LES OFFICES DE NOËL
Comment passer outre aux Offices de Noël, à l'ordonnance admirablement appropriée de ces cérémonies, à ces joies immenses de la Chrétienté, qui exulte à la naissance du Sauveur, et qui chante le salut du monde sur toutes sortes de modes populaires et délicieux ? C'est un cantique universel au nouveau-né de Bethléem, au Dieu fait homme, à l'Enfant Jésus. Rejetez cela, si vous le pouvez, de votre mémoire d'enfant ca-
tholique. Essayez par quelque escamotage physiologique de votre identité d'ôter de votre fond le croyant naïf et tendre que vous étiez à l'âge de sept ans, le catéchisé docile de votre chère mère et du curé de votre endroit. L'enfant catholique subsiste en vous en dépit des évolutions de votre corps, et des opinions les plus extrêmes auxquelles s'est joué votre esprit. La plus longue vie vécue n'a pas aboli en vous les commencements de l'homme religieux. La permanence de ma personne ne m'est démontrée par aucun fait de conscience que je tienne pour plus net et plus actuel que ne l'est ce premier divin des enseignements maternels et du catéchisme. Se moquer de la religion des vieillissants, je l'entends de ceux chez qui l'esprit est demeuré sain et la machine n'est pas beaucoup usée, c'est se moquer du plus haut et du plus vivace état de l'âme, et traiter d'imbécillité continue la chose où l'esprit humain aie moins coutume de se démentir, à savoir l'idée de Dieu ou la religion. Non, redevenir un croyant de toutes pièces en son vieil âge, ce n'est pas retomber en enfance par épuisement de force, d'esprits vitaux, de fluide nerveux et de matière encéphalique, pour parler la langue sacramentelle de nos vivisecteurs. Qu'est-ce que toute celte physique a avoir au règlement final de mon âme? Vieillir n'est pas faire qu'amasser des années et ployer sous le poids des hivers. On a beaucoup pensé jusque-là, beaucoup réfléchi et comparé, reçu en soi et depuis rejeté bien des opinions ou de simples impressions des choses qui sentent leur jeunesse.
NOËL. LE JOUR DE l'an. 33
On est guéri des contagions du bel esprit, de ce discoureur et disputeur incontinent; et tout ce qu'il vous avait fait perdre de sens commun, de droiture naturelle, de vraie candeur, on a tâché de le récupérer, se reprenant à sa propre et ingénue personne qu'on avait débauchée aux bavardages , aux impertinences, à la sophistique intrépide des plus doctes et des plus déliés de son époque. On a grand'peine à se remettre du chagrin et de la honte d'avoir été leur dupe ; et ce que Descartes a fait pour recouvrer toute son indépendance philosophique, on le fait soi, tout près de paraître devant Dieu, dans les choses connexes de la religion et de la conscience.
Après le temps d'agir, où plus des deux tiers de la vie sont compris, vient le temps de se recueillir, d'être tout à soi de la bonne manière, de se presser de questions, de se secouer (ieipsum concute, ont dit les païens eux-mêmes) pour enfin pressentir quelque chose du futur, et pour ne s'y pas précipiter tout à fait en aveugle ou en fou furieux ; La Bruyère a dit : « pour ne pas courir tout le risque de l'avenir ».
