‹ La maison de Molière et des grands classiquesChapitre 11 sur 21 · Sarcey · texte numérisé non relu

Sarcey

Le Théâtre de Molière.

santé Toi ne lie du Ma ht de imaginaire. Et que de finesse, avec cela! Quel lact! Quelle habileté diplo-

PuKTRAIT DE RaYMOND PoiSSON ROLE DE CkISPIR .

D'après une peinture de Netscher, gravée par E. Edeiinck. — Estampes.)

matique! Alors même qu'elle pousse la bouffonnerie jusqu'à l'extravagance, lorsque, pour faire pièce aux médecins, elle s'affuble de la robe noire et du bonnet

doctoral, sa résolution ne l'abandonne pas, un seul moment, d'aller droit au but, c'est-à-dire de démasquer les artifices de l'odieuse Béline et la fausse

science des bailleurs de remèdes. C'est une maîtresse femme, en vérité, que cette Toinette là. Et si bonne fille, au fond! Elle ne se donne tant de mouvement, en somme, et ne bataille si fort envers et contre tous que pour servir une cause intéressante : les droits du bon sens et ceux des amoureux.

Telles sont les inoubliables servantes de Molière, tels sont les rôles à jamais classiques, que toute une dynastie d'excellentes diseuses, depuis Madeleine Béjart et M,ie Beauval, dans la troupe de Yllluslre Théâtre, jusqu'à la délicieuse Augustine Broban et à la rieuse Samarv, en passant par les loges de M"ies Quinault cadette, Dangeville, Bellecourt, Devienne, Caroline Dupont \ Mimi Dancourt, Louise et Emilie Contât, ont interprétés, aux Français, avec un art achevé.

Tout en tête de la lignée s'annonce Mlle Beauval, la sémillante Beauval. Elle porte, à l'ordinaire, le cotillon court el la cornette dans le répertoire de la Troupe du Roi. Or, elle n^est pas, comme nous l'avons vu. par le mouvement que se donnent là les soubrettes, elle n'est point des plus mal partagées. M,le Beauval n'avait pas eu de modèle pour leur donner, à la scène (nous parlons des servantes moliéresques), la voix et le geste qui leur convenaient. Elle n'y avait pas réussi du premier jour, elle eut quelque peine à se faire accepter : à force de vouloir plaire, elle avait déplu particulièrement à Louis XÏV.

« Votre mademoiselle de Beauval, disait le grand roi au directeur de la troupe, est insupportable; comme elle a de belles dents, elle veut les montrer et elle rit à tout propos. Congédiez-la; je n'en veux plus. »

1. A soixante et un ans, MUe Dupont jouait encore Dorme et de très piquante façon.

Les Personnages de Molière. 65

Congédier Mllc Beauval, Molière n'en avait nullement l'envie. Or, à ce moment-là. il composait sa pièce du Bourgeois gentilhomme. Il avait affaire avec Nicole, l'impertinente soubrette, et il s'était dit : « Le roi trouve qu'elle rit trop. Eh bien! je la ferai rire encore davantage, j'utiliserai son défaut de sorte qu'il paraisse une qualité, et chacun sera content. » Alors, il inventa le rire de Nicole. Il jeta dans la pièce ce fameux hi ! hi ! dont les cascades sonores sont le triomphe des rieuses sur la scène. L'effet en fut irrésistible, à la représentation. Louis XIV se ravisa et s'empressa de dire à son poète : ««Votre actrice est excellente ! je la garde. »

Elle ne quittera plus la maison ni son emploi, jusqu'au moment éloigné où elle aura à le repasser a M11* Desmares. Celle-ci devait en user encore plus librement que M1,e Beauval. Souvent, au milieu d'une scène, elle interrompait tout à coup l'action pour céder à une folio envie de rire qui la prônait. Mais le public l'aimai l, la gâtait et l'applaudissait dans ses étourderies mêmes.

De MUe Beauval à Augustine Brohan, on avait vu passer, comme nous le signalions tout à l'heure, bien des fines et spirituelles artistes, portant la cornette et le cotillon court. Nul ne posséda à l'égal dé celle-ci — s'accordent à reconnaître les historiens du théâtre — et ne fit mieux applaudir la diction juste, les intonations gouailleuses et comiques, et le geste délibéré, qui conviennent à l'emploi.

Elle était entrée au Théâtre-Français dès sa sortie du Conservatoire. Quand s'était éveillé chez elle le sentiment de la vocation, un ensemble do circonstances favorables aplanissait sa route. Le vent soufflait en poupe à ses désirs, l'n homme d'esprit et de

bb

goût, Arsène Houssaye, tenait les rênes administratives. Elle venait sur les traces d'une mère charmante et célèbre, qu'elle allait continuer autant par la physionomie du talent que par la ressemblance des traits. Favorisée d'un nom que la grâce d'une Suzanne Brohan avait fait chérir, elle apportait, pour sa part, outre les dispositions les plus sémillantes, cette humeur épigrammatique et maligne qui semble animer le talent propre aux soubrettes.

Elle aborda donc en pleine confiance son rôle de début, la Dorine de Tartuffe, le type le plus complet d'un emploi qui se trouvait alors presque sans titulaire. Jouer Dorine à seize ans, c'était engager une partie hasardeuse. Elle s'en tira du mieux qu'il était possible. Au siècle précédent, la Daneourt n'avait-elle pas anticipé de même, avant d'avoir seize ans. sur l'expérience supposée de la Dorine de Molière? Du premier abord, Augustine Brohan avait accusé supérieurement les qualités du genre de personnage et de rôle où elle allait désormais briller : la finesse dans rélocution, la volubilité, l'air malicieux, une aptitude remarquable à lancer le trait, un charme exquis, dit-on, à glisser le mut vit', un jeu naturel et les séductions d'un organe net et vibrant. Chacune de ses nouvelles apparitions consacrait de mieux eu mieux ses titres de comédienne-née. de jolie fille, de femme spirituelle.

Cet esprit et cette vivacité des Brohan, Jeanne Samarv en a été la réincarnation véritable. Elle était entrée à dix-neuf ans aussi dans le rôle de Dorine. L'opinion avait été conquise aussitôt. Son œil vif, ses dents blanches découvertes, sa voix claire, son espièglerie mutine, étaient le ravissement de la salle. Malheureusement, une mort prématurée

Portrait de Coquelin aîné.

Rôle de Mascarille des p, trieuses ridicules

Les Personnages de Molière. 69

était suspendue sur la tète de cette comédienne exquise, Tune de celles dont on peut dire qu'elles sont à elles seules l'enchantement des plus beaux soirs.

Sans avoir la vive allure de ses suivantes, les valets de Molière n'étaient non plus des personnages dédaignables. Dans ses premières pièces, avec les Scapin, les Gros-René, gens de sac et de corde, il avait de trop près suivi les types bouffons de la Commedia deWarte. Cependant, à mesure qu'il perfectionnait son art. l'observateur de génie regardait plus attentivement la société. Il laissa de côté ces créations artificielles et passées de mode; il peignait les gens de service, