‹ La maison de l'EgliseChapitre 9 sur 50 · LES TROIS MESSES. — D OU PROCEDE L ART CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

LES TROIS MESSES. — D OU PROCEDE L ART CATHOLIQUE

Les trois messes de Noël, celle de Minuit, celle de l'Aurore et celle du Jour ont été instituées par l'Église comme pour nous marquer les trois moments principaux de la Nativité, et le cours naturel et mystique des choses : sainte et ravissante trilogie traitée depuis par les maîtres de l'art chrétien en tant de manières naïves et populaires, avec un éclat de la gloire des cieux. La liturgie non plus n'est pas au-dessous des merveilles de la nuit bienheureuse. Tout y a été ordonné conformément au narré de l'Évangile, afin d'occuper nos esprits de la divine économie de notre salut. L'imagination y a autant de part que la foi. Le naturel, le mystique, tout est peint comme il est, tout est chanté au moyen des mêmes paroles et des mêmes traits de la Sainte Écriture. Le même rituel dans les trois messes nous représente les circonstances communes de la nuit bienheureuse, nous initie au mystère de la Nativité, et nous en développe les grandeurs théologales. A cette heure de la nuit, une Vierge enfante au grand étonnement de la Nature. Les cieux eux-mêmes ne s'en taisent point, et ils en marquent leur jubilation à la terre par des chants tombés des nues, dont celle-ci a tressailli.

« Lcetentur cœli, et exsultet terra antè faciem Domini, « quia venit (i). » (Rome. Offert. Messe de Minuit).

Ce quia venit, à l'entendre humainement, est d'un naturel qui saisit : « Il est venu». Nous disons cela d'un enfant né chez nous, après ce travail, cette attente et ces angoisses que vous savez, et dans ces ignominies de la chair et du sang, infligées à nous autres les infectés du péché originel. Voici l'étable de Bethléem ; voici la crèche où le plus dénué et le plus pur des enfants des hommes dort son premier sommeil. Sa sainte Mère est là qui l'y a couché, après l'avoir enveloppé de langes comme nos mères l'ont fait pour nous ; et Saint Joseph est près d'elle, Saint Joseph, le père adoptif de Jésus, et qui l'appellera son fils. Il le contemple avec complaisance, et déjà il adore dans son cœur le bel enfant au regard divin, le Roi des cieux, que des pâtres, les chéiifs courtisans ! viennent visiter sur cette paille d'une étable. Ici tout est grossier, et des choses de ce monde les plus viles, jusqu'à ces bêtes qui liées à leurs mangeoires (plena ad prœsepia, a dit le poëte païen) échauffent de leur tiède haleine ce lieu misérable. Gloire au Dieu des pauvres ! C'est ce que l'Église chante ou psalmodie joveusement avec « tout le peuple » à la messe de Minuit et aux messes de V Aurore et du Jour. Elle nourrit et elle renforce ce chœur universel de tous les traiis de la poésie Hébraïque afférents à la venue du Messie, et des plus beaux motifs (le mot est juste ici)

(i) Que les cieux se réjouissent et que la terre exulte d'allégresse devant la face du Seigneur, parce qu'il est venu.

empruntés aux symphonies sacrées du Roi David (i) JubilateDeo omnis terra ; servite Domino in lœtitià. (Ps. 99). C^est du génie Hiératique de l'Église que procède le grand Art catholique. La chose éclate aux yeux dans l'architecture et la peinture. C'est au Sanctuaire, parmi les pompes mystiques de l'Eglise, dans les adorations naïves des multitudes, et les prières montant au ciel avec les fumées de l'encens, c'est au lieu même où réside le Verbe fait chair qu'a pris naissance l'idéal souverain des Vierges et des Enfants-Jésus peints par les maîtres de l'art catholique. Ces sujets divins diffèrent entre eux par la manière et la touche du peintre : ils se ressentent des temps qui les ont vu paraître, et ils en portent la marque; ici naïfs et rudes comme était la foi de ces âges, là d'une beauté et d'une perfection qui nous dénoncent l'effort suprême du génie : ineffables transfigurations de la nature humaine où quelque chose de la face du Très-Haut luit à nos yeux mortels ! Mais la sainteté des personnes prédomine en tous ces chefsd'œuvre. La Vierge y est la plus pure des femmes. Le paganisme et les sens n'ont rien à faire dans la contemplation de cette virginale beauté qui est comme apparue à un Raphaël. L'art chrétien s'est partout adonné à peindre la Mère du Christ, la Servante du Seigneur, la Dame de la salutation Angélique, (2) la Rose mystique des Litanies (Rosa mystica); et il n'a jamais fait assez

