‹ La maison de l'EgliseChapitre 46 sur 50 · LE THEATRE GREC ET NOS MELOPEES CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

LE THEATRE GREC ET NOS MELOPEES CATHOLIQUES

Nous admirons (je parle de ceux qui jouissent du haut privilège de lire les Anciens en leur langue) la simplicité sublime de ce théâtre grec, où deux ressorts seulement, la Terreur et la Pitié, font mouvoir toutes choses, les passions entrer en jeu, les caractères se produire au grand jour et ne se démentir en rien, jusqu'à ce que l'action soit consommée. Il n'y a point de petites parties, de menus incidents, pas de pièces de rechange dans cette construction dramatique, sobre et majestueuse comme l'était l'architecture de leurs édifices sacrés. De la même manière qu'on a ici une vue pleine, et qui vous ravit, des belles lignes et de la divine économie du Temple, de même on embrasse avec aisance tout le plan de la tragédie grecque. On en tient dès le principe toute l'action ; on la voit naître, s'accroître, se mêler et se démêler sans que rien, venant de ce côté-ci ou de cet autre, vous tire « du milieu des choses », comme ils ont si bien dit dans leurs Poétiques magistrales, é mediis rébus. Vous êtes à une seule intrigue et à divers personnages, et ceux-ci en petit nombre. Vous entendez l'action dès les commencements; nulle part le fil n'en est rompu; vous

JÔ4 IA mmson et l'église.

courez avec le poète au dénouement. Les choses humaines ont cette rapidité dans l'heur ou le malheur : (i) festinat ad eventum, ont-ils dit avec la même supériorité de goût. Vous entendez non moins aisément les caractères par tout ce qui paraît d'eux dans l'action et qui la fait se précipiter. Et comme celle-ci est en tout point conforme aux choses humaines, desquelles le terrible et le pitoyable font en quelque sorte le tissu, il ne se passe là rien qui ne soit ou terreur, ou pitié. Telle est la simplicité de ce théâtre que de certains drames, ceux d'Eschyle par exemple, sont faits de récits et de chants lamentables, et cela sans que l'action y soit conduite moins vivement, et avec une moindre vigueur tragique.

Les lettres païennes et les lettres sacrées se touchent de près sur les sommets de l'art, et dans la morale universelle. Il y a des chœurs de Sophocle qui respirent la piété et les saints transports du Roi-prophète. Vous diriez des mélodies religieuses. En aucun temps et en aucun lieu, la religion universelle, innée en l'homme, ne s'est tue sur le Dieu du genre humain, sur « ce grand Dieu », comme Bossuet se plaît à le nommer. Je ne force pas les rapports, et je ne sors pas du divin en comparant, sinon pour le degré de spiritualité, au moins pour la belle et poétique ordonnance des choses, notre liturgie des morts à ces chœurs, pourquoi ne pas dire à ce rituel pathétique de la tragédie grecque. C'est

(i) Il se hâte vers le dénouement.

le mode de nos lamentations alternées. N'entendons-nous pas sur la scène grecque les vivants qui s'abouchent avec les morts par la prière et par les évocations? Le dialogue s'établit entre ceux du monde supérieur et ceux du monde inférieur. C'est déjà un commerce des âmes a travers les abîmes infinis qui séparent « la dure race de Japet » de l'empire des mânes. De même, et à la très pure lumière du spiritualisme chrétien et de la foi catholique, l'église communique avec les trépassés par des rites et des paroles qui vont les éveiller dans leur poussière. Elle croit, et elle veut que nous croyions avec elle que ces morts sont sensibles à nos actes propitiatoires. N'est-ce pas que ces versets, pleins de pitié et d'espérance, auxquels les morts donnent en quelque sorte la réponse, forment entre eux et nous un dialogue mystique de la plus touchante familiarité? Nous leur parlons, et ils nous entendent, la foi nous l'assure, de leurs travaux qui ont pris fin, du repos où ils son; entrés, de la lumière perpétuelle qui s'est levée sur leurs têtes. Mais nous leur parlons principalement, nous que la chair et le péché tiennent encore en servage, nous leur parlons de miséricorde, et de remise ou de réduction de peines concédée à nos supplications par le débonnaire Jésus (i). Quoniam pius es... Eux de nous répondre, avec des abattements d'humilité immenses et dans la contrition de leurs os, qu'ils ont péché à la face du Seigneur. (2) — Quia peccavimus ante te — que

( 1) Parce qte roos êtes bon.

(2) Parce que nous avons péché devant vous.

Dieu est leur Sauveur et leur lumière — Dominus, lux mea est — et qu'ils verront, que dis-je ? qu'ils voient sa justice — Videbo justitiam ejus.

Ah ! de combien de coudées la mélopée grecque et les couplets des chœurs antiques sont-ils dépassés par les lamentations des âmes de nos morts ! Ce n'est plus du noir Pluton qu'ils relèvent pour le spirituel ; ils ne se réclament non plus d'Eaque et de Rhadamante, mais du vrai Dieu, du Père et du juge des esprits, du Dieu dont la parole foudroie, et qui a tout en sa puissance, tout, sans en excepter le néant, comme l'a dit Tertullien — (i) Ejus est nihilum ipsum, cujus et totum. Bossuet ajoute. « Le néant où l'âme ne peut plus retomber, « si ce n'est que celui qui l'en a tirée, et qui, l'ayant « faite à son image, l'attache à lui-même comme à son « principe, lâche la main tout à coup, et la laisse aller « dans cet abîme. »

Les faibles conceptions auprès de cela que les métempsycoses et transmigrations des âmes, indoues, pythagoriciennes, et même les plus pures hypothèses platoniciennes sur la destinée posthume de la personne humaine ! Je ne me reprends bien à mon être propre, je ne me sens bien me survivre « moi et non un autre», comme parie Job, que dans la résurrection révélée, que dans la personne du Christ ressuscité, et par communion et participation. Rien ne m'aide plus à me ramasser en mon individualité spirituelle et corporelle, laquelle

(ii Le néant lui-même est à Celui à qui est le tout.

fait tout l'homme ; rien ne me convainc davantage du prix des deux substances que la mort disjoindra, et que la résurrection remettra ensemble ; rien enfin ne me touche plus de l'idée d'un jugement commun à tous et signifié à chacun de nous en particulier, que ne le font les traits de ce Graduel des messes d'enterrement. Relisez-le à jeun, et surtout entendez-le psalmodier sur ce cercueil qui sera le vôtre demain ; et pour si peu que vous sachiez le latin, et même ne le sachant pas, tâchez de présenter à la mort un visage intrépide, et d en donner à garder même à votre conscience de parfait honnête homme.

Comme donc nous avons dans la tragédie grecque la Terreur et la Pitié portées au comble, et que l'une et l'autre sont l'âme de l'action, ainsi les deux remplissent le rituel catholique pour les morts, et s'y combinent de telle sorte qu'il n'y a pas pour nos âmes de cesse à Tune et à l'autre secousse. Mais que dire de l'effet final? Il est tout du côté de l'Eglise ; parce que l'Église ne va pas à nos imaginations seulement, et qu'elle n'a pas pour affaire principale de nous prendre par des fictions et par de vives prosopopées des choses humaines. Ce sont de vrais vivants, de vrais morts qui figurent dans les Commémorations de la mortalité des enfants d'Adam et du jugement général. Ces prières, dont la formule est dogmatique, les termes sacramentels, et le sens immuable, nous, les vivants, nous les avons audedans de nos cœurs, et pour ainsi dire amassées dans nos poitrines.

388 l\ MAISON ET LÏGLISE.

C'est l'Église qui les tire de ce fond de l'être religieux, et qui les aide à s'épancher sur les restes déplorés de ces défunts. C'est l'Église qui m'assure avec sa précision impérieuse qu'elles vont là où elles doivent aller, et qu'elles ne seront pas vaines au siècle futur.

Sunt verba et voces, sunt certa piacula, (i) disaient les païens de leurs cérémonies expiatoires. Auronsnous moins de foi à la parole du Pontife des pontifes que les païens n'en avaient à leurs poétiques incantations ? Je ne prie bien pour les morts qu'avec l'Église et par l'Église : je ne sais bien ce que je dis à Dieu pour eux qu'avec l'église et par l'Église catholique. De moimême je ne trouve rien, ni paroles, ni lumière de la pensée et même du sentiment qui m'aident à percer jusqu'à cet inconnu, à m'avancer dans ces ténèbres, à tendre les mains à mes chers morts par de là l'autre rive.

(2) Tendebantque manus ripa ulterioris amore, comme le dit le doux et presque chrétien Virgile. L'Église dénoue ma langue ainsi qu'une mère fait pour son enfant, et elle forme mon langage, afin que je sache que dire à mes morts, et qui soit entendu d'eux. En dehors ou à côté de la prière catholique, universelle, familière à moi et à cette pauvresse que je vois s'agenouiller et prier au bord de la fosse commune, il n'y a

11) Il est des paroles, des invocations, il est des expiations déterminées.

Us tendaient les mains dans leur amour de la rive ultt-- ■

IÇnéjdc, liv \

lieu qu'à de beaux discours, sub Dio, qui battent Tair ambiant, à des improvisations plus ou moins agréables et toujours d'une gravité médiocre, à l'inspiration personnelle, dont il se faut défier, aux biographies factieuses, ou à des oraisons funèbres dont le bon Dieu doit beaucoup rabattre, et le mort lui-même avoir quelque honte. Vive la prière catholique pour les morts ! Tout le monde y est traité de la même manière, en toute civilité et révérence, les grands, les petits, le riche, le pauvre, le savant et l'ignorant, l'académicien et le petit commis aux écritures, l'homme d'État et le simple tributaire du percepteur de mon quartier.

Comme je prie pour les morts par la bouche de l'Église, ainsi font les morts qui me répondent du fond de l'abîme, de profundis. En quel lieu, si ce n'est en celui-ci, la langue sacrée leur est-elle tout-à-fait familière? Dieu est entré en jugement avec eux. Il les interroge sur tout ce qu'il sait d'eux, et que le monde savait mal ou ne savait pas du tout. Écoutez-les avouant tout au juste Juge, et s'en remettant à sa merci (1) quia apud te propitiatio est. Voici que s'élèvent de la région des Limbes des voix aussi claires et aussi distinctes qu'elles l'étaient sous ce soleil, et des gémissements d'âmes en peine, lesquelles s'accusent, chacune pour son propre compte, avec une grande force, et comme spécifiant leur cas au tribunal du Christ. L'Église ne leur met à la bouche que des aveux nets de leurs fautes et des

(1) Parce que 1 1 propitiation o-t aupre-s de vous

cris de grâce qui vont frapper la voûte des cieux. Estil rien de plus grand au spirituel et d'une propriété sacramentelle plus expressive que l'Absoute, aux messes des morts ? Le rite et les paroles se valent. Beaucoup y assistent de leur corps seulement, peu en esprit, et se mettant au lieu et place du mort. L'endroit n'est pas fait pour les choses folâtres. On s'acquitte de cela décemment, et comme d'une obligation sociale ; après quoi on prend congé du défunt. Mais pour qui se laisse prendre à ces choses de la mort par le sens, par l'imagination, par la force de la religion, cette Absoute est, dans ces choses-là, d'une grandeur, d'une majesté, et d'un pathétique achevés. Le rite usuel porte avec soi un témoignage si magnifique du respect que l'Eglise a de nos corps, tout cadavres qu'ils sont, et de la tendresse de cette mère pour les âmes de ses enfants ! Cette bière où !e mort est couché mollement ou durement, dans la soie ou dans de la grosse toile, que lui importe à lui mort? ces luminaires, qui symbolisent les clartés éternelles ; le Pater noster commencé à haute voix par l'officiant, et qu'il achève de dire tout bas, jusqu'au sed libéra nos à malo, faisant trois fois le tour du catafalque, l'encensoir à la main, dont les fumées environnent le défunt, et s'élèvent au-dessus de cette corruption ; le final du Pater, où sont compris les vivants et les morts, entonné par l'officiant sur la tête du défunt, et continué par le chœur ; ce Libéra, je parle du Libéra ordinaire, qui est bien la plus humaine et la plus pathétique des supplications suprêmes ; ce

De profundis qui, à la levée du corps, se traîne en lamentation pleine de larmes: quelles litanies des trépassés ! quel rhythme ! De qui est-ce qu'il nous vient ? Et quelle âme d'artiste nous l'a rapporté de chez les morts ? On dirait des sanglots qui sortent des quatre planches de ce cerceuil. Ah! pour le coup, les plus fermes ou les plus secs parmi nos beaux esprits, les superstitieux de la matière et du néant (j'ai été plus d'une fois le témoin et même le confident de ces faiblesses sont touchés dans cette chair de laquelle ils ont fait toute leur personne, et touchés plus à fond dans leur âme qui ne peut pas se dégoûter d'immortalité !

Et tous les traits de l'Absoute sont-ils assez, forts? Nous crient-ils assez des profondeurs du puits (i), — non absorbent me profundum, neque urgeat super me puteusos suum — que nous n'y serons pas plongés pour l'éternité, et que nous nous réveillerons de ce sommeil de la poussière (2) — qui dorthiunt in pulvere terrœ, evigilabuntj aîii in vitam œternam, alii in opprobrium, ut videant semper —

Ce ne sont pas là de pures images poétiques, ni des allégories accommodées au sujet, et dont l'Église laisse à notre propre sens à trouver l'explication. Encore moins nous paie-t-elle d'hypothèses et de conjectures touchant la résurrection. Non pas; elle est informée à

,>'ie l'abîme ne m'engloutisse pas, et que la fosse ne pèse pas sur mai de tout 1- p tids de ^a poussière.

\2) Ceux qui dorment dans la p >u la terre, s'éveille-

ront les uns à la vie él me lie, les autres a l'opprobre, pour voir toujours.

fond du futur ; elle parle en tant qu'instruite par l'Esprit-Saînt de choses qui ont toujours passé la capacité de l'esprit humain, que celui-ci a, je le veux bien, pressenties, mais qu'il n'a point déterminées. Jusqu'en ces élans de l'âme vers Dieu et ces effusions de la prière l'Église dogmatise. Elle ne dit, elle ne chante rien qui ne soit affirmatif et doctrinal. Ce qui est capital pour vous et pour moi qui mourrons demain, c'est que nous mourions dans la pleine certitude de la résurrection de la chair, à savoir, dans la foi.

Or, parmi les philosophies et métaphysiques de l'école, qu'on veuille bien me marquer la meilleure et la plus autorisée, afin que j'y croie. Non seulement notre âme est déliée du lien du péché, selon cette belle parole de l'Absoute, à vinculo peccati ; mais notre corps est divinisé, après que la mort a fait de lui ce que l'on sait, le plus affreux objet de la terre (i). Le corps de l'homme n'est pas tout chair ; il est le corps de l'homme, et non pas celui de la bête. Il a servi d'habitacle à un esprit. Ne vous étonnez pas si l'Église le traite, tout mort et insensible qu'il est, selon sa naturelle dignité. Comme il y va pour lui de la même récompense ou de la même peine que pour l'âme, l'Église ne le sépare pas d'avec celle-ci dans ses oblations propitiatoires, dans ses cris au Dieu très bon et très clément (2) Domine y deus sœculorum, solus pins es. Ici, au

(1) Nescio quid, un je ne sais quoi qui n'a pas de nom. (Tertullien, Bossuet,).

(21 Seigneur, Dieu des siècles, vous êtes le seul bon.

bord de cette fosse, notre lieu de repos et le dernier lit d'où nos pauvres membres ne bougeront plus d'ici à la résurrection, nous respirons des terreurs de la justice divine ; et l'Eglise nous fait entrer dans les miséricordes du Christ, du vainqueur de la mort. Les dernières paroles de Y Absoute contiennent des consolations infinies. Elles sont pleines de la pure bonté de Dieu. Toute la colère du juge est tombée ; elle a fait place à la pitié ; le jugement est surmonté par la miséricorde. Nous serons (i) tous à ce tribunal du Christ des pécheurs plaintifs, des accusés dénués et sans assistance, sans caution du côté des hommes, sans arguments de paroles pour nous disculper, à découvert sur toutes nos prévarications et pénétrés jusqu'en nos os par une lumière d'une subtilité effrayante et d'un coup inévitable. Mais la bonté du Christ et le sang répandu à la Croix prévaudront. Rien ne sera périmé de la cédule du rachat. Toute faute sera contrepesée par la faiblesse naturelle de la chair et par « cette loi des membres » dont parle saint Paul, et que Dieu sait bien être incommode, pesante et tyrannique au libre arbitre. Nous serons comme rien devant Dieu; et néanmoins ce rien (2) (et substantiel mea tanquam nihilum ante te) sera reçu à se réclamer avec une grande force du sang et de l'oblation volontaire de Jésus- Christ.

N'est-ce pas ce que veut dire ce solus pius es ?

Ceci consomme l'Absoute. Telle est la force, telle la

(I) Omnes s'abimus ante Tribunal Christi, 2) F' ma substance <cra devant vou« comme- rien

substance des paroles tirées de la Sainte Écriture. Par leur adaptation exacte à l'office du jour, elles expliquent à ma foi ce qu'il est à propos qui lui soit expliqué, et encore au delà. Elles emportent nos esprits vers l'invisible et l'infini. On n'amplifie pas ce qui de soi est plus grand que tout; on s'y étend, on s'y dilate; et c'est ce que je fais.

Les génies païens ont parlé du sommeil de la mort avec une tristesse vraiment humaine et avec d:s délicatesses de littérature que nous n'avons pas égalées. C'est bien ainsi que la nature a regret à la douce vie, et se plaint de mourir. C'est bien ainsi qu'elle déplore les coups inopinés de l'aveugle destin, tous les âges confondus dans la mort, le pêle-mêle des funérailles, l'enfant, le jeune homme enlevé de la maison peur le bûcher elati, comme ils nous peignent la chose au propre ! la jeune fille moissonnée en sa fleur avant l'hymen,

(i) Pueri, innuptœque puellœ, Infantumque animœ fientes in limine primo, Quos dulcis vitœ exsortes et ab ubere raptos Abstulit atra clies, et funere mersit acerbo.

(Virgile, Enéide, vi).

et des pères menant le deuil de ceux de qui ils attendaient ce pieux office.

O) Des enfants, de jeunes filles qui n'ont pas connu l'hymen, de tendres âmes d'enfants pleurantes au seuil même du Tartare, privées de la douce vie, arrachées à la mamelle de leur mère ; une noire journée les a emportés et plongés dans un trépas cruel.

(i) Atque hœc pompa domum me non Pallunta referrtt !

(Id. IX).

cri paternel et délicieux qui vous déchire l'âme ; accents de la plus grande des douleurs humaines!

Le sommeil perpétuel qui pèse sur les paupières de Quinctilius

(2) Ergo Quinctilium perpetuus \opor urget,

(Horace, Odes, Liv. I, Ode xxiv).

c'est la mort en son air le plus naturel, la mort si semblable au dormir, n'était-ce qu'on ne verra plus se lever la belle aurore. Mais l'ingrat et dur sommeil que celui de Quinctilius ! dur comme la pierre du monument où il est couché ! Les larmes d Horace auront creusé cette pierre avant qu'elles aient rappelé ce mort à la lumière. C'est l'éternel néant, et l'éternel douleur. Combien le Christ, cet illuminateur des sépulcres, a changé l'idée de la mort dans l'esprit humain ! C'est la même mort ; et ce n'est plus le même mourir. C'est la même sortie de ce monde ; ce n'est plus le même passage de la lumière supérieure, comme ils disaient, de l'azur de leur ciel, aux profondeurs vides des lieux infernaux. Nous ne mourons plus comme la chose se passait chez les païens, avec des regrets à la terre dont nous ne pouvons nous imaginer la violence, et dans des épaisseurs

(1) Et cette pompe m'emmènerait, moi, et non pas mon Pallas, à ma maison.

(2) Eh donc, un sommeil perpétuel pèse sur Quinctilius.

du sens qui ne laissaient pas poindre la plus petite lueur du futur. Nous faisons, hélas! la même fin naturelle; nous mourons tous percés du même aiguillon qui est entré dans le flanc de notre premier père, et qui a atteint en lui et par lui toute sa descendance. Mais nous ne mourons plus dans le délaissement, la désespérance et les épouvantements de cette nuit dernière, de cette nuit sans rêves, où notre esprit n'aurait même plus la propriété d'enfanter de vaines images des réalités de ce monde.

l'église et les mourants.

Qu'est-ce donc que ce dernier sommeil pour ceux qui ont foi au Christ Rédempteur, et qui mourants ont sur leurs lèvres le doux nom de Jésus ? « Ils s'endormenl dans le Seigneur », et l'Église les proclame heureux. Ils se reposent de leurs travaux, et leurs œuvres les suivront (i). « Beati mortui qui moriuntur in domino, amodo ut requiescantù laboribus suis ; opéra enim eorum sequentur illos. On chante cela à la communion poulies morts. Cela n'est tombé dans l'esprit humain que par le Christ ; cela a vaincu le perpetuus sopor des

(i) Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur; voilà qu'ils se reposent de leurs travaux : et leurs œuvres le^ suivront.

