et impalpables qui visitent les vivants à des heures propices, et qui leur montrent des visages amis, Nous avons commerce avec de véritables hommes, |j ce qui nubitiite ta plu» do» morti et qui n$ »'§*t point

évanoui à notre égard, c'est la personne en son état le plus véritable et le plus habituel, et le seul spécifique, à savoir, « l'âme hors des liens ». (i) D'où nos rapports d'esprits à esprits avec les défunts, et non pas des visions de cataleptiques et de somnambules causées par des désordres du foie, et par un mauvais fonctionnement du pancréas. Jamais je n'ai l'esprit plus lucide qu'en ces trop courts moments où je rappelle en quelque sorte à la vie de ce monde mon cher père ou ma chère mère, et me remets à jouir de leur présence. Non qu'il me soit possible ici-bas, dans ce lieu des corps, d'exclure de ma mémoire toute forme matérielle, et de ne pas faire apparaître à mes yeux ces deux personnes telles que je les ai aimées enfant et tant de fois baisées de de mes lèvres. Mais je sens bien (il y a si longtemps que ces corps d'où le mien est sorti dorment dans la terre !) je sens bien que le plus vif de mon commerce avec ces deux chers défunts consiste en ce que j'ai connu de leurs âmes, et qu'ils ont connu et connaissent encore de la mienne. Je sens que la société des esprits est faite dès ici-bas, et qu'il est de leur essence subtile et immortelle de s'atteindre d'un monde à l'autre, de l'inférieur au supérieur, en une manière nullement prodigieuse, par la pensée et par la prière.

Pour l'Église donc, en ceci d'accord avec la bonne métaphysique, les personnes pour lesquelles elle prie et nous invite à prier sont des âmes. Notre commerce

(i) Oh,qu'il y a de réalité dans cette société intime! (Féneloa).

avec les défunts est spirituel au degré le plus éminent, et néanmoins le plus familier. Le vrai Dieu, le Dieu un qui a tout sous sa dépendance, à la justice duquel tout ressortit en dernière instance, c'est le Dieu des vivants et des morts. La foi au- Christ Rédempteur a comblé ces vastes et vides espaces (inania régna) par lesquels les païens se croyaient séparés de leurs morts les plus chers et les plus déplorés. Ces séparations d'ici-bas, de la chair d'avec la chair, de la personne aimée d'avec la personne aimante, n'ont pas cessé d'être la plus amère et la plus cruelle des choses humaines (i |. (Siccine séparât amara mors !) ; et le sunt lacrimœ rerum de Virgile qui égale cela en tristesse infinie ! Mais l'espérance n'en est plus ôtée; et même les séparations ne sont plus que de nom, puisqu'en outre de la certitude que nous avons de nous rejoindre dans la maison du Père de famille, il nous est donné de communiquer dès ce monde avec nos défunts par les vives représentations de la mémoire, par la prière et la propitiation. Oui, moyennant la foi, — et comment demander moins à nos cœurs et à nos tendresses charnelles et misérables que de croire et d'attendre un peu ? — le monde visible et le monde invisible ne font qu'un en l'immensité et la paternité universelle du Dieu des vivants et des morts.

(I) Éft-ce ainsi que nous sépare la mort amère ?

l'office des morts, le rituel.

Avec sa science profonde de l'homme, charnel et spirituel, l'Eglise ne pouvait pas ne pas ordonner toutes les parties de ce lugubre Office des morts de façon a tempérer la terreur par l'espérance, et la vindicte divine par l'immensité des miséricordes. Sans cela l'homme, le pécheur, ne pourrait pas porter, selon cette forte expression de F Offertoire, la colère de Dieu (i). Iram Dei pbrtabo. Je ne suis pas le premier à remarquer les analogies de composition qui existent entre la tragédie grecque, essentiellement religieuse, et les belles pièces de notre liturgie catholique. Ici et là les deux grands ressorts qui font aller l'action, et qui jettent les âmes dans des troubles contraires, la Terreur et la Pitié. Ici, dans notre christianisme, c'est une terreur et une pitié, l'une et l'autre meilleures et par la secousse et par l'effet qui est de durée, puisqu'il s'étend à la vie éternelle. C'est la terreur par excellence, celle qui porte en soi la haine du mal à cause de l'inévitable jugement. C'est par excellence aussi la pitié, celle qui descend du Créateur à la créature, et qui contrepèse l'infaillible justice, si même il n'est pas certain qu'elle la surpasse (2).

fi) Je porterai 1* colère de Dieu.

(?i Ww'mrUia iuperwlmt justitiutn,

Aussi l'Eglise,dans ses prières et ses chants appropriés au jour des morts, a-t-elle fait prédominer l'idée de la Résurrection (i). La Résurrection c'est le soleil des esprits qui éclaire les ténèbres de cette journée des morts, et qui perce de ses traits vainqueurs la pierre elle-même des tombeaux. Déjà la poussière en laquelle tous nous retournerons, déjà les ossements de nos ancêtres se remuent comme pour se lever des fosses où ils sont couchés. Voici que les plus récemment ensevelis se mettent à secouer leurs suaires. « Toute la nature commencera à se remuer» > dit Bossuet. (Sermon sur le Jugement dernier). Et de tous les points de la terre, du Levant au Ponant, les âmes reviennent, pour y demeurer à jamais, dans les corps qu'elles ont habités si peu de temps et comme à la hâte ; et chacune d'elles de reconnaître à son air et à sa complexion (2) «l'ancien et cher compagnon » de ses travaux, de ses joies et de ses douleurs, et aussi le serviteur trop complaisant de ses passions. N'est-ce pas ce que nous dit cet Introitplem des grandeurs inouies de la Résur" rection et des promesses faites à l'être excellent que nous portons en nous, à l'âme qui confesse Dieu

(1) Je vous ai prédit tout ce que je devais vous prédire. Le reste je le sais bien par l'étroite société qui est entre mon Père et moi ; mais je ne le sais pas par rapport à vous, et selon Le personnage que )e suis venu faire parmi les hommes. Adorons l'impénétrable secret de Dieu ; et renfermons-nous dans les bornes où il a voulu terminer les lumières de son Eglise. (Médit, sur l'Evang. LXXVI^ Bossuet).

Id. Et le fils de Dieu parle ainsi pour transporter en lui-même le niystère de notre ignorance, sans préjudice de la science qu'il avait d'ailleurs, et nous apprendre non-seulement à ignorer, mais à confesser sans peine que nous ignorons, Id. Ibùl

(2) Bossuet

(i) Ne tradas bestiis animas confitentes tibi. C'est là la qualité spécifique et absolue qui la différencie d'avec les bêtes. Elle confesse Dieu, n'appelons pas cela une différence ; c'est (2} « d'un autre ordre », lé plus proche de Dieu, un peu au-dessous des anges (3) paulo minorem Angelis. Confesser Dieu c'est la preuve de fond de l'immortalité de nos âmes. Est-ce assez simple et assez concluant > La chose m'est démontrée en quatre mots.

Il n'est que le Saint-Esprit pour prouver et persuader presque sans discourir. A cette marque on reconnaît les vérités révélées. Ce sont des coups de lumière dans nos entendements.

Qui ne sent le Dieu des petits, le Christ des pauvres dans ce qui suit ? — (4) Et animas pauperum tuorum ne obliviscaris in finem. — Les pauvres sont nommés ici avec une intention singulière, et comme par une prérogative de race. Ils sont les plus nombreux parmi les défunts, et les plus touchants. Ils ont été les plus chargés" ici-bas, les plus dénués,, les plus réduits, le rebut et l'ordure du monde. Ils ont été mis en terre pêle-mêle, innommés, quoique non sans larmes, ni prières. Le Christ n'oubliera pas à la fin des temps ses compagnons de pauvreté, ses plus chers amis, « les Éminents » de son Église, comme celle-ci aime à les qualifier (De t'ê-

(1) Ne livrez pas aux bêtes des âmes qui vous confessent.

(21 Pascal.

(3} Un peu moindre que les anges.

(4) Et n'oubliez pas à la fin les âmes de vos pauvres.

mincnte dignité des pauvres dans l'Église (Bossuet-$ermons). Quand vous allez visiter vos morts et prier, sur leurs concessions à perpétuité, sur la pierre ou leur âge et la date de leur décès sont inscrits, ne manquez pas à vous arrêter devant la grande croix qui s'élève au-dessus des sépultures des pauvres gens, audessus « delà fosse commune ». Cet affreux vocable n'est pas de l'Église ; il est de la police civile. Et là mettezvous à songer, non pas aux conditions diverses de ce monde des vivants, non pas aux inégalités du cens, au hasard des naissances, à l'imbécile domination de l'argent, à ses vanités mortuaires encore plus ineptes, toutes choses propres à vous troubler le sens ou à vous aigrir, mais à l'universel genre humain qui est comme gisant ici au même lieu que tous ces pauvres. Pensez que toute cette poussière, sur laquelle aura soufflé l'esprit de Dieu, germera de nouveau à la vie, que ces ossements arides (la vision d'É^échiel) ossa arida se lèveront couverts des mêmes muscles qui les faisaient se mouvoir au temps de la première existence, que ces corps seront refaits de toutes pièces, et la personne de chacun de nous en son intégrité, pour se voir, non pas telle qu'elle s'est montrée au monde, mais telle que Dieu la connaît et la désigne par son nom. Pensez qu'il v va pour le riche et pour le pauvre, pour le puissant et pour le faible, d'un changement d'état, duquel nous ne pouvons même pas nous faire une idée, au-dessous duquel tombent nos imaginations les plus vives, nos conceptions métaphysiques les plus subtiles. Pensez à cela, et que la Résurrec-

tion, pour étonnante qu'elle soit, et d'un surnaturel à terrasser cent et cent fois notre raison, est le seul dénouement aux choses d'ici bas confuses, déréglées et violentes, que dis-je, la seule réparation. souhaitable eî proportionnée de toutes les discordances de ce monde : et vous serez touché, comme je le suis, au degré où il importe de l'être, de ce grand cri des âmes des pauvres, suppliant le Dieu des vivants et des morts de ne pas les oublier en cette fin des siècles.

Les magnifiques tombeaux des riches et ces belles maisons de marbre qu'ils ont bâties pour mettre à l'aise et au large leurs os nrôteraient plutôt ma foi en la résurrection des morts qu'elles ne m'y affermiraient. Il ne se peut pas que même là quelque chose manque à ces hauts défunts, à ces délicats des royaumes sombres ; au lieu que « la fosse commune » dénuée et affreuse, ne me tranquillise même pas sur la fin des inégalités de ce monde, et de l'implacable misère des petits ; n'étaitce que de ces profondeurs mille voix lamentables s'élèvent qui me crient du pied de cette croix : nous ressusciterons pour être mieux — « (i) omnes resurgemus. »

Les pauvres ou les multitudes ; l'Évangile et l'Eglise n'en font même pas la distinction : attendons-nous à ce qu'ils seront les prémices et comme les hérauts de la Résurrection des morts (2) primitiœ dormientium.

(1) Tous nous ressusciterons. Quelle majesté ! Quelle suite ! Quvi d'exécuteurs de sa justice ! Quelle journée ! Quelle séance! Qui ne tremblera alors? (Bossuet, du Jugement dernier).

(2) Les prémices de ceux qui dorment.

On est confondu des beautés liturgiques de cet Office, à les considérer en elles-mêmes et dans leur appropriation au cérémonial de ce funèbre anniversaire. Elles sortent en force et en abondance des sources sacrées de la vérité, des saintes Lettres. On ne sait sur lesquels les appuyer le plus, et sur lequel des versets des graduels et des offertoires demeurer le plus volontiers. En vérité les deux dogmes catholiques les plus terrifiants, eu égard à la morale et les plus consolants eu égard à la vindicte divine, la Résurrection des morts et le Jugement dernier, n'ont plus rien d'obscur pour qui serre de près le littéral de ces sentences sacrées. La lumière est faite sur le futur ; et les ombres de la mort sont dès ici-bas percées, (i) Il faut se rendre à ces clartés fulgurantes, ou bien n'espérer plus en la mort, sinon que par elle notre corps, le seul vivant en nous, selon les atomistiques, sera changé en une pourriture insensible. Or n'espérer plus en la mort, et venir jeune ou vieux à cet état sans nom et sans espèce, au « je ne sais quoi » de Tertullien, trouve peu de résignés même parmi les plus joyeux sujets de la compagnie d'Epicure, pour qui cette dernière culbute est de leurs tours les plus faciles

(i) Il viendra un jour où tout se verra ensemble (Bossaet, Méditations sur l'Evangile lvii8).

à exécuter. Le meilleur parti est donc de faire comme tout le monde, et d'avoir peur (i) avec tout le genre humain de cette grandp violence, et de n'entrer que sous caution dans ce grand inconnu. Or quelle autre caution que les dogmes religieux dans un changement auquel toute ma personne actuelle est intéressée, ma chair pour ce qu'il sera d'elle et de ses agrégats cellulaires, (comme ils disent), en ces bas lieux, mon esprit pour ce qu'il pensera de nouveau et d'admirablement lumineux, ayant recouvré sa simplicité originelle ; en un mot, ce qui est le plus à moi, ma conscience parce qu'elle verra d'elle-même avec une acuité de vue qui la transportera de joie ou qui l'abattra dans l'épouvante.

(2) Quidquid latet apparebit.

Ainsi (3) ma chair est d'avance stupéfaite du changement affreux, immédiat, inévitable qui l'attend. Il lui manque d'être définitif pour qu'il soit d'un horrible achevé. Tel qu'il est, il fait courir des frissons par tous mes os. Mon esprit, nonobstant la force qu'il a, et qui lui est essentielle, de s'abstraire du sensible, a toutesles peines du monde à imaginer un état qui sera fait pour lui seulement, et duquel le corps ne sera point participant. Il ne soutient même pas l'étonnante et triste conception

(1) C'est plus tôt fait décéder à la nature et de craindre la mort que d'être continuellement aux prises avec soi-même pour ne la pas craindre (La Bruyère, de l'Homme).

(2) Tout ce qui est cache apparaîtra.

(3) Sachant de quelle matière nos corps ont été ramassés, à quoi ne devons-nous pas nous attendre ? (Bossuet, Sera,

d'une séparation temporaire. En dernier lieu, ma conscience, encore qu'elle se connaisse autant qu'elle veut bien se connaître et qu'elle apporte à cela de candeur, ne sait pas tous ses troubles et toutes ses ténèbres. Si grande que soit la puissance de réflexion de l'esprit humain, combien de choses du dedans, combien d'espèces malignes sont hors de son atteinte ! La vue des saints eux-mêmes s'émousse à vouloir tout pénétrer de leur for intérieur ; et la connaissance presque divine qu'ils ont d'eux-mêmes, dès ce monde, n'arrive pas à spécifier toute chose : d'où vient qu'ils ne vivent et n'agissent que sous le regard de Dieu, et qu'ils le font maître et possesseur d'une pleine possession de leur humble cœur. Qui me fera donc me voir tel que je suis en cette vie-ci et principalement au terme de ma course, et porter sur moi-même un jugement final ? Qui me mettra un peu en assurance, moi pécheur du commun, à l'égard du futur et de l'inévitable reddition des comptes — (i) antè diem rationis ? Les belles-lettres ? les philosophies humaines ? la fausse tranquillité des athées ? ou encore beaucoup d'argent, et je ne sais (2) quelle graisse qu'il amasse autour du cœur, et qui rend ce viscère insensible? ou bien encore des recommencements de paganisme et comme un renouveau des orgies Dyonisiaques, lesquelles vous font oublier un moment votre mortalité et les

(1) Avant le jour des comptes : voilà que mon âme est prête, quand vous me la redemandrez. Mon compte est en état, recevez-le, et me jugez en vos miséricorde- (Bossuet, Médit, sur l'Evang.).

(2> Cor incrassatum.. (Psaumes)

suites redoutables de la chose ? Rien de tout cela n'est sérieux ; et je n'en suis pas plus en assurance du côté de mon juge.

Les dogmes religieux seuls ont la force de suppléer à ces états d'impuissance ou d'insuffisance de mon esprit, de mon imagination et de mon cœur. Où ma vue est bornée et s'arrête court, les dogmes retendent par de là et passé les infinis de la métaphysique. Où je cesse de pouvoir raisonner de l'accident brutal de la mort et du changement prodigieux qui surviendra à ma personne, les dogmes le font pour moi ; et comme ils me trouvent faible, de nulle lumière, de nulle ressource contre ces obscurités redoutables, ils le prennent avec moi d'une telle autorité que je me range au littéral et à l'esprit de la doctrine, l'un et l'autre avantageux, et salutaires à mon corps et à mon âme. Et qui donc n'a pas à prendre des sûretés contre la mort, contre « ce voleur » de jour et de nuit, à moins qu'il ne vous convienne d'être volé, et de n'être pas volé de peu, à savoir, de tout ce que vous avez et de tout ce que vous êtes ?

Ici, dans l'Église catholique, il n'y a plus lieu au probable, au vraisemblable, aux pour et contre de l'école. Le dogme ou l'affirmation triomphe. Toute cette liturgie resplendit de la lumière de la Résurrection. La

claire vue commence pour les âmes ; c'est l'entrée en possession du royaume de Dieu: (i) clamavi ad te, Domine; dixi, tu es spes mea, et portio mea in terra viventium. — Les morts ne sont pas les morts selon cette belle théologie ; ils sont les vivants et les seuls vivants. La vie des sens nous est tellement un bien propre et usuel, nonobstant sa caducité et son peu de durée, que nous la prenons pour la véritable vie. En ceci nous errons quant à l'espèce. C'est une ombre de l'être, et non pas l'être lui-même, que nous aimons d'un amour si véhément. Ce terra viventium est divinement beau. Il ne marque pas un degré supérieur dans la métaphysique ; il est autre chose qui passe l'esprit humain, et qui procède de la sagesse révélée. Ce renversement de nos manières communes de penser, la vie qui n'est pas aux vivants, mais aux morts, nous marque-t-il assez fortement un original du vrai qui est Dieu lui-même parlant aux hommes des choses que lui seul il sait de science éternelle, et dont il s'est expliqué à eux par son Saint-Esprit?

La beauté des Livres-saints est unique, non pas tant à cause de cet Orient d'où ils nous viennent et des manières de dire, naturellement sublimes, de ces pavslà. Homère, Eschyle Sophocle et Pindare s'élèvent de temps en temps aussi haut et d'un vol aussi aisé. Mais il ne me révèlent rien touchant l'homme futur que je porte en moi, que je sens remuer en moi à ses tressail-

(i) Pai crié avons, Seigneai ; j'ai dit vous êtes mon espérance et mon partage clans la terre des vivants.

3<jn LA. MAISON ET L EGLISE.

lements douloureux, et que j'enfanterai dans la mort. Les Livres-saints me disent cela au propre ou au figuré ; et ils me le certifient des deux manières avec une force doctrinale qui ne me dompterait pas, comme elle le fait, si elle n'était pas divine, de communication immédiate, au-dessus de tous les moyens de persuader des lettres humaines.

(i) Domine omnipotens, anima in augmtih, etspiritus auxius clamât ad te.

De quelle école du bien dire est parti ce cri d'angoisse d'une âme qui va passer à Dieu ? Il est unique dans la nature. Ce n'est pas l'esprit seulement qui crie à Dieu, c'est aussi cette chair à laquelle il est conjoint, qu'il a aimée d'un naturel amour, et de laquelle il a peine à se séparer. Le trouble est immense de l'une et de l'autre substance ; immense est le déchirement qui se fait là. Voilà votre agonie et la mienne. Crions ensemble à Dieu du même fond de notre mortalité, et du même lit de douleur. Spiritus anxius clamât ad te. Surtout ne faisons pas les braves. Ce n'est ni l'heure, ni le lieu. Personne ne nous regardera que Dieu, le Dieu qui s'est fait homme pour être avec nous à cette dernière alTaire.

L'originali'-é au-dessus de toute comparaison des saintes Écritures et la preuve éclatante qu'elles sont du Saint-Esprit, la voici. L'homme qu'elles savent à fond, et qu'elles me racontent avec une simplicité inimitable, jamais elles ne le divisent d'avec lui-même par le pro-

(i) Dieu tout puissant, mon âme est toute resserrée et mon esprit angoissé crie à vous.

ùéèè supêrfin de l'abstraction philosophique, ou par celui plus grossier de l'élimination scientifique. Elles ne le font ni tout à fait spirituel, ni tout à fait corporel. Elles ne mettent pas, comme l'a fait Descartes avec sa passion quelque peu outrée, du simple l'âme toute d'un côté, et le corps tout de l'autre. Elles considèrent l'objet en son entier, et tel que Dieu l'a conçu, créé, et organisé. C'est de l'argile pétrie par le plus excellent des potiers, et qu'il a animée d'un souffle de sa bouche. C'est un esprit, oui, au principal et en tant qu'esprit, le plus approchant de la nature divine. Un corps lui a été joint et accommodé, Corpus aptasti mihi, pour qu'il fût son serviteur, et non pas son maître. L'un et l'autre sont si bien unis et mêlés de telle sorte qu'il ne se peut pas que le plus grossier des deux ne soit à charge à l'autre, et qu'il ne lui préjudicie par ses appétits, ses nécessités propres, ses passions, et finalement par la mortalité.

C'est là l'homme que je suis véritablement, un composé, presque absurde, de choses qui ne sont pas de même sorte, qui se contrarient et s'accordent, s'entendent ou se combattent, s'entr'aident ou se gênent, qui commandent et obéissent tour à tour ; en sorte qu'elles soutiennent, jusqu'à l'heure où se consomme leur séparation temporelle, un état qui n'est ni la guerre sans répit, ni la paix assurée. Tel la sainte Écriture me montre à moi-même, un dans ma double nature, et singulièrement tourmenté par ces forces contraires, porté en bas par ma chair, en haut par mon esprit, cruellement blessé

en celle-là par tout ce qui fond sur elle du dehors, par la maladie, la pauvreté, les opprobres, non moins violemment secoué en celui-ci par des troubles qui lui sont propres, et qui s'élèvent comme d'un abîme sans fond. Je ne suis pas, je ne peux pas être en ce monde un tout uni, réglé, égal, sans difformité et sans discordance. Je n'ai point, à proprement parler, d'assiette. Il semble que le repos et la stabilité me fuient d'une fuite éternelle. « Misérable homme que je suis » (saint Paul), misérable à cause de ce corps, misérable par mon esprit, misérable par les dissentiments ou les complicités de l'un et de l'autre !

« Mais croyons que le grand effort de la tentation est « dans les approches de la mort ; parce que première- « ment c'est le temps de la décision ; et secondement « c'est le temps de la faiblesse. O Dieu, jamais je ne « suis plus faible ! tout s'émousse dans la vieillesse et le « courage plus que tout le reste. Mon Dieu, ne me dé- « laissez-pas dans le temps de ma défaillance. Quand la « force me manque, et que je n'ai plus de ressources ni « décourage, mes esprits sont offusqués; j'ai dans le « cœur une réponse de mort et de désespoir ; mon « Dieu, aidez-moi. Bossuet. Élévations, 7e semaine). »

La mort mettra fin à ces contrariétés furieuses, à ces incompatibilités inexplicables des deux substances. Elle seule dénouera l'énigme, et fera cesser le prodige. Et je ne souhaite point la mort; au contraire je l'appréhende, et le plus que je peux prendre sur moi, c'est de convenir avec tous les hommes de cette nécessité malheureuse à

laquelle pas un de nous n'échappe. Encore si mourir était de nécessité physique seulement, et ne regardait que le corps, peut-être aurions-nous ce stoïcisme stupide de la bête qui lui fait recevoir le trépas, d'où qu'il vienne, comme elle reçoit sur son dos la pluie ou la grêle. Mais je sais que je meurs, et partant la chose m'occupe; que cela me plaise ou ne me plaise pas, j'en raisonne ; et je me persuade que mourir pour l'homme n'aura pas des suites ordinaires. Quelles elles seront ? c'est justement cela qui fait le tourment de mon esprit, et de tout ce qui est des propriétés ou facultés de mon esprit, de l'imagination, de la raison, du sentiment, de la conscience. Il n'est aucune de ces propriétés de mon âme qui m'affermisse contre la mort, et qui me tranquillise sur un tel inconnu. Et si la lumière que de moi-même je ne peux pas faire sur ces obscurités ne vient pas à moi de quelque côté, en sorte que je m'y jette éperdu et rassuré, je vis et je meurs misérable, et moins résigné à mon destin que ne le sont le cheval et l'âne, sicut equus et mulus.

La religion m'est cette lumière que je cherche, ce réconfort que j'attends. La Sainte-Ecriture m'administre les deux par les paroles de notre Oflïce des morts, paroles qui promettent le repos, et quel repos ! di* Bossuet, à ce malheureux corps et à cette malheureuse âme véritablement liés d'infortunes ici-bas, et qui recomposeront ma personne pour une existence enfin indivise et indissoluble. Qu'il plaise au souverain juge des lés mort? qu* k n<* <ois pas du, troupeau do

ceux qu'il fera passer à sa gauche. Et (i) ab hœclis me séquestra, nous dit crûment le Dies irœ.

Voici ces grandes et divines paroles de YIntroit de nos messes d'enterrements : —

... (2) Requiem iibi dabo, dicit do m irai s...

Te ipsum novi ex nomine tuo... ostendam tibi omne bonum... Quelle plénitude de sens dans ces quelques paroles ! Quel suc métaphysique ! En quelle théodicée la nature de Dieu a-t-elle été plus copieusement définie et en moins de mots ? Le voilà ce repos que je ne peux pas trouver en moi-même ; la voilà « cette paix que je cherche et qui me fuit toujours. » (Athalie. Racine).

Elle n'est qu'en Dieu, ou elle ne sera jamais. Lui seul peut la faire en moi, en changeant de fond en comble par la mort mon être, et le simplifiant jusqu'à l'unité parfaite et « pardurable » (Voir le livre de Yinternelle conçolacion) . Lui seul en fera cesser les accidents dont ce corps mortel est la cause, pour maintenir ma personne en sa vraie et indestructible substance. Qu'est-ce que ce repos, qu'est-ce que cette lumière perpétuelle que nous demandons à Dieu pour les défunts, sinon la vie de l'esprit sans ombres, sans mesure, et sans fin ?

Ce, te ipsum novi ex nomine tuo, quand nous l'entendons psalmodier aux obsèques de l'un de nous, combien peu l'approfondissent ? Combien peu l'appli-

(\) Et séparez-moi d'avec les boucs.

{2) Je te donnerai le repos, dit le Seigneur, je te connais, par ton nora,'.je te montrerai tout le bien.

quent à leur propre individu ? Et pourtant ceci est de la métaphysique claire comme la lumière du jour, et intelligible pour tout le monde. Il me semble qu'aucune démonstration du moi, de la personne que je suis, que vous êtes, n'est plus élémentaire et plus forte que celle-ci. Que parlè-je de métaphysique claire et intelligible ? appelons-la de son vrai nom : c'est de la métaphysique révélée ; et le métaphysicien, c'est Dieu lui-même, nommant ce qui est comme ce qui n'est pas encore. Oui, il connaît chacun de nous par son nom propre ; il connaît tout « substantiellement, a dit Bossuet, et nommément». Rien n'importe plus à sa justice distributive, laquelle tombera, non pas sur l'universalité des hommes et par une action indistincte, mais sur chacun d'eux en particulier et dans la propriété substantielle de sa personne, pourquoi pas, « parlant à sa personne ? » comme il est dit dans les commandements par huissier. L'exemple est vulgaire ; mais il a cela de bon que la force de cette métaphysique révélée frappe davantage notre esprit, et qu'à ce tribunal suprême notre affaire en paraît plus distincte de l'affaire d'autrui. Savez-vous quelque chose de plus spécifié quant à la personne, et qui en constate plus l'identité que ce te ipsum novi nomine tuo ? On est ébloui de tant de lumière tombant de Dieu sur nous. Comment la fuir, de quel côté, et par quelle échappée ?

35^ LA MAISON ET l' EGLISE.

L'on succomberait à cette attente d'un jugement dernier (les plus irréligieux en ont bien quelques petits frissons dont ils ne nous parlent pas), si la miséricorde de Dieu n'était pas plus infinie encore, si cela se peut dire, que sa justice. Rien ne m'assure que je serai justifié ; mais j'ai la promesse que je serai pardonné. Je perds immanquablement ma cause devant mon juge ; j'ai l'espérance de la gagner devant mon Rédempteur, (scio quod redemptor (i) meus vivit (Job). Tout le dénouement de la résurrection est là; et V Office des morts nous le rend manifeste par des pointes de lumière, pour ainsi dire, qui portent jusqu'à l'autre monde. Dieu luimême, comme s'il anticipait sur le temps de la claire vue, et qu'il lui plût de nous découvrir une partie de ces choses inénarrables, prend la parole dans ce triomphe insolent de la mort et devant cette poussière des défunts pour nous dire, comme autrefois à Moïse, qu'il est le seul vivant, que seul il a la plénitude de l'être, qu'il est tout le bien, ostendam tibi omne bonum. Ainsi nous avons en ces quatre mots toute la théologie nécessaire, à savoir, ce qui nous dit la nature de Dieu le plus au propre et le plus selon la mesure de notre

(i) J§ sais que mon Rédempteur y\\,

compréhension « Je suis tout le bien ». L'OjJice des morts abaisse les hauteurs des hauteurs métaphysiques jusqu'au sens des multitudes et les met à leur portée. Elles n'entendent pas ce latin-là comme vous et moi l'entendons ; d'accord; mais il est si simple et si commun qu'il sonne le français. L'objet mystique n'est pas là ; il est tout entier dans la liturgie, dans cette commémoration pathétique de la mort et de l'universel néant des choses humaines. C'est par ces représentations sensibles de la dissolution de la chair et de la fin du corporel que l'Eglise a vulgarisé ses vérités métaphysiques, et qu'elle en a donné l'intelligence aux simples de ce monde ; (i) quod ea revelasti parvulis, a dit le Christ. Ici la qualité essentielle de Dieu, du seul qui subsiste, quand tout passe, du seul bon, quand tout se pervertit et se corrompt, acquiert une telle clarté que la foule y vient du même naturel qu'aux vérités de sens commun. Elle entend que la mort, qui est le dernier de nos maux, en serait aussi le plus cruel, si tout se terminait à elle, comme il arrive aux bêtes. Moins on est docte, et raisonne de la mort en homme d'esprit, moins on accepte le fait comme étant irréparable ; et plus on adhère par sentiment au dogme de la résurrection. Qu'est-ce qu'il y a de plus exorbitant et qui excède le plus le bon sens des multitudes que cette idée prétentieuse et vide « d'une Collectivité du genre humain » de laquelle, une fois mort, je sortirai, et

(i) Vous avez révélé ces choses aux petits,

dans laquelle je rentrerai pour m'y engloutir et pour y demeurer en la forme d'une abstraction ? Quoi, être mort et ne l'être pas, n'être plus moi, et être tout le monde ? Le beau sort que vous me faites là, et l'ample dédommagement de ma personne anéantie, de ma chair mangée par les vers, de mon âme perdue pour ce monde auquel elle a bien quelque regret comme au lieu où elle a commencé de connaître, de converser avec ses pareilles, d'aimer qui l'a aimée ! Les multitudes ne sont pas aussi subtiles, ni aussi désintéressées de toute vie ultérieure. Ni elles ne meurent, ni elles n'enterrent leurs morts sans espérance ; et dire de ceux du petit peuple qu'ils ne voient rien par de là le dur somme qu'ils dormiront sous terre, c'est ne pas les connaître. Certes ils sont plus forts contre la mort et plus braves à s'en acquitter que les riches de ce monde. Ce sont nos maîtres dans cette maîtresse afïaire. C'est gaillardement qu'ils l'expédient comme Montaigne l'a dit d'eux (i) ; ce n'est pas brutalement ni en désespérés. Ils ont beaucoup pâti ici-bas; ils ont beaucoup usé de leur judiciaire touchant l'inégalité des conditions humaines et l'irréparable accident de leur naissance. Ils ont beaucoup comparé, hélas, et beaucoup envié. La vie du commencement à la fin leur a été fâcheuse, quand pas infortunée. Ils considèrent donc et avec raison que « le bon Dieu » (je parle leur langage, le prenant à sa source, et non plus bas, dans les eaux em-

(i) Ces gens-là ne s'alitent que pour mourir.

poisonnées de l'Athéisme) n'est pas quitte avec eux, s'il ne leur donne pas mieux que ce qu'ils ont eu icibas, et si, comme un bon maître lié par un contrat, il ne leur paie pas tout leur salaire. Or, qui égalera le loyer à la peine si ce n'est Dieu lui-même, le souverain bien, omne bonum ? Il est du génie des misérables, et ils ont cette religion passée en nature, à laquelle n'a pas contredit le christianisme, de n'imaginer pas de petits changements à leur condition présente. Ils en renversent toute l'économie. Ce qui était en bas, ils le mettent tout en haut. Un pressentiment divin des choses meilleures et dorénavant mieux ordonnées fait qu'ils réforment en idée ce qui est indéformable, qu'ils corrigent ce qui ne souffre pas de correction en ce bas monde (i). Aussi longtemps qu'ils embrassent cet idéal et qu'ils s'y tiennent, aussi longtemps ils sont religieux, et un Etat n'a pas à craindre qu'ils remuent. Mais si vous leur avez persuadé que tout finit pour eux à la mort, et que pourrir en terre est tout le changement de condition sur lequel ils puissent compter, ils frémissent, ils regimbent contre leur misère originelle : ils se remuent ; et nos beaux esprits, qui les ont soidisant purgés de toute superstition, ont désormais à se défendre de la dent et des griffes de ces fauves lâchées. Ils ont oté aux misérables le Dieu qui pèsera dans ses balances le riche et le pauvre, et qui fera bonne justice

(i) Les pauvres ! ah ! que ce sont de grands seigneurs au Ciel ! (Saint Vincent de Paul).

à tout le monde. Ils leur ont ôté la vue et la jouissance à bref délai du bien suprême.

Les dogmes révélés, et celui de la résurrection qui est de tous le plus important et le plus résolutif, puisque sans lui la vie humaine n'aboutit à rien, n'a donc pas été une nouveauté évangélique si grande pour les multitudes, qu'elles n'en aient eu de tout temps un pressentiment et comme une vision prématurée. Je veux dire que le cœur humain a toujours porté et nourri en soi la bonne espérance de l'immortalité. Le Christ, le Père du siècle futur (i), est venu qui a achevé de nous enfanter à la vie éternelle, lui-même ayant été les prémices, christus primitlœ, des ressuscites. Il est venu faire en sa personne la démonstration de la chose (2). Il a donné un corps et une figure à cet idéal indestructible du cœur humain, à ces fables, à ces chimères, à ces allégories charmantes du paganisme, à ces ombres de la vérité dogmatique. Il a tout éclairci, tout simplifié, tout corroboré. Il a mis notre misérable chair et notre cœur encore plus misérable en repos sur le futur et sur le total de notre être. N'est-ce pas bien là toute la signification sacramentelle de VOmne bonum de la Commémoration des Morts ? L'Eglise n'amuse, ni ne trompe le monde. Elle est affirmative et « autoritaire » surtout, sur le transitoire et sur l'éternel, sur cette vieci et sur l'autre, sur la règle des mœurs, sur l'affaire

(1) Princeps futuri sœculi.