(i) Chantez à Dieu, toute terre ; servez Dieu dans la joie. (2) Cette Princesse, comme l'appelle Bossuet (Sermons sur la sainte Vierge).

pour rendre sensible à la foi cette maternité irrépréhensible et immaculée.

lien est de même de l' Enfant-Jésus, duquel tant de peintres ont tiré le portrait d'après les Evangiles et conformément à la tradition de l'Église. Combien d'images vivantes du divin Enfant n'avons-nous pas de la main des maîtres ! Quel charme d'humanité dans ces tendres commencements de l'homme! Quel éclat céleste perce à travers le voile de cette chair mortelle, et déclare le Dieu 1 Ils lui ont donné, je ne sais par quel prodige du génie ou par quelle vision de la foi, un regard tout ensemble fulgurant et doux, menaçant et plein de miséricorde. Contemplez le groupe de la Madone de Saint Sixte et de l' Enfant-Jésus qu'elle porte entre ses bras. Quels regards, ceux de la mère et ceux du fils! N'estce point la vierge terrible (virgo tremenda), celle du dernier jugement, la vierge courroucée contre les méchants ? N'est-ce pas déjà dans le Dieu Enfant le juge qui chasse les maudits de devant sa face ? discedite à me maledicti(i). Cette lumière du beau, venue de la Grèce païenne, et qui s'est levée sur les temps de la Renaissance, n'a pas prévalu, autant qu'on l'a dit, contre la traduion et les dogmes catholiques : elle n'a point fait Michel- Ange et Raphaël; cela, c'est en dire trop. Tous deux, ils sont des enfants de l'Église, des baptisés et des catéchisés. Ils ont bu aux mêmes sources que Dante, leur grand ancêtre. Ils ont cru au même Paradis, au

(') Retirez-vous de moi, maudits.

même Purgatoire, au même Enfer. Le même lait théologique a nourri ces croyants au Christ Rédempteur. La Grèce d'Homère, de Phidias et d'Apelle n'a été que la seconde institutrice de ces Catholiques de race, pourvus dès en naissant de toute leur vigueur créatrice. L'art grec les a enflammés et réglés par la perfection, elle aussi idéale et quasi divine, de ses exemplaires. Mais ils n'ont rien aliéné de leur génie chrétien. L'imitation ne les a point captivés. Ils sont restés eux-mêmes, peintres, sculpteurs, architectes dans la foi et l'unité catholiques. Ils ont les uns et les autres glorifié avec l'Eglise universelle le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

L'Enfant-Jésus, le Rédempteur né à Bethléem, Celui dont l'Eglise chante la venue dans les trois messes de Noël, est bien l'exemplaire éternel des Enfants-Jésus de Raphaël. C'est un enfant au maillot, un petit pauvre que le besoin fait crier. Mais cette face charmante, où commence à rayonner la beauté de l'adulte, ces linéamens qui se montrent de l'homme fait et tout à l'heure achevé en force et en sagesse, en un mot ce naturel tranquille des deux personnes, du Dieu et de l'homme, dans leur union ineffable, de qui est-il sinon de Celui que l'Eglise appelle dans son Introït de la messe de l'Aurore, l'Admirable, le Conseiller, Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix (Admirabilis, Consiliarius, Deus, Fortis , Pater futur i sœculi , Princeps paris)? L'idéal théologique n'est absent d'aucun des chefsd'œuvre de l'art chrétien ; il est l'âme de ces compositions sacrées, des excellentes, des médiocres, des

grossières. Partout le dogme commande à l'imagination et dirige la main des artistes, à peine pour eux de tomber dans des anachronismes, et de manquer à ia tradition évangélique. Je parle des peintres et du Prince des iconographes, de Raphaël. Il y a aussi les peintres de la plume dans les choses saintes. Eux aussi ils ont leur manière magistrale et inimitable. Arrêtez-vous à ce portrait de l'Enfant-Jésus par Bossuet :

« Aimable enfant! heureux ceux qui vous ont vu hors « de vos langes développer vos bras, étendre vos petites « mains, caresser votre Sainte-Mère et le saint vieillard « qui vous avait adopté, ou à qui plutôt vous vous « étiez donné pour fils ; faire, soutenu de lui, vos pre- « miers pas ; dénouer votre langue, et bégayer les lou- « anges de Dieu votre Père ! Je vous adore, cher Enfant, « dans tous les progrès de votre âge, soit que par vos « cris enfantins vous appeliez celle qui vous nourrissait, « soit que vous reposiez sur son sein et entre ses bras. « J'adore votre silence : mais commencez, il est temps « de faire entendre votre voix. Qui me donnera la grâce « de recueillir votre première parole? Tout en vous « était plein de grâce ; et, n'eussiez-vous fait que « demander votre nourriture, j'adore les nécessités où « vous vous mettiez pour nous. La grâce de Dieu est « en vous, et je la veux ramasser de toutes vos actions. «. Encore un coup, faites-moi enfant en simplicité et en « innocence. »

N'est-ce pas que c'est du Raphaël du xvue siècle ? Et que dirons-nous des Poussin, des Le Brun, et des Mi-

gnard ? Nous avons de ce dernier une Circoncision (la gravure en est magnifique) dans laquelle figure ceux de la Sainte Famille, les assistants du divin Circoncis, Marie et le vieillard Siméon, qui chante son ruine Dimittïs. Mettez-vous bien en face de l'Enfant-Jésus, et l'osez regarder dans les yeux. Si le Fils consubstantiel au Père n'est pas tout entier dans ces yeux où paraît l'empire uni à la douceur, quel est donc cet enfant ? Et quel père lui assigner parmi le commun des mortels ? De même qu'il y a en morale un sommet à atteindre qui est Dieu, ainsi dans l'art.

Où le divin ne rayonne pas comme au Thabor, il n'y a pas d'art religieux ; et il faut nous rabattre à une perfection d'atelier.

La Messe de l'aurore ou seconde Messe nous raconte par l'ordonnance conforme de ses parties l'arrivée matinale des Bergers à la crèche et « comment ces bonnes gens passèrent à Bethléem pour voir ce qui y était arrivé, et ce que le Seigneur leur avait fait connaître, » (i) « Transferamus usquè Bethléem, et videamus hoc Verbum quod factum est. » La concordance se fait comme d'elle-même entre les choses annoncées par les prophètes et celles narrées par les Évangélistes. Nous saluons dans cet Introït la belle aurore de Noël, la même qui nous est annoncée par les prophètes, et qui se lèvera sur les ténèbres du vieux monde, la même aussi qui illumine de ses clartés le ciel de Judée, et ces

(0 Passons à Bethléem et voyons ce Verbe qui a été fait.

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pâtres et leurs troupeaux, (i) Populus qui ambulabat in tenebris vidit lucem magnam. Quel enfant chrétien, au temps de sa foi naïve et pure, n'a pas songé de cette aurore de Noël, de cette visite des bergers, et des adorations de ces rustiques, les premiers croyants au Messie? Certes l'imagination, amie du merveilleux et des légendes, intervient fort dans la religion enseignée, et donne à tout vie et figure. Elle va de primesaut au réel, au concret. Mais qu'il faut subtiliser sur les espèces théologiques pour distinguer chez l'enfant l'imagination d'avec le cœur ! Les deux ne font qu'un chez ces petits croyants. Ils croient parce qu'ils imaginent ce qu'ils croient et qu'ils le mettent tout près de leur sens. Leur tendre cœur, qui est sans mouvement pour le pur idéal, vient de lui-même aux réalités saintes de la tradition religieuse. Il aime ce qu'on lui représente vivant, dans sa grâce naturelle ou dans son infirmité touchante ; et, sans être plus théologien que cela, il adore l'Enfant Jésus dans sa crèche. A vrai dire, notre christianisme serait sans commencements s'il n'avait pas ceux-là ; et c'est de ce bas degré de notre misère naturelle, à laquelle le Christ a bien voulu descendre, que nous nous sommes élevés par après aux mystiques sublimités de l'Incarnation. Cet enfant, nu et vagissant, pauvrement né et qui grelotte à l'air du matin (il en naît tant d'autres aussi à plaindre que lui !) m'est nécessaire pour entendre dogmatiquement et recevoir en ma créance

(i) Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière.

un Dieu fait homme, le Christ Rédempteur. Les Évangiles ne font pas que charmer mon esprit par la simplicité, unique au monde, des récits et par l'admirable candeur des historiens de Jésus. Ils me catéchisent, et ils me persuadent du surnaturel.

C'est bien sur les pauvres et par une préférence marquée de Dieu que se lève cette aurore dont les premiers feux éclairent la chaumière de Bethléem. L'Église nous le signifie clairement par ce verset du Graduel où il semble que la bonté de Dieu ne se contient plus, et qu'elle est tout près de s'épancher sur les plus souffrants de ce monde. Laudate cœli, et exsulta, terra, quia consolatus est Dominus populum suum, etpauperum suorum miser ebitur (i). Quel est ce Dieu qui appelle siens les pauvres de la terre, et tous ceux dont le col ploie sous le trop de charge? Le Dieu Très Bon et Très Grand de la philosophie païenne n'approche pas de lui, même par ces deux attributs excellents ; il n'est même pas nominalement son égal. Le Deus Optimus, Maximus, est grand d'une grandeur abstraite et solitaire qui ne daigne pas s'abaisser à si petit que moi ; il n'a de rapport, ni éloi-

(i) Cieux, louez terre, tressaille d'allégresse, parce Que le Seigneur a consolé son peuple, et qu'il aura pitié de ses pauvres.

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gné, ni prochain, avec l'homme. De même il est bon d une bonté si universelle et si indépendante que, pour trop s'étendre à la généralité des hommes, elle se désintéresse de ma personne et de la vôtre. Il est le Dieu de mon intelligence ; il n'est pas le Dieu de mon cœur. Je le conçois moyennant un grand eflbrt de ma pensée ; mais il ne se rend pas adorable à mon cœur où je sens qu'il ne réside pas, et que rien n'est remué par lui. Que me fait à moi misérable une religion d'école qui n'a pas de pitié démon individu proprement dit, de ce corps sujet à la douleur et à la mort, de ces membres dont je reçois la loi au lieu de la leur faire, de ces passions, violentes ou médiocres, mais toujours maîtresses? Que me fait une religion qui ne m'est pas compatissante et à chaque moment redressante? Ni mes maux, ni ma conduite ne la regardent; et je me passe bien de cette discipline qui n'en est pas une, de cet abstrait insensible. Le Dieu qui me convient, non parce qu'il est de mon choix, mais parce que, s'il eût été à imaginer, la nature humaine n'aurait su l'imaginer meilleur, c'est le Dieu de l'Incarnation, le Dieu fait homme. Lui il est vraiment le Dieu Très Grandet Très Bon, grand jusqu'à s'abaisser à ma poussière, et me donner la main pour m'en relever ; bon jusqu'à se faire mon semblable par la chair, et prendre mes iniquités à sa charge. Il s'est apetissé afin de se proportionner à l'homme que je suis ; il s'est anéanti pour être plus près de mon néant. Il a subi le tourment de la mort (tormentum mortis) afin que celle-ci me fût

moins amère, et que toute puissance lui fût ôtée et sur mon corps qui était de son domaine, et sur mon esprit qui n'en est pas.