païens et l'effroyable misère de la mort naturelle. La violence faite à la chair est moindre ; plus aisément se consomme la séparation de l'âme d'avec le corps; moins noire aussi est la nuit dans laquelle nous entrons ; que dis-je? des lueurs de vie éternelle, « ce pourpris de la céleste aurore» (Corneille-Imit. de Jésus-Christ) se lève sur les confins extrêmes de ce monde périssable, et nous fait entrevoir dans la lointaine éternité les choses qui ne déclinent, ni ne périssent. Si nous ne mourons pas sans espérance, comme ont fait les désolés du paganisme, nous ne mourons pas non plus forts seulement de nousmêmes, avec le triste orgueil de ceux du Portique. Le Christ a fait tomber ce masque d'imperturbabilité égale à la quiétude des Dieux. Nous mourons comme « de pauvres pécheurs » que nous sommes, justiciables du mieux informé et du plus clément des juges, tremblants pour nous-mêmes et rassurés par lui, abattus sous le poids de nos iniquités, et le front dans la poudre, mais relevés de là par Celui qui, ayant porté vaillant et chaste notre chair, sait de science divine de quel poids invincible l'esprit lui-même incline au mal, et y suit le corps. — Beati mortui ! Cela ne veut pas dire, pour vous qui n'avez pas foi au Christ, ni pour moi qui y ai foi, qu'il fait bon mourir; cette passe est dure pour les saints eux-mêmes ; et le vainqueur de la mort lui-même a eu horreur d'elle (i). Cœpit tœdere et paver -c. Aussil'Eglise appelle-t-elle heureux entre les morts ceux-là seule-

(l) Il commença à entrer clans l'ennui et la peur.

ment qui n'exhalent pas leur dernier souffle à la manière des bêtes, le restituant à l'éther immense, et, comme ils disent, à la masse des êtres, mais qui rendent à Dieu leur âme, en sa simplicité personnelle, et comptable à lui du bien ou du mal qu'elle a fait en ce monde. L'Église ne change rien, ne rabat rien de la pénalité de la mort ; elle n'a pas ces pouvoirs surnaturels ; elle n'a garde d'usurper sur Dieu. Mais elle a les clés ; elle lie ou elle délie. En soulageant nos consciences du plus pesant de nos iniquités, et nous récréant par l'assurance des infinies miséricordes de Dieu, elle adoucit pour chacun de nous la violence que nous fait la nature et les affres de la mort.

L'Église a dans le dernier et le plus propitiatoire de ses sacrements de quoi enchanter nos douleurs et nous aider à l'agonie. Elle « nous administre », opération toute sensible et toute spirituelle, et qui remplit en perfection le sens liturgique du mot. L'Eglise en effet administre à ceux qui sont près de passer l'esprit de vigueur et de résolution finale, un vrai cordial pour le passage. Les latins ont fait le mot ; ils l'ont marqué de leur génie militaire et de leur bon sens pratique, Viaticum. L'Église, romaine par la langue, romaine aussi par le gouvernement, s'est approprié ce Viaticum. Elle aussi elle l'administre au départ à ses milices.

Ce n'est donc pas pour nous amuser, comme elle ferait avec des enfants, par des contes agréables et par des images forcées, que l'Église appelle heureuse la mort consommée dans le Seigneur. Heureuse, oui, a

FF 2 NOVEMBRE. ^QO.

cause qu'elle met fin au combat de la vie, et qu'elle nous fait nous reposer de nos travaux. Et néanmoins de tous nos maux reste le plus grand, par cela même qu'il est le dernier, le plus violent et le plus plein d'obscurités insurmontables à la raison. Or ces obscurités l'Église les dissipe par ses affirmations dogmatiques et par ses sacrements. Les choses non apparentes argumentum rerum non apparentium (saint Paul) commencent à nous apparaître, et les ombres des figures à s'incliner (donec umbrœ figurarum inclinentur. \Imitatio Chnsti). Les liens sont si faibles qui retiennent les mourants à la terre! Vienne une syncope, et voilà ces liens rompus. Qui dira ce que l'âme de cet agonisant, au moment qu'elle lui vient sur les lèvres, découvre du futur ? Qui dira ce qu'elle espère ou appréhende? Quel homme, en pleine possession de la vie, et ayant tous ses sens à lui, peut se voir en idée seulement à l'article de la mort, et anticiper sur l'incompréhensible dénouement de sa vie mortelle ? Il ne soutiendrait pas même l'éclair d'une telle angoisse. La religion nous attend à l'affaire elle-même ; et il arrive qu'elle nous trouve plus forts dans ces membres mourants et dans cette chair anéantie que nous ne l'avions espéré. Il est vrai qu'elle y donne la main par ses riies et les grâces sacramentelles. Elle a pour nos membres rompus en leurs jointures des onctions qui calment et qui réconfortent (i). Elle « tourne et retourne le lit des moribonds », comme le dit le

(i) Universum stratum ejus vcrsasli in infirmitate ejus. (Ps. 39).

Psalmiste en cette langue du Saint-Esprit commune et divine. Jusque dans les ombres de la mort et les fumées de l'abîme qui montent à ce pauvre cerveau, secoué par la fièvre (i), l'Eglise est à vous, pécheur vulgaire ou prévaricateur d'importance, parlant miséricorde à qui a fait peu de mal, miséricorde à qui en a fait beaucoup et surmonté la bonté de Dieu. Elle est là qui aide de tous ses pouvoirs apostoliques et de sa foi dogmatisante cette âme aux abois à se tirer de ce corps en ruine, où elle ne fait même plus l'office de souffle vital. A ce point de la dissolution de la chair et de sa séparation d'avec l'esprit, l'église, qui sait ce qu'elle dit et ce qui est du propre de son gouvernement, ne prend, pour ainsi dire, plus garde à l'accident de la mort ; tant elle a de souci de cette âme, et traite avec elle comme avec la seule personne subsistante en cette ruine du corps! La maison est de boue, mais l'hôte est divin. C'est lui que l'Église recueille de ces restes ruineux, et qu'elle envoie en possession de l'héritage éternel.

Cette maîtresse en ontologie, elle-même instruite du Saint-Esprit, entend d'autant mieux la nature de l'âme qu'elle sait mieux démêler chez ces moribonds le spirituel d'avec le corporel, la personne qui ne périt pas d'avec la personne qui, tombant sous nos regards, leur a tout à coup échappé, et s'est évanouie comme un

(l) Quand nous naissons, vous nous lavez d'une eau céleste ; quand nous mourons, vous nous soutenez par une onction conl'ortative. Nos maux deviennent des remèdes, et notre mort un passage à la véritable vie. O Dieu, ô Roi, ô Pontife ! l'Bossuct, Médit, sur l'Evangile, LTIe jour).

LE 2 NOVEMBI'.F.. 1"!

pale fantôme. C'est de la première et de la vraie, de l'ûrne, toujours vivante, que l'Eglise s'occupe avec la pénétration jalouse, et la soif de sauver dont le cœur du Christ était embrasé. Le moribond pour l'Eglise comme pour le Christ, c'est quelqu'un de ce monde des pécheurs, quelqu'un nominalement qualifié, et dont elle dit qu'il a bien ou mal usé de son libre arbitre. C'est Madeleine la pécheresse, ou Zachée le publicain; et tels ce monde les a connus par leur nom, tels les connaîtra et les nommera le souverain juge, « l'ange du grand conseil. (Jesu, magni Consilii Angele). Il n'y a pas lieu ici à des confusions de personnes, encore moins à la collectivité des hommes, dont ce moribond serait on ne sait quelle particule innommée et irresponsable. Il n'y a pour l'Église du Christ que des âmes à interroger sur leur fait propre, à délier de la coulpe, ou à la leur retenir, à consoler dans la mort, à noyer dans le sang du Christ et dans les miséricordes du Seigneur (i). — Misericordias Domini in œternum cantabo. Heureux donc les morts qui meurent dans le Seigneur — qui moriuntur in Domino! — Il n'est pas de parole plus douce, plus humaine et plus divine en un degré et à des profondeurs où nulle métaphysique d'école n'a même fait l'effort d'atteindre. Voilà bien la mort du chrétien, du pécheur à qui ses péchés ont été remis, et le pardon versé avec surabondance, du moribond que la claire vue a commencé de récréer dans les langueurs

(i) Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur, I^e grand Condé mourut en prononçant ces belles paroles

et les ténèbres de la dure agonie. Voilà bien l'entrée au repos et à la lumière perpétuelle ! Que ceux-là descendent dans le néant auxquels le néant et la pourriture ne font pas horreur. Nous les enfants du Christ nous croyons à la résurrection ; et plutôt que de consentir à cesser d'être, nous désirons ressusciter, soit pour la récompense, soit pour le châtiment. — Opéra eorum sequentur illos.

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