(2) Tentatum est experimentum in prinapnli grand. Saint Augustin.

LE 2 NOVEMBRE. ?6l

du salut. Elle ira pas d'opinions probables. Ceci est licite, cela ne l'est pas, Ucet, non lied. Vous mourrez, vous ressusciterez, vous serez jugé. Elle ne connaît pas les peut-être de l'ancienne académie. On ne bâtit pas en métaphysique et en morale sur des peut-être. Je n'ai pas à remettre, à demain seulement, ce que j'ai a fair^ aujourd'hui ; je ne veux pas m'endormir ce soir comme une pécore fait sur sa litière. Sais-je si je me réveillerai au matin, et si Dieu m'accordera une seconde pour me reconnaître et me réconcilier avec lui? L'Eglise ne me noie pas l'esprit dans un discursif philosophique infini. Elle a peu de préceptes ; ils sont brefs et pleins de substance ; peu de prescriptions ; elles emportent damnation ou salut. D'où cette remarque de génie deTertullienoù tout le christianisme est contenu: Christiano paucis ad scientiam veritatis opus est; nam et certci semper in paucis (i). Le chrétien ne veut savoir que fort peu de choses, parce que les choses certaines sont en petit nombre. Et en effet, Dieu, l'immortalité de l'âme, la résurrection, le jugement, c'est bientôt compté; mais c'est fondamental; et voilà de quoi porter tout l'ordre visible des sociétés et toute la morale aussi loin que s'étendent son empire et ses lois.

(i) Le chrétien a besoin de peu de (.hoc s pour connaître la vérité; caries choses certaines sont toujours en petit nombre.

l'épitre et l'évangile.

Quelle étonnante nouvelle pour le monde que la résurrection des corps ! Quel coup de lumière fulgurante pour l'esprit humain dont le plus subtil effort, en cette question du futur, n'a pas porté plus loin qu'une ingénieuse et vaine métempsychose ? Tout le monde païen en a été illuminé au milieu de ses ténèbres. Ses fictions les plus brillantes se sont évanouies à l'éclat de « ce soleil de justice » comme le Christ est nommé dans les litanies de Jésus (sol justitiœ), se levant sur « les régions des sépulcres » et sur les ossements des décédés. Plus de mortalité, même des corps, irrémissible et sans espérance ; plus de pourriture, à parler au propre, de la chair elle-même ; plus d'anéantissement total de celui qui est né homme, et dont les yeux ont été réjouis par la douce clarté des cieux. Nous ne^ dormirons pas à perpétuité dans la poudre. Cette boue que nous sommes, n'était le souffle divin qui l'anime et qui « l'informe » comme parle la théologie, sera créée à nouveau, et de corruptible qu'elle était faite incorruptible. Où le Christ a pris chair la corruption n'a plus lieu; et ce que le Dieu fait homme a bien voulu revêtir d'Adam, notre premier père, il l'a divinisé et pénétré d'immortalité. Nous sommes tous par l'Incarnation et la Rédemption parti-

cipants du corps du Christ, de ce corps très pur qui ne verra pas la corruption. « Nec dabis sanctum tuum videre corruptionem (i). Ainsi la foi donne à la métaphysique des ouvertures que celle-ci eût vainement cherchées, et qui eussent excédé son génie. Le dogme de la résurrection supplée aux courtes vues de l'esprit humain dans le plus considérable, sans contredit, de nos intérêts, puisque tout le futur y est engagé. Donc nous savons de science divine, par l'Evangile, qu'aucun corps ne périt, aucune âme non plus. Les deux « sont en sûreté » a dit Bossuet ; si bien qu'avoir commencé d'être pour l'homme c'est la même chose que ne devoir jamais cesser d'être. Dieu n'a de goût à détruire aucune créature humaine, pas plus l'esprit qui la fait penser que le corps par lequel elle est en rapport avec le monde extérieur (2). Non lœtatur Dominus in perditione viventium.

Ktre avec cette plénitude du moi et cette conscience que j'ai de ma propre personne, qu'est-ce que cela peut signifier sinon que je serai toujours ? Je n'ai même pas la force de m'imaginer anéanti. Depuis que Dieu m'a créé, je ne me conçois que vivant, soit pour être bien, soit pour être mal, soit pour la rémunération, soit pour le châtiment. Ceux qui se donnent le plus bra-

(1) Ep. saint Paul ! Qui r formabit corpus humUitatis nostrœ conjiguratuin c rpuri claritatis suœ, secundàm ope ration m, qua etiam possit $ubjice>e sibi omnia. Ep. ad Philipp. C. m, qui (le Christ) réformera notre vil corps, le rendant conforme à son corps glorieux, par cotte opération à lui propre, en vertu de laquelle il peut se soumettre toute chose.

(2) Le Seigneur ne se réjouit pas dans la perte des vivants.

vement au néant, et qui jettent leur moi en pâture aux vers du tombeau, on peut les mettre au défi de concevoir, même faiblement, qu'ils ne seront plus, à quelque jour, esprit et corps, continuant à insulter Dieu, et brassant de l'athéisme aux siècles des siècles.

Mais en quel état, en quelle forme de l'être subsisterons-nous après la mort? — Qu'est-ce que cela vous fait ? Et de quoi vous mêlez-vous ? Avez-vous été pour quelque chose dans la fabrication de votre corps, et la venue à la lumière de votre individu ? Étiez-vous point partie opérante dans ces lieux inférieurs (l'image du psalmiste est aussi chaste que hardie) où Dieu a fait le tissu de votre chair, et façonné vos membres. « Non te (i) latu.it corpus meum, quando me fecisti in occulto, etcontexuisti me in locis abditis terrœ (Ps. CXXXVIII). Et vous souvient-il de cela? Laissez faire derechef Celui qui vous a créé une première fois : il s'en tirera bien sans vous et par ses manières d'opérer à lui propres et souveraines. Ce n'est pas du mode plastique et de la façon itérative que je me soucie dans la résurrection ; c'est du jugement ; c'est de la reddition des comptes. Là est l'éternelle royauté du Fils de l'homme; là l'éternelle sujétion de la créature humaine ; là la justice immuable, proportionnelle, indéfective. Rien de plus que cela ne nous a été manifesté de la résurrection ; et c'est bien assez pour exonérer nos esprits de l'insupportable

(i) Mon corps ne t'a point été caché, quand tu m'as l'ait dan-> le secret, et que tu as tissu ma chair dans les endroits ténébreux de la terre. (Et les mêmes choses dans Job, voir aux Leçons).

idée du néant, et pour les remplir de la crainte de Dieu.

Néanmoins, dans l'ép;tre de ce jour de saint Paul (il la faut lire et ruminer, comme dit Bossuet, tout entière aux épîtres ad Corinthios,) il y a de quoi presque satisfaire la curiosité philosophique la plus avide de raisons démonstratives et d'espèces déterminées (1). Je ne sais rien qui, subsidiairement à la foi, et le Verbe ayant parlé, me persuade plus humainement de la résurrection, et cela sans que l'apôtre daigne pour moi chétil sortir en aucune façon du transcendant et du mystique. Si c'est là une vision de l'apôtre, laquelle a été plus audessus de tout privilège de sainteté, de toute sagesse intuitive? Si c'est compréhension du génie, qui est allé par la métaphvsique, et ajoutons, par la logique commune plus au cœur de la question et des arcanes de notre dernier et définitif changement, immutatio mea} Révélation et effort de génie, il ne se peut pas que l'un et l'autre n'aient enlevé saint Paul à ces hauteurs de la doctrine, et ne l'y aient soutenu.

Le Christ, dans cet Évangile, parle en Dieu du prodige de la résurrection, et comme d'une chose d'exécution facile à sa toute-puissance. Bien plus il la voit s'accomplir au moment que son Père a marqué, et par un ébranlement instantané de toute la machine du monde.

(1) Oportet enim corruptibilc hoc induere incorruptionem, et mortalc hoc induere immortalitatem. Absorpta est mors in Victoria. Saint Paul ad Corinthios. C. xv. 11-53-54).

Il faut que ce corps incorruptible revêle l'incorruptibilité, et que, mortel qu'il est, il revête l'immortalité. La me absorbée dans h victoire (du Christ).