« Je suis un ver de terre, un chétif misérable, « Sur qui jamais tes yeux ne devraient s'abaisser,

« Plus pauvre encor, plus méprisable « Qu'il n'est en mon pouvoir de dire et de penser.

« C'est toi dont la bonté jusqu'à nous se ravale,

« Qui, tout juste et tout saint, peux tout et donnes tout,

« Et de qui la main libérale « Remplit cet univers de l'un à l'autre bout.

« Tu n'en exceptes rien que l'âme pécheresse « Que tu rends toute vide à sa fragilité,

« Et que ton ire vengeresse « Punit dès ici-bas par cette inanité !

« Daigne te souvenir de tes bontés premières ;

« Toi qui veux que la terre et les cieux en soient pleins ;

« Et remplis-moi de tes lumières, « Pour ne point laisser vide une œuvre de tes mains.

« Ne laisse point mon âme impuissante et languide « Dans la stérilité que le crime produit,

« Et telle qu'une terre aride « Qui, n'ayant aucune eau, ne peut rendre aucun fruit.

« Daigne, Seigneur tout bon, daigne m'apprendre à vivre « Sous les ordres sacrés de ta divine loi,

« Et quelle route il me faut suivre « Pour marcher comme il faut humblement devant toi.

« Tu peux seul m'inspirer ta sagesse profonde, « Toi qui me connaissais avant que m'animer,

« Et me vis avant que le monde ~ Sortît de ce néant dont tu le sus former.

(Corneille, Imitation de Jésus-Christ, Liv. III, ch. tu.)

Voilà le Dieu vraiment grand et vraiment bon, le Dieu qui de lui-même vient à moi, et duquel je n'ai point à faire l'effort transcendant de m'approcher. Il n'est plus distant de moi d'une distance infinie ; je veux dire qu'il n'est plus pour moi une entité, toujours fuyante, de la métaphysique ; et je ne m'épuise plus à la vouloir atteindre dans ses propriétés essentielles. Il a lui-même établi le seul rapport possible et désirable par lequel je le touche, sans être consumé par ce feu dévorant, à savoir, un rapport d'humanité. Tant de bonté m'épouvante; tant de condescendance me ferait craindre pour la majesté de ce Dieu, et que ma foi en l'Incarnation n'allât à dégrader le Saint des Saints. Oui, si l'amour dont Dieu a aimé le monde ne convenait pas avec la qualité de Père des hommes, et n'égalait pas en excellence et en immensité les autres attributs de l'Être divin. Le Dieu fait homme n'est point un Dieu déchu. Tout diminué qu'il paraît à mes sens sous cette forme d'esclave (semetipsum exinanivit ad formam servi, Saint Paul,), il n'a pas cessé d'être « Dieu de Dieu, et consubstantiel au Père » ; et nonobstant cela, il est mort sur la croix pour tous les hommes. Que le mystère me surpasse, que toute ma métaphysique d'école en demeure confondue, c'est un bien petit inconvénient auprès du malheur affreux de vivre et de mourir sans espérance.

Jusqu'à ce qu'un Dieu plusproche de moi, que dis-je ? plus mon sembable, plus touché de ma misère el plus enclin à y compatir, m'ait été enseigné par de nouveaux docteurs, prêts au témoignage du sang, je m'en tiendrai à T Enfant de Bethléem, au crucifié du Golgotha.

L'Église, qui unit partout le dogme au sentiment, la doctrine au pathétique des choses, a rempli la Messe du jour des grandeurs et des abaissements du Dieu incarné. Elle enfle et elle baisse la voix, selon qu'elle regarde à la divinité ou à l'humanité de l'Enfant Jésus; elle triomphe ou elle s'humilie avec lui dans ces deux états si dissemblables, et qui, unis l'un à l'autre d'une manière inconcevable, font et soutiennent toute la personne du Christ. Avec saint Paul, dans YÉpître du jour, l'Église récite la perpétuelle et inénarrable généalogie du fils de Dieu, du seul au-dessus des Anges et des Principautés des cieux, auquel Dieu a dit : « Vous êtes mon fils, je vous ai engendré aujourd'hui. » Elle nous parle de « ce premier né introduit de nouveau dans le monde, et que tous les anges de Dieu adorent. » Nous écoutons, dans les abaissements de la foi et dans un silence absolu de la raison, ce que l'apôtre, le théologien de première source, cet enivré du Saint-Esprit, nous explique de la gloire unique du fils, « de ce trône éternel, de cet empire d'équité » auprès duquel toutes les dominations de la terre sont des ombres de la justice civile et sociale, ou des œuvres d'iniquité et de violence. Qu'est-ce que « cette huile de joie » avec laquelle Dieu a sacré ce roi pacifique? » Et ces paroles du psalmiste où l'immutabilité du Dieu créateur est opposée aux change-

ments incessants des créatures, l'Être éternel à toutes ces apparences de l'Être ? A quelles hauteurs des cieux ne nous emporte pas ce saint Paul, cet esprit de feu, ce foudroyé du chemin de Damas ?

A vrai dire nous sommes avec lui au centre du mystère, et comme au sein du divin conseil dans lequel il a été décidé entre les trois Personnes divines que le Fils se revêtirait de notre chair, et qu'il la rachèterait de l'éternelle corruption du tombeau. Le ravissement de l'apôtre n'est pas moindre qu'il ne nous apparaît dans cette épître. Le divin y est tel que le voient les anges et les archanges; il en tombe quelque chose sous la pointe de la foi ; et si l'esprit humain a quelque capacité innée d'atteindre Dieu dans son invisibilité redoutable, et même de se faire des images, pour faibles qu'elles soient, de la gloire du Père, on peut dire qu'il a de quoi se satisfaire avec saint Paul. Cette épître est tout flamme et tout essor vers le Dieu trois fois saint. Elle a été bien choisie par l'Église, et admirablement appropriée à l'Incarnation. Il importe au premier chef à la foi que nons sachions d'où le Christ nous est venu si petit et si féduit en cette chair d'emprunt, de quel Père il est tombé au chétif état d'un enfant d'Adam, quel il était au commencement, in principio, avant les cieux et la terre créés de rien, et ce qu'il est devenu à cause de nous hommes, propter nos homines, (mot d'une propriété si touchante dans le Symbole de Nicée), jusqu'à vouloir vivre de notre vie naturelle, et épuiser dans ses généreux membres toutes les tortures d'une mort san-

glante et ignominieuse. Un tel renversement des choses, un Dieu qui volontairement s'exténue, qui se fait vide, (se se exinanivit, lauxov exevwae^ afin de n'être pas plus que nous ; ce contraste, à peine imaginable, d'une grandeur originelle et inaliénable et d'une bassesse qui imite la nôtre, ce mystère de Y Incarnation, si haut et si grossier, dur à entendre, et délicieux à contempler, l'Église excelle en son rituel aie traiter doctrinalement, et, le dirai-je ! à payer notre foi de bonnes raisons : outre qu'elle ravit nos cœurs par un pathétique tout humain et par des grâces de poésie qui sont de premier ordre dans les lettres saintes et la psalmodie catholique. Notre latinité classique serait mal venue à faire la dédaigneuse sur le sujet des hymnes et des proses de nos Missels. Tout ce qui est vif et approprié par cela même est bon. Il n'y a pas deux espèces de goût, l'un qui se délecte seulement des choses profanes, et l'autre qui n'a de vivacité que pour les sacrées. Ici et là il est le même, j'entends le goût qui s'attache moins aux mots qu'aux choses. Or, dans la liturgie catholique, il n'y a si petit latin qui ne soit plein ou de la substance de la doctrine ou des sucs de la morale ; sans compter que le style dont la plupart des proses et des hymnes sont écrites, a de quoi contenter les humanistes les plus chatouilleux sur la propriété et l'élégance des termes. On reconnaît bien parmi les hymnes celles qui sont de main de maîtres et de versificateurs latins de la bonne roche (i).

(i) Voir la prose de la 3e messe, Votis Pater annuit.

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