LE MONDE NOUVEAU DE L'ÉVANGILE
Ils ont l'idée d'un changement universel des esprits et des mœurs. Ils saluent la fin des vieilles cosmogonies, des idolâtries énormes et obscènes, des civilisations archi-séculaires qui ont fatigué la terre de leur poids, et qui sont tout près de s'écrouler, quoi de plus ? la fin d'une morale gâtée dans ses principes, infiniment diverse en ses espèces, perdue de subtilités, et surchargée d'axiomes. « Antiqua ne intueamini ; ecce ego fado nova et nunc orientur » est-il dit à l'antienne des vêpres de la veille de Noël : « Ne considérez plus ce qui s'est fait autrefois ; voici que je fais des choses nouvelles ; les voici qui éclatent. »
N'entendre cela que de l'extérieur de la religion et du culte mosaïque, c'est ne l'entendre qu'à demi, et borner la mission du Christ aux contrées où il est né ; c'est localiser en quelque sorte l'ouvrage de la rédemption. Ce facio nova n'a toute sa force dans la bouche du Christ que si on l'entend d'une lumière vraiment nouvelle et vraiment universelle, se levant sur le monde pour éclairer tous les esprits, les doctes et les ignorants, et pour n'en éblouir aucun par son trop d'éclat. C'est le « lumen œternum mundo effudit Jesum Christum Dominum nostrum » des Préfaces des fêtes de
la sainte Vierge. Ce facio nova signifie un esprit nouveau de persuasion, de sagesse, d'équité, de tempérance, de vigueur (i) et de mansuétude qui va se répandre dans le monde, et qui en changera la figure et le fond. Il aura des effets de rénovation sur toutes choses: institutions, lois, mœurs, conditions en seront remuées jusqu'en leurs fondements. On les verra tomber d'eux-mêmes par une force cachée, douce, irrésistible. Mais c'est au dedans de l'homme que cet esprit, nouveau agira de toute sa vertu. S'il ne dompte pas tout-à-fait la bête (fàp3 Platon), du moins il l'apprivoisera, et il ne lui ôtera pas peu de sa brutalité naturelle. Il rendra l'homme meilleur pour luimême et pour ses semblables par l'idée, enfin nette et distincte, qu'il aura de son être moral, de sa misère originelle et de la commune mortalité.
Non pas que l'Evangile doive créer un nouvel Esprit humain, et en changer l'essence et les propriétés immortelles. L'Esprit humain demeure tel que Dieu l'a créé et doué, dès son origine, de vigueur et de rectitude. C'est le cœur de l'homme qui sera pétri à nouveau par le Christ, et dont les affections seront vivifiées d'une manière inouïe. Le divin y affluera, et il y produira des mouvements d'amour plus forts que la nature, plus forts que tout le moi haïssable enfermé dans une poitrine humaine. Le Dieu très bon et très grand, cette conception supérieure des religions et des philosophies antiques,
(i) Spiritns enim robustorum, cantique d'Isaïe, 25.
descendra aux entendements les plus grossiers; et à cette fois il les remplira des notions lumineuses d'une bonté, d'une puissance, d'une paternité souveraine et infinie. Il se fera petit comme les plus petits de ce monde, afin d'être tout proche d'eux et d'entendre jusqu'à leurs soupirs. « Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage (i)» aussi l'invoqueront-ils sous un vocable tout familier et tout populaire ; ils l'appelleront le Bon-Dieu ; terme bas et peu aristotélique, dont se moqueront les princes de l'école et les beaux parleurs des académies. Mais la nouveauté la plus effective dont sera saisi l'esprit humain, la règle des mœurs par excellence, et la loi du devoir, la seule vraiment comminatoire et contraignante, c'est le dogme, à cette fois dégagé des Mythes et des opinions probables, le dogme clair et précis de la résurrection de la chair et du jugement. Le Christ, qui a la science du futur, s'en est ouvert au monde ; dès lors il n'y a plus à en disputer comme d'une question sujette à controverse. Cela est de foi, et n'a plus de rapport à la dialectique ; et, comme Pascal l'a dit du Christ et de sa mission, « il est venu, non pas pour l'esprit, mais pour la volonté; » non pas pour affiner celui-là et le rendre plus subtil, mais pour régler celle-ci et la perfectionner. Or, après que la résurrection et le jugement, ces choses terribles et d'un comminatoire sans analogue avec les lois humaines, auront passé à l'état d'opinions communes et populaires, dès lors les
(i) Racine, Esther.