Le vieil âge n'est-il pas le temps le plus favorable à cette récollection salutaire, et qui nous a été donné de Dieu comme par surcroît. Nous Chrétiens nous appelons cela d'un terme qui dit bien ce que sont ces années et qui le dit d'une manière touchante, des années de grâce. C'est en elïet le temps de philosopher pour tout de bon, et non pas pour la seule gloriole de l'esprit et de la langue. L'un et l'autre n'y ont que faire ; ils gâ-
teraient tout; et Dieu se soucie si peu du bien dire, lui qui (i) pèsera dans le creux de sa main le savant et l'ignorant, le disert et le non disert, deux fétus de paille aussi légers l'un que l'autre ! Philosopher en chrétien, voilà qui est philosopher pour tout de bon, et à quoi la vieillesse nous dispose à merveille. Et comment cela? En nous accoutumant chaque jour un peu plus à considérer notre fin comme prochaine, et à n'avoir pas un souci médiocre d'un tel dénouement. La vieillesse, pour qui le temps est passé de disputer du futur, et de traiter par la dialectique les questions de l'anéantissement ou de la survie de l'âme, ne se paie plus d'opinions probables et de conjectures touchant cet intérêt final. Elle a cessé d'en raisonner ; elle est arrivée à ce point abrupt de l'inconnu où l'esprit est comme suspendu entre nier et croire, entre affirmer tout ou tout rejeter : état intolérable et pour ce corps qui va à sa ruine, et pour cette âme qui ne veut pas l'y suivre, se sentant de meilleure race et condition que lui. Quand on est si près de disparaître de ce monde et du milieu des vivants avec lesquels on a tant disputé de la Nature et de l'Homme, brassé de la physique et de la métaphysique à satiété, le retour se fait de soi-même aux choses qui nous ont été les premières enseignées, aux traditions religieuses et domestiques. Nous sentons à une certaine quiétude intérieure et consistance de nos pen-
(i) Tune plus lœtificabit pura et bona conscientia, quamdocta philosophia. Alors une pure et bonne conscience te réjouira plus qu'une savante philosophie. Imit. Christi. L. I, ch. xxiv. § 6.
sées que nous avons recouvré la simplicité de notre esprit, et qu'à celui-ci il ne suffit plus d'être à demi persuadé des principales vérités de la morale. Il les veut manifestes, populaires, et d'une force doctrinale par laquelle il soit ni plus ni moins subjugué que ne le sont les plus ignorants de ce monde. Il est las de philosopher ; il est à bout de syllogistique ; et néanmoins il ne se peut pas qu'il cesse de penser et de vouloir connaître.
Tel est ce point abrupt, où nous recommençons à croire, et nous ressaisissons les dogmes religieux, afin de n'être pas bêtement entraînés dans les effroyables abîmes du doute, de la négation, de l'impossible néant. « Je veux vivre, je veux vivre ! » dit Bossuet nous parlant de la survie de l'âme. Et qui s'accommode plus à cette passion, la plus humaine de nos passions, que le dogme religieux où tout est défini et certifié, que dis-je ? est mis à découvert dans une lumière supportable aux plus faibles yeux? Les multitudes sont aussi fermes à la supporter que les plus doctes. Le catéchisme a fait des milliers de métaphysiciens, lesquels en savent autant que ceux de profession sur les trois ou quatre choses qui importent le plus à nos âmes immortelles. Se remettre à croire avec tout le monde, dans le vieil âge ou un peu auparavant, n'est donc pas le fait d'abêtis ou de gens qui, par peur « des quatre planches », de diables qu'ils ont été se sont faits ermites. Non pas : ce sont des âmes rassasiées de disputes d'école, de dialectique superfine, de sophistique vaine, d'opinions pro-
bables, de démonstrations magistrales lesquelles ne laissent pas, je l'accorde, ma raison tout à fait désemparée, mais qui ne portent pas, à vrai dire, la lumière dans ces épaisses ténèbres de la mort : et c'est dans cette nuit-là qu'il importe de voir clair, et de ne pas attendre à soulever un coin du voile que l'écroulement soit complet de cette maison de boue. La foi renaît donc à temps chez ceux qui ont pu la croire morte en eux et morte jusqu'en ses racines. Or c'est par ces racines elles-mêmes qu'elle repousse en nous comme d'un fond primitif de notre esprit, dirai-je d'un sol vierge où rien encore n'avait pénétré de la philosophie raisonnante, et de l'ergoteuse dialectique. N'en est-il pas ainsi des premiers principes, tant de ceux des sciences que de ceux de la religion et de la morale, lesquels nous ont été inculqués d'autorité par autrui, et contre lesquels jamais enfant ne s'est avisé de regimber? Si bien que, le vieil âge venu et avec lui toutes les satiétés du raisonnement, de la dispute et du bel esprit nous revenons à ces premiers principes comme au seul solide, et à quoi le doute n'a pas pu mordre. Ils ont pour nous, qui les tenons de l'ancienne lignée de nos pères et de nos mères, un air de perpétuité dont notre foi filiale est toute charmée et raffermie. Ils sont pour nous le certain; ou bien le certain n'est pour aucun de nous qui nous acheminons au terme de toutes choses(i). Êtes-vous de ceux que leur bon destin a fait naître
(i) Mors ultima linea rerum est, a dit Horace.
d'honnêtes gens dans un village ou dans quelque petite ville de province, et qui avez passé « sur la paroisse de l'endroit » tout le temps de votre enfance ? Vous souvient-il pas d'avoir visité, au moins une fois l'an, le cimetière où vos grands parents sont inhumés, et de vous être agenouillé devant leurs tombes pour y réciter la prière des morts ? La chose faite, vous ne vous en alliez pas de là sans avoir lu ce qu'il y a d'écrit sur les pierres, et qui est resté lisible en dépit des pluies et des frimas. Qu'y lisiez-vous donc au dessous de cette croix, l'impérissable symbole de la résurrection, le gage de votre immortalité ? « Que ces défunts sont « défuntes », (le mot est de tous les patois de France) dans la foi au Christ, et qu'ils entendront la voix du fils de Dieu au jour de la Résurrection. « Audient vocem fdii Dei». Ils ont cru ce que vous croyez ou qu'en ce temps-là vous croyiez d'une foi de commençant ; ils ont espéré ce que vous ne pouvez et n'osez pas ne pas espérer. Voilà le christianisme de la maison, infus avec le sang et la vie, fruit béni des entrailles de la mère. Le voilà cet original chrétien que vous portez en vous. Il vous est aussi propre, je dirais volontiers aussi consubstantiel que l'homme que vous êtes. Vous pouvez le gâter, le déformer, le pervertir, le souiller de boue ou le déshonorer par vos drôleries de l'après-boire. Il est ce qu'il est, et la mort vous remettra tout vivant, avec le signe des baptisés au front, à Celui qui viendra juger toute chair et tout esprit. Où donc est la pusillanimité et la Religion sénile à se sou-
venir de ses origines, et, comme font les fils de race, à se reprendre d'amour et d'orgueil pour sa qualité d'enfant de Dieu ? Et quelle meilleure preuve notre esprit peut-il donner de son entière liberté dans la recherche du vrai, que s'il vient à se défaire sur le tard, qu'est-ce que le tard d'une vie d'homme ? des opinions d'école qu'il s'est épuisé à débattre, Platonicien avec Platon, Péripatéticien avec Aristote, Cartésien à demi ou tout d'une pièce, ou encore se tenant en l'air entre Descartes et Spinosa ? Aucune de ces opinions qui l'ait établi dans le vrai, tranquillisé sur le futur, et délivré de tels épouvantements ; aucune qui mette sa personne, toute sa personne, « en sûreté » selon la belle et profonde parole de Bossuet. Tout cela ruiné par la dispute, ou branlant sur ses fondements, et, la mort restant ce qu'elle est, à savoir, un fait brutal et tout obscur, les vérités de la foi ne sont pas seulement une force supplétive à l'infirmité naturelle de notre esprit, et à notre raison acculée en quelque sorte au futur ; elles ont une force de démonstration à laquelle il faut se rendre, à peine, je ne dis pas de ne rien savoir de science certaine, mais de ne soupçonner rien, de ne préjuger rien, de n'attendre rien passé ce monde-ci. C'est l'abîme des abîmes : Abyssus abyssum invocat ; et personne ne l'invoque sérieusement. Donc le vieillard, qui rappelle en son âme la foi de son enfance, ne fait pas autre chose qu'y rappeler la lumière du premier surnaturel, et par elle de percer la nuit effroyable dans laquelle tous nous devons entrer. Il a commencé par Dieu ; il veut finir
par lui et en lui. Il a Dieu en grande peur; il a en plus grande peur le néant, et la fin totale de sa personne par l'évaporation ou par l'élimination chimique, comme parlent nos théologiens du laboratoire et de la cornue.