• Les choses arrivent pour nous ; pour Dieu elles n'arrivent pas, elles sont arrivées. « En vérité, en vérité je vous le dis, l'heure vient, elle est déjà venue. » Et dans Yépître aux Corinthiens. « En un clin d'œil. In ictu oculi, in the twinkling of an eye, comme dit avec une précision terrible la version anglaise. Le fils de l'Homme a une vue des temps qui fait que cette dernière journée du monde n'est plus à attendre pour lui, et qu'il la tient pour arrivée. Du levant au couchant les vivants et les morts ont entendu sa voix. Portés sur les nuées ils vont au devant de leur juge. Ils sont innombrables, et tous ils sont comptés un par un. Ce n'est pas une presse tumultueuse et indistincte, une foule sans nom. Chacun y est pour ce qu'il vaut et pour ce qu'il a fait. Nul ne se dérobe à la faveur de cet universel rassemblement ; nul ne s'esquive. Vous êtes un corps, vous êtes une âme connue du Christ; et nul, eût-il une bouche d'or, n'est reçu à plaider, ni sa propre cause, ni la vôtre. Un seul juge, et pas d'avocats ; une seule sentence, ou de vie, ou de mort. « Ceux qui auront fait de bonnes « œuvres ressusciteront à la vie ; ceux qui en auront « fait de mauvaises ressusciteront pour leur condam- « nation ». C'est épouvantable î

L'apôtre lui, en sa qualité de docteur des Gentils, presse le mystère, et ne le quitte pas qu'il ne nous l'ait expliqué assez pour la capacité de nos faibles entendements et de nos faibles cœurs. Grùce à lui en effet nous nous approchons de cette face du Christ juge, et déjà nous supportons cet éclat de gloire.

Mous entrons avec saint Paul dans les obscurités saintes de cette résurrection certaine, dans les changements inespérés par lesquels doit passe»- notre chair, dans cette théologie ou métaphysique divine, osons dire, dans cette physique suprasensible. Nous entendons « que ce corps « corruptible sera revêtu de l'incorruptibilité, et que « ce corps mortel sera revêtu de l'immortalité. » Ce sera la même chair, mais toute changée ; et plus rien n'y fera pour l'altérer et la corrompre, ni le temps, comme nous l'appelons en notre hngage humain, ni les années, ni la vieillesse, ni l'humidité et la moisissure du tombeau. En l'Homme-Dieu, l'Homme, enfant d'Adam, a été engendré à nouveau. En la chair du Christ, par similitude et sainteté communiquée, notre corps s'est spiritualisé. Là est le germe, là l'impression de vie nouvelle. « Par votre corps ressuscité, je ressusciterai tout nouveau. »

Il est clair que cette phvsique suprasensible n'a de raison d'être que par l'incarnation du Christ (i), et qu'il ne faut pas l'aller chercher moins haut. Encore est-il qu'elle nous explique les choses d'une manière qui permet à notre raison d'approcher du mystère, et d'en soutenir l'inconcevable et consolante grandeur. Nous entendons dans la partie tout à fait haute de notre esprit comment

(i) Won Sauveur, on m'apporte votre corps, ce corps immortel, ce corps spiritual isé ; je le reçois dans le mien. « Je ne mourrai ivrai ». Il restera dans ce corps mort un germe de vie que la pourriture ne pourra point altérer ; il y restera une impression de vie que rien ne pourra effacer. (Bossuet, Médit, sur VBvang. i"r jour. l'Eucharistie est le viatique des mourarfts.)

s'opérera par la vertu du Libérateur la transformation du charnel en spirituel, du corruptible en l'incorruptible ; et comment la mort sera vaincue, absorbée dans la victoire. Nous entendons comment toute notre personne, que la mort aura divisée d'avec elle-même ou paru détruire en sa chair, se verra rétablie en son premier état à cette fois indivisible et immortel. Certes nous ne l'entendons pas comme d'un fait de l'ordre naturel, lequel tomberait sous nos sens : à ce compte la religion ne serait rien de distinct de la nature et d'infiniment audessus. Mais, dans le domaine des vérités transcendantes et des dogmes nécessaires, le génie qui me met au plus près du sens mystique des choses, que dis-je? qui m'introduit au centre même de la lumière surnaturelle, et qui rassasie ma foi, ce génie-là exerce sur moi le même empire de persuasion qu'il ferait par les déductions d'une logique invincible ; outre qu'il m'enlève aux cieux des cieux par l'enthousiasme dont il est lui-même possédé. Si relisant dans toute sa teneur Vèpître aux Corinthiens (ch. XV. de Christi nostrâque resurrectione.) vous ne vous sentez pas ainsi persuadé et transporté, votre christianisme fût-il médiocre ou même nul, c'est donc que vous avez le sens fermé à cette divine éloquence, et que la foi d'un saint Paul, cette foi lumineuse et emportée, principe et ressort de toute l'action apostolique, ne vous cause même pas d'étonnement. C'est que vous lisez comme ne lisant pas, et que vous vous dérobez par inattention ou par impertinence à la plus vigoureuse parole qui soit sortie de la bouche d'un

homme inspiré. J'ajoute, et je vous plains de cela, que vous prenez bien gaiement votre parti de mourir de la mort des bêtes, et de ne vous sourcier pas plus qu'elles ne le font de la vie future. Quoi ? S'être tant estimé de son vivant, et mort se mettre si bas ! C'est le comble de l'humaine inconséquence.

Toutes les paroles de l'Office des morts seraient à commenter, et chacune d'elles mérite d'être pesée à son poids. C'est bien de cette liturgie sublime qu'on peut dire que « tout y est plein d'immortalité. » A-t-il été proféré sur la commune nécessité de mourir une parole plus grande et plus significative que celle-ci de Y Introït, à Rome : ad te omnis euro veniet. — Toute chair viendra à toi ? — C'est le Père qui dit cela au Fils auquel il a remis le jugement. « Toute chair viendra à toi. — » Laquelle en elïet est exceptée de cette sommation à comparaître? Chair de grand seigneur ou chair de manant ; morts de tout âge et de tout rang ; riches pompeusement empaquetés dans l'ouate de votre triple cercueil, et qui vous êtes fait assurer contre les vers du tombeau ; pauvres gens, à demi ensevelis comme vous avez été à demi vêtus, et qui morts couchez sur la dure jusqu'à ce que vienne le Libérateur ; tous humains, tombés sous la faucille de Limplacable moissonneuse, vous viendrez à Lui. Je ne

ai.

vois pas un char funèbre (il en est de toute catégorie) arrêté à la porte d'une église, char magnifique, honnête ou piteux, que levant'les yeux vers le Christ, peint ou sculpté, du portail, je ne rappelle en mon esprit cet « ad te omnis caro veniet. » Ce n'est pas sans doute afin de m'égayer. Mais le lieu et la conjoncture sont propices à qui sait penser à la mort au moins une fois le jour. Et il faut croire que nos beaux esprits ont gâté bien à fond le bon sens du peuple lui-même sur le fait vulgaire de la mort, pour que les plus égalitaires parmi les petits de ce monde et les plus prêts à la faction et aux remuements sociaux ne se sentent pas apaisés par cette égalité publique et effective de la mort. "Voilà une égalité qui n'a rien d'imaginaire et de platonique. Celle-là certainement ne fait pas de dupes.

Il fut un temps où la religion consolait ces deshérités par la foi en la résurrection, au jugement, et à la vie éternelle. Aujourd'hui, hélas ! ces pauvres gobe-mouches du socialisme envient jusqu'aux oripeaux argentés du riche que l'on emmène en sa dernière maison. Quel dommage qu'ils n'entendent pas couramment ce petit latin âesabsoutes! Il les rassurerait sur leur lot futur, eux qui souffrent beaucoup ici-bas, même quand ils souffrent mal et qu'ils s'insurgent contre Dieu. Il y est dit ceci(i): « et, gratiâ tua Mis succurente, mereantur evadere judicium ultionis. » Ah, s'ils sentaient toute la justesse et toute la beauté de cet evadere ! Ils se regar-

(i) Et afin quj ta grâce leur v:nant en aide, ils méritent d'échapper à la vindicte du jugement.

deraient en effet comme des réchappes du jugement.

Voici, dans le Graduel de la commémoration des morts ce trait d'une religion et d'une spiritualité tout à fait saisissantes — (i) « Domine omnipotens, anima in angustiis et spiritus anxius clamât ad te. . . »

D'où peut sortir ce cri d'angoisse et de misère extrême, sinon du plus profond de l'âme d'un agonisant, je veux dire, d'un agonisant à qui Dieu a laissé toute sa netteté pour se voir mourir et comme la claire vue de sa propre destruction. Les deux substances, la chair et l'esprit, sont engagées, chacune pour sa part et les deux ensemble, dans cette passe dernière. La séparation a peine à se faire ; tant l'une est conjointe à l'autre, et tant elles s'aiment d'un réciproque amour ! Qui saura arracher l'un à l'autre ces deux vivants, anima et spiritus, qui sont d'une indivision incompréhensible ? Qui saura le faire, si ce n'est Celui qui a créé l'homme ? Il y a là une violence à souffrir, cruelle à la chair, non moins cruelle à l'esprit, Yim patior (2), s'écrie Ézéchias (cantique), et à laquelle il faut donner les mains. Elle est de Dieu. Voilà pour la dissolution naturelle, anima in augusiiis. Voici pour le jugement, Spiritus anxius clamât ad te. C'est le cri de l'âme qui va paraître devant Dieu, et qui se réclame du Juge tout miséricordieux. Les bêtes, auxquelles on veut que nous ressemblions et pour le vivre et pour le

(1) Dieu tout puissant, mon àme est resserrée en elle, et Bon ■sprit dans l'angoisse crie à toi.

(2) Je souffre violence.

mourir, ne souffrent que la violence faite à leur corps. Il y paraît bien à leur manière stupide de s'abandonner au coup de la mort, encore qu'il y ait là de quoi nous toucher. Mais le futur n'inquiète pas les bêtes ; et il nous inquiète, nous hommes, de quelque manière que nous nous le figurions, sous l'espèce vide et innommable du néant, ou plein du Dieu vivant et régnant aux siècles des siècles. Le futur, c'est ce que je serai en mon âme et en mon corps, après que Dieu les aura de nouveau et pour jamais réunis pour la résurrection et le jugement. Toute ma personne en sera chargée du poids de la vie vécue, et redoutant ou espérant la vie à vivre. Tous ces troubles de l'âme chrétienne, près de passer à Dieu, ne sont-ils pas ramassés dans ce Spiritus anxius clamât ad te? Jamais on n'a plus fortement imaginé ce qui doit se passer en nous à l'heure de la mort; toute la machine déconcertée, le souffle qui la tenait en état ayant peine à s'exhaler, et l'âme souffrant cette violence de Dieu. On ne force pas le sens des Ecritures ; la lettre et l'esprit s'emparent de vous, et du même coup vous subjuguent.

Là est la vérité, ou elle n'est nulle part ; j'entends, la vérité de première source, antérieure aux littératures enseignées, aux rhétoriques, aux poétiques, aux philo-

sophies des maîtres, toute d'écoulement divin, simple d'une simplicité primordiale, belle de sa beauté nue, et encore exempte des artifices du génie, même des plus exquis. Elle est, comme Dieu est, Ego suni qui sum (i), et elle l'affirme de même presque en d'aussi brèves paroles.

Mais ce en quoi elle se ressent du principe divin, c'est qu'elle est excellemment et par-dessus toutes les littératures, la langue intérieure de l'homme. Elle agit au dedans de nous par l'enthousiasme. Elle forme nos plaintes, nos gémissements, nos prières, les élans de notre esprit les plus vifs et les plus sublimes, les épanchements de notre cœur les plus douloureux ou les plus tendres. Nous ne parlons bien à Dieu, ou nous ne parlons à Lui comme il convient de faire à une telle Majesté, que par le moyen de la Sainte-Ecriture. Toute l'éloquence naturelle est là. Notre incurable misère, quand elle crie à Dieu, ne trouve pas mieux à dire que ce qu'il y a là. Notre cœur, tout près de crever dans notre poitrine par la force de la douleur, donne passage à ses sanglots en ces poétiques et lamentables effusions. « Un esprit gémit en nous, ont-ils dit, comme la tourterelle au déserf ». Oui, cela est ainsi, et ils savent divinement votre cœur et le mien, et ce qui s'y amasse de ténèbres, d'amertume, de mauvais ferments, de vraies et bonnes larmes. Ce cœur des bons c'est principalement de justice qu'il a faim et soif wsuriunt

(I) Se suis celui qui est.

et sitiunt justifiant). Il en meurt ici-bas ; mais il attend à se désaltérer par de laces terres affamées et sans eau, sicuti terra sine aquâ tibi. Sa foi, qui l'aide à languir après les biens éternels, ne sera pas vaine. Il s'y appuie de toutes ses forces, pour ne pas défaillir au moment du terrible passage ; et il pousse au Ciel ce grand cri des justes et des oppressés de ce monde : Me exspectant justi donec rétribuas mihi ! (1)

La sagesse païenne est éminente chez les plus sages de ces temps-là. Elle a des maximes fortes et fières, « de braves manières de dire » (Montaigne) ; elle compte même des actes qui ont égalé ces maximes en simplicité et en braverie. Mais combien de sages du commun a-t-elle faits ? combien de saints ? Aucun, à vrai dire. Elle n'était pas la sagesse du plus grand nombre, des multitudes, des petits. Elle n'a pas été sublime et proportionnée, exquise et populaire, théologale et d'une pratique universelle. C'est l'Evangile qui a été tout cela et qui l'est resté. Chez les plus avisés de ces païens, et chez ceux du spiritualisme le plus épuré, je ne lis rien qui me donne une idée aussi haute, aussi vraie, aussi pleine de ma qualité d'homme, en tant que substance immortelle, sujette au jugement et à la rétribution. Je ne lis rien qui m'inquiète ou qui me rassure à l'égard du futur, rien qui éclaire d'une lumière, si petite qu'elle soit et vacillante, ce divin inconnu d une vie ultérieure. Ce n'est pas qu'ils ne tendent et n'ai-

( i) Les justes m'attendent jusqu'à la rétribution qui me vien- ( ra de toi.

guisent fort mon esprit sur ce sujet, et qu'ils ne subviennent beaucoup à la pauvreté de mes pensées. Mais ils n'ont point de paroles qui rendent les tourments, ou qui égalent les espérances de mon âme. Ils n'aident en rien mes communications avec Dieu par la prière et par les rites propitiatoires. Ils m'entretiennent d'ontologie pure: ils me parlent avec une rare subtilité de l'Être en soi, de l'Être absolu. Aucun d'eux ne m'emporte vers le Dieu notre Père qui m'a créé et mis au monde, qui m'a racheté, par un prodige d'amour, de la mort sans espérance, et qui m'attend au jour de la justice et de ses miséricordes. Ils n'ont point de paroles à mon usage qui m'aident effectivement à mourir, et à recevoir de Dieu cette violence. Ils ne me pressent sur rien, ni sur l'état de ma conscience, ni sur les ignorances ou les Faux-fuyants de mon cœur, delicta quis intelligît? (i) ni sur ma honte ou sur ma lâcheté à étaler mes fautes ou mes infamies devant Celui qui -ait tout, et qui pèse tout en ses exactes balances. Ils n'ont point d'exhortations dernières qui emportent efficace pour le dernier combat, point d'ailir mations simples qui me répondent de ma personne entière et immortelle, aucun enchantement de la prière et des opérations sacramentelles qui endorment la douleur, abattent la chair sur elle-même, et consomment l'incompréhensible sépa-

(O^ui saii ses fautes ! Delicta juven uti< mea et ignoranlias nu-as ne memineris Domin (Ps, i). Ne vous souvenez \ gneur, des faul ss ignorances de ma jeunesse... de

rances n'est- il jjûs délicieux ?

ration de l'âme d'avec le corps. Edite de custodià animam meam ad confitendum nomini tuo (i).

Je ne trouve rien de ceci, ou même qui en approche dans Platon ; rien non plus qui m'explique comment étant homme je suis le premier de l'ordre des créatures, la plus excellente aux yeux de Dieu, l'ouvrage le plus parfait de ses mains industrieuses ; si bien que ce grand ouvrier ne peut ni le haïr, ni le laisser anéantir par la mort : Operi manuum tuarum dexteram porriges (2). N'est-ce pas là comme le cri de détresse et du corps qui cède aux atteintes de la maladie, et de l'âme qui ne veut pas le suivre dans sa ruine, que dis-je? qui le fait participant de sa propre indestructibilité ? Voilà une langue que n'ont point parlée Socrate, Platon, ni Aristote : elle m'est intérieure ; elle sort du plus profond de mon humanité religieuse et misérable.

IMPUISSANCE DE L ESPRIT HUMAIN A CONNAITRE CERTAINES VERITES TRANSCENDANTES.

Il appert pour moi et pour tout homme qui veut méditer sur l'incompréhensible dualité de sa personne que l'esprit humain n'était pas capable de découvrir par ses seules forces certaines vérités transcendantes de la théologie et de la métaphysique, celles qui regardent

(1) Tire mon âme de sa prison afin qu'elle puisse confesser ton nom.

■ 2) "lu tendras la main à l'ouvrage de tes mains. •

le futur, et qui nous en donnent des clartés anticipées. En pareille matière l'esprit humain, laissé à lui-même, ne sait que faire, ni quoi décider. Certes il se sent assez divin par sa nature et d'une autre composition que la matière pour se juger meilleur que celle-ci et non sujet aux accidents des choses caduques. Encore n'a-t-il aucune conception qui lui soit propre de son immortel destin, et de son état futur, une fois hors des liens de la chair. La séparation sera-t-elle pour jamais consommée par la mort naturelle? ou le corps et l'âme demeureront-ils unis l'un à l'autre, et toute la personne sauvée pour des temps infinis ? C'est ce que l'esprit humain ne pouvait de lui-même concevoir ; encore moins affirmer et définir. Il n'a pas, que l'on sache, une vue nette et fixe du futur. Et comme il n'est pas d'intérêt plus grand pour lui, et où la certitude lui soit autant nécessaire, un supplément à l'insuffisance de ses lumières lui a été donné de Dieu dans les vérités révélées, et dans cette métaphysique à découvert dont les Lettres sacrées sont pleines. Là il nous faut bien entendre, à moins d'endurcissement du cœur et de haine imbécile de nous-mêmes, que nous serons changés à la résurrection, changés en une personne, non pas autre et de nouveau appelée du néant, mais en la nôtre aussi entière qu'elle a été, et aussi vivante dans la chair et l'esprit, soit pour la peine, soit pour la récompense, soit pour l'expiation, soit pour une prise de possession immédiate de la félicité et de la gloire. Suis-je pas bien dans le sens mvstique et tout lumineux à la fois, et dont

ma raison n'a que sujet de se réjouir, de cet Exspecto du Graduel des messes d'enterrement? Exspecto, Domine, dùm veniat immutatio mea (i).

Les croyants aux métempsycoses ne parlent pas des évolutions diverses de leurs personnes, évolutions de leur goût bien entendu et toutes agréables, avec cette propriété des mots, et cette ferme attente des choses. Cet immutatio mea, psalmodié sur un cercueil et sur le drap des morts, ne vous fait-il pas l'effet d'un cri de foi que le défunt pousse du fond de ce lieu plein d'horreur vers Celui qui est la résurrection et la vie ? En effet, si le certain ne commence pas pour nous après que la mort a clos nos yeux et par delà ces quatre planches, c'est que le certain n'est pas; et nous sommes, nous chrétiens, comme l'a dit saint Paul, les plus misérables des hommes. Miserabiliores sumus omnibus hominibus (aux Corinthiens, chap. XV).

Nous ressusciterons tous ; on n'entend que cela dans les deux liturgies chantées, dans celle de la Corn mémoration des morts et dans celle des messes d'enterrement. Et rien de si lugubre n'est chanté ou psalmodié

(i) J'attends, Seigneur, que mon changement arrive.

où la loi en la future Résurrection n'éclate, et ne domine toute cette pompe vaine, tout ce visible étalage de notre néant. C'est bien la lumière qui luit dans les ténèbres, et qui perce au plus épais de cette nuit des lieux inférieurs. L'àme v parle avec une force étonnante la langue qui lui est propre, à elle pure et immortelle substance. Elle crie à l'insensible sépulcre qu'elle n'a rien i: faire avec lui, qu'elle ne veut pas, qu'elle ne peut pas mourir, qu'elle ne sera pas éternellement confondue. Non confundar in œternum (i). Tous ces termes du rituel ont une spiritualité qui vous enlève, que dis-je ? Ils sont esprit et vie. Si ce n'est pas la une métaphysique initiale, née avant toute écoie, avant toute méthode discursive, et découlée de l'Esprit- Saint, qu'est-elle donc ? Et quel philosophe oserait la revendiquer comme étant de lui ? A vrai dire, et c'est là le plus divin de cette métaphysique, elle occupe peu mon intellect ; toute sa lumière va à mon cœur, et y tombe en plein. Pas de dialectique ; pas de raisonnements menus et serrés ; pas de prodiges de subtilité; je mourrai demain. Est-ce que j'ai le temps de me faire enseigner ex professa ce qu'il adviendra demain de ma personne, de ce pauvre corps (corpusculum, disaient les épicuriens) et de cette âme (unicam mcam, dit le Psalmiste) laissée seule et toute affligée de la perte de son cher corps? Je veux d'une volonté impatiente qu'on me mette au fait de ce futur ; je veux être en

(i) Je ne serai pas à jamais confondu.

paix sur le seul nécessaire, sur « le salut », comme l'Église a généralisé et admirablement précisé la chose. Notre cœur bien plus que notre esprit a soif de certitude en cette vie-ci et au-delà. S'il lui faut des sûretés pour aimer ici-bas, et si peu de temps ! à plus forte raison pour aimer en Dieu dJun amour éternel. Ces sûretés il les trouve dans les dogmes, dans les oracles divins, dans les aflirmations du sanctuaire ; il ne les trouve que là. Tout ce qui n'est pas d'enseignement théologal à l'égard de l'affaire du salut ou de l'éternelle survie ne tombe pas dans les affirmations proprement dites; et je peux toujours et sans fin émouvoir des disputes d'école sur les possibles futurs. En faisant cela je ne résous rien quant à ma personne ; et je laisse passer l'heure de régler ma vie, et de mettre ordre aux affaires de ma conscience.

N'est-ce pas que dans les deux offices tous ces morts, les grands et les petits, (on aime à répéter ce mortuos wagnos et pusillos), prennent la parole pour nous affirmer qu'ils sont en possession de l'éternelle durée, et que les années ne leur manqueront plus? Ils sont « devant le bon Dieu » manière de dire pieuse et touchante que j'ai recueillie de la bouche d'une pauvre bonne femme de la Bourgogne, laquelle se retenait à demi devant moi de juger certaines personnes du pays mortes depuis peu, et sur le compte desquelles je l'interrogeais, v ayant bien quelque chose a dire à la charge de ces défunts. « Ma (mais) quoique dire d'euce (eux), pis (puis) qu'ils sont devant le bon Dieu » }

\r 2 NOVEMBRE. ^1

Ecoulons-les plutôt dans le Graduel: Son (\) intres in judicium cuni scrvo tuo, Domine, Ils supplient Dieu de ne pas entrer avec eux en jugement, parce que nul homme vivant ne sera trouvé juste devant lui. Ils supplient pour eux-mêmes et pour nous que ce simple drap des morts sépare d'eux. Oh, la pathétique communion des vivants et des morts ! Et quelle métaphysique affirme de plus haut et avec plus de force ces rapports ineffables entre l'invisible et le visible, entre ce qui n'est plus chair et sang, et ce qui l'est encore ! Quel docteur que l'Église à qui lui est un entendeur bon et docile ' Ce qui est de l'esprit, elle le dit à mon esprit ; ce qui est de la chair, elle le dit à ma chair. Avec elle je ne cherche plus ; je ne tâtonne plus ; je ne me mets plus la cervelle en quatre.

Je vois, je crois, je saib...

(P lyeucte).

Ou bien il me faut demeurer dans une ignorance ou un probabilisme sans fin touchant les choses qu'il m'importe le plus de savoir: cela m'est insupportable.

L'Église, portant mes restes au lieu de l'éternel repos, fait prononcer par mon âme les grandes paroles qui s'élèvent de toutes les fosses des cimetières, et qui arrivent à l'oreille des vivants « (i) Consurgam, ami sedero in tentbris ». Le miel et les libations versées par

(i) Vous n'entrerez pas en jugement avec votre serviteur, ô Seigneur, (i) Je me Lèverai après que je me i>erai asbis dans lc> tc-

les païens sur les tombes de leurs morts, leurs lamentations véhémentes, les mânes évoqués du sépulcre, et qui voltigeant venaient goûter au sang de la brebis noire immolée, tout ce cérémonial des sépultures païennes, grave et pathétique, avait une signification obscure d'immortalité et de survie ; outre que rien n'a péri, même pour nos imaginations chrétiennes, de ces poétiques fantômes, de ces simulacres légers et subtils, comme feraient des esprits que nourrirait encore notre air vital. Mais qu'est-ce que tout cela, sinon des amusements aux douleurs inconsolables, des tromperies sur les choses à jamais perdues, un vain dédommagement de l'irréparable, quoi de plus ? un leurre aimable de résurrection? L'Église n'a pas d'allégories. Comme elle sait les choses dès (1) leurs origines, elle dit ce qu'elles ont été, et ce qu'elles seront ; elle le dit sans tourner autour, à la manière des poètes, sans jouer avec des apparences. Elle dogmatise sur la vie et sur la mort, sur le présent et sur le futur. Avec elle c'est à prendre ou à laisser. Ou bien vous souhaitez d'être immortel, ou bien vous prenez votre parti de n'être plus rien ; à votre aise. (2) Qui verbum meum audit, habet vitam œternam. L'Eglise dit avec son divin fondateur les choses au présent. Ce qu'il sera de nous morts est déjà arrivé : tant il est près d'arriver !

(1) Antc constitutionem mundi.

\2) Celui qui écoute ma parole, a la vie éternelle.

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