consciences verront clair, comme elles n'avaient jamais fait, dans leurs propres ténèbres et dans les replis des équivoques où elles se complaisent. Les distinctions du bien et du mal seront parfaites, parfaite aussi la règle des mœurs. Il y aura les gens de bien selon le monde, et les gens de bien selon Dieu. On ne vivra plus seulement vie d'homme; après quoi tout serait dit, et, la comédie jouée, l'on s'en irait pourrir dans un magnifique monument à soi ou dans la fosse banale des pauvres. L'idée de l'Éternité, vulgarisée par l'Évangile, aura cours dans le monde et parmi les multitudes de la même manière que les vérités les plus simples de la morale. Elle saisira les âmes de la crainte de mal faire à cause de la survie et de l'inévitable jugement. Elle sera un épouvantail pour les plus emportés ; et, puisque le mal ne peut être vaincu chez les enfants d'Adam, au moins ils ne mourront plus dans leur iniquité, tranquilles et sans repentance. De l'Évangile sortira une mé~ taphysique nouvelle, la plus haute en ses concepts et en ses entités saintes, la plus pleine du Dieu substantiel, la seule vraiment dogmatisante et décisive. Elle ne s'expliquera pas en une langue différente de nos manières communes de dire. Elle n'aura pas ses initiés et ses maîtres-ès-arts. Elle tiendra école pour tout le monde, et les ignorants y viendront beaucoup plus nombreux que les savants et les habiles (i). Elle fera
(i) Voltaire disait de la Religion chrétienne qu'elle était bonne pour les savetiers. Il ne pensait pas à dire une chose aussi vraie et aussi profonde.
des plus petites gens des sages et des philosophes aussi forts que Socrate, Platon, et Aristote, et plus consentants que ne l'ont été ceux-ci dans les vérités nécessaires.
La spiritualité de l'âme, et l'immortelle nature des esprits, la vertu et le vice, le bien agir ou le mal agir en morale, ce que c'est que le devoir et comment on le viole, le libre arbitre et comment on le détourne à des fins perverses, la guerre intestine que nous portons en nous-mêmes et nourrissons des sucs de nos moelles ; cet homme misérable que nous sommes, misérable chair, esprit plus misérable encore ; une dépendance de Dieu absolue et incessante, de laquelle nous sommes avertis par tout ce qu'il y a de caduc (i) en cette vie, et sur quoi nous n'avons pas la main, comme la santé, les biens temporels, les plus chères affections de notre cœur ; la prière toute formée en nous par le sentiment de notre indigence naturelle, et qui nous aide à nous élever un peu « (2) de ces bas vallons» vers Celui de qui nous tenons la respiration et la vie; et par là nous plus près de lui et lui de nous ; je ne sais quoi d'ouvert, d'affectueux, de cordial dans ce commerce nouveau de la créature avec son créateur ; plus de milieux infinis, d'espaces vides et désolés entre Dieu et l'homme (inania régna) ; et de si bas que parte la voix des suppliants, cette voix entendue « de notre Père qui est au Ciel ».
(1) Dieu a deux manières de nous tenir, a dit Bossuet, par se? commandements et par les événements.
(2) (Corneille), Imitation de Jésus-Christ.
Quoi de plus, et qui serve mieux à faire les gens de bien de toute pièce, les consciences délicates, pudiques et au besoin intrépides? Un Dieu qui veut qu'on le craigne toujours et psrtout, non pas d'une crainte pusillanime et rampante jusqu'à ne pas oser remuer devant lui. mais d'une crainte révérencieuse et filiale, qui nous laisse à nous-mêmes et à nos allures naturelles, ainsi qu'il en va du gouvernement domestique d'un bon père et de la facile sujétion de ceux qui subsistent o^e son abondance et de ses largesses.
Voici venir les temps où de toutes les qualités essentielles de la divinité, la plus simple, la plus facilement compréhensible et la plus aimable, à savoir la qualité de Père, prévaudra dans les esprits et les cœurs, et tournera les hommes à une adoration de l'Être souverain pleine de confiance et d'amour. « Notre Père, qui êtes aux Cieux » . Le Dieu des pauvres et des riches, des petits et des grands, des illettrés et des lettrés, du Grec et du Barbare, va prendre possession de ce monde, et y établir son équitable et pacifique Empire. Les Philosophes ne seront plus les seuls à s'élever jusqu'à lui par un eflort de génie et à atteindre par la pointe de l'esprit le premier intelligible, l'Être des Êtres, l'objet suprême de la métaphysique. Ceux du petit peuple iront à lui sans s'échauffer la cervelle, et sans tant faire les subtils : et cela par la foi simple au Christ, au Dieu fait-homme. C'est lui qui sera venu à eux en leur chair mortelle, et qui se sera abaissé à eux par ce prodige d'amour et de compassion, transportant
sur lui, ainsi que cela est reçu dans cette nouvelle et populaire théologie, les péchés, les maux, (i) les langueurs et les accablements de tous, payant de son sang pour tous, mais avec une préférence marquée pour les petits et les plus chargés. Ils auront en lui, en « cet homme de la boutique » comme l'appelle Bossuet, un compagnon de métier, un exemplaire de pauvreté originelle, irrémédiable, toujours plaintive, de dureté sous le faix, d'obéissance jusqu'à la mort au Père des hommes, au dispensateur souverain des biens et des maux. Ils porteront moins impatiemment leur croix, voyant avec quelle douceur le fils du charpentier Joseph a porté la sienne. Il sera leur Dieu, étant né comme eux sur la paille, comme eux ayant commencé de vagir à l'air du matin, faible et nécessiteux autant que les plus faibles et que les plus nécessiteux de ce monde.
O prodige vraiment unique de l'Incarnation ! Le Christ, pour nous avoir plus près de lui, s'est fait l'un de nous et le moindre d'entre nous. Et afin que sa divinité ne perdît rien à ce commerce, pour ainsi parler, d'homme à homme, il s'est glorifié dans l'Eucharistie, élevant ainsi notre foi à des hauteurs mystiques où elle est comme perdue, et où elle ne laisse plus rien à imaginer à l'esprit humain touchant l'Etre de Dieu et ses rapports immédiats avec nous. Toute métaphysique se
(i) Qui salvasti mundum languidum (Hymne de l'Avent à Rome). Quoi de plus naïf et de plus parlant à notre humanité misérable, à notre corps et à notre âme, que ce mundum languidum ? Telle est bien la race d'Adam ; tel le genre humain « ce grand malade » de Bossuet.
NOËL. LE JOUR DE l'àN. 49
consomme dans l'Eucharistie ; toute Théodicée y a son terme et s'y épuise, (i) Quoi proposer à l'esprit humain qui l'introduise davantage à Dieu et au Saint des Saints, si ce n'est « la présence réelle ? » En raisonner n'a pas de fin ; y croire met tout en repos, le sens, l'intelligence et le cœur.
N'est-ce pas là le monde nouveau substitué au monde ancien, l'homme nouveau au vieil homme ! « Antiqua ne intueamini ; ecce egofacio nova, et nunc orientur. » C'est par ces triomphantes paroles que l'Église prélude à la fête de la Naissance du Sauveur. Leur appropriation aux offices de Noël éclate aux yeux et aux oreilles : c'est le commencement de ces chants de joie qui vont retentir sous les voûtes de nos églises et par tout le monde catholique. La popularité, qui fait le caractère essentiel de notre Liturgie catholique, se manifeste en chacun de ces versets des vêpres de la veille de Noël ; et il semble que ce latin se soit tout exprès exténué pour descendre à la multitude des croyants. Écoutez-les le psalmodiant ; ils l'entendent non pas grammaticalement,
(i) Nobiscuriositale opus non est post Christum Jesum, nec inquisitione post Evangelium. Hoc enim. prius credimus non esse quod ultra crcdere debeamus (Tertullien). La curiosité ne nous est plus nécessaire après le Christ non plus que la recherche du vrai après l'Evangile. Car ce que nous croyons en premier c'est qu'il n'y a rien au delà que nous devions croire.
5° l\ maison et l'église.
mais parles choses qu'il dit à leur foi. Ce Levate capita vestra , quoniam appropinquat Redemptio vestra (ij, n'est-il pas intelligible à l'enthousiasme seul et indépendamment de la version française? Il n'y a, pour se convaincre de la chose, qu'à observer l'air dévotieux et touché de ces petites gens qui viennent dans nos églises aux jours de grandes solennités, et qui soutiennent tant bien que mal le chant ou le simple récitatif de la Maîtrise. Fénelon en a fait la remarque pour ceux de son temps. Hélas, le bon archevêque de Cambrai n'aurait plus de nos jours tant sujet d'être édifié par « ses bonnes femmes » assistant aux offices de son église cathédrale de Cambrai ! Nos grand'mères et nos mères étaient encore de ces croyantes simplettes sur lesquelles s'est levée l'aurore du Concordat et de la liberté religieuse: et c'est principalement de cette renaissance de la foi nationale que je me porte témoin.
L'Hymne de ces vêpres de la veille de Noël (Missum Redemptorem polo) est d'une grande beauté. Je ne sais qui l'a composée ; mais elle trahit la main d'un maître en ces odes sacrées. Est-il rien qui convienne plus avec les naïves croyances des multitudes que le contraste aimable de l'originelle dignité du Dieu-fait Homme et de ses abaissements volontaires > C'est l'Incarnation elle-même dont les mystiques obscurités sont développées et mises au plus près des sens des moins théologiens de ce monde ; outre que l'égalité par la chair et par les maux de la
(i) Levez vos tètes, parce que votre Rédemption est proche.
débile enfance y est affirmée avec une force doctrinale et une grâce tout à fait céleste. Cela contente notre latinité de collège, c'est trop peu dire, mais toute la tendresse de ce christianisme commencé en nous par nos mères, et achevé per nos docteurs en religion. Je citerai les plus beaux traits de ce chant d'allégresse triomphante.
Rerum creator omnium Servile corpus induit...
Quod antè mundi tempora Verbum Patris prodit sinu, Obnoxius nun: tempori Mortalis infans nascitur..,
Fœno cubare susiinet, Prœsepe non horret Deus, Et indulget lactis cibo, Cibus perennis Cœlitum.
Quœ cardines mundi rotant, Manus liguntur fasciis, Imbellis et p'.orans jacet Ut nos jacentes erigat.
Judex futuri sœculi
Nunc blandus ad cunas vocal (i).
(i) Le Créateur de tout être, prend un corps d'esclave.
1- Verbe qui nait avant tous les temps du sein de son Père, s'assujettit aujourd'hui au temps ; il naît enfant sujet à la mort.
Il est Dieu, et il souffre d'être couché sur du foin; il n'a pas horreur d'une crèche ; et il consent à être nourri de lait Celui qui est la nourriture éternelle des Anges.
Ces mains qui font rouler sur ses gonds la machine du monde sont enveloppées de langes ; faible et pleurant il gît à terre pour nous en relever!
Celui qui doit un jour juger le monde nous invite maintenant avec bonté à venir à son berceau.
Je m'explique encore par le tempérament des gens qu'ils ont, comme ils disent, « réfractaire au surnaturel, » leur peu d'ouverture aux vérités révélées et au principe même de ces vérités, à l'Incarnation du fils de Dieu. Mais qu'ils ne sentent pas, étant des hommes, ce qui parle délicieusement à leur humanité dans cette misérable naissance de l' Enfant-Jésus, dans cette venue au monde d'un petit pauvre à qui tout manque des choses de la maison, et même de quoi subvenir à cette nudité, cela excède le dédain du surnaturel et l'horreur préconçue de tout idéal religieux. Cela marque une dureté de sens qui n'est pas de la nature humaine ; et quand le Christ ne serait conforme à nous que par sa chair sujette à la souffrance, sentir cela et y compatir en homme induirait les plus secs et les plus hautains à se rapetisser eux-mêmes jusqu'à ce Dieu gisant sur la paille d'une étable pour nous relever de terre. Non pas que le sentiment tout seul fasse la croyance et impose à notre raison le Dogme de l'Incarnation : mais il n'y aide pas peu en inclinant notre cœur vers un surnaturel en soi si humain, et duquel il n'est pas trop étourdi. Quel Dieu est plus le nôtre que le Dieu fait homme ? Qui est plus semblable à nous que le Christ ? Et quel mystère nous est plus accessible dans sa divine hauteur que le mystère de l'Incarnation auquel nous venons gagnés par cet attrait de ressemblance et par ce touchant rapport d'humanité. Jésus Deus noster, est-il dit aux Litanies de Jésus. Cela sent sa consanguinité autant que le comporte la très pure génération du Christ comparée aux
bassesses de notre naissance charnelle. Est-ce que je ne lis pas ceci dans St Augustin au Chap. XII de son Manuel? Voici ce que dans l'excès de sa foi en l'humanité de Jésus-Christ, il dit de cette humanité sainte : « Car enfin, ô Jésus, mon seul Dieu et mon Seigneur, « dont les douceurs, les bontés, la clémence sont inef- « fables, vous avez en vous-même une portion de notre « propre sang et de notre propre chair. J'espère donc « reposer un jour où règne déjà une portion de ma « propre substance, de mon propre sang. J'espère « quelque jour avoir part à la gloire dont jouit déjà une « portion de ma propre chair. Tout pécheur que je suis, « j'espère d'être un jour réuni à cette portion de ma « propre substance ; cette même substance le demande, « quoique mes péchés m'en rendent indigne. » N'est-ce pas que cette théologie enthousiaste n'aide pas peu l'esprit humain à porter, sans que cela l'étonné et l'accable par trop, tout le surnaturel de l'Incarnation?
« Ce Dieu qui n'a pris chair que pour nous rendre heureux. » (Corneille. Imit. deJ.-C. Liv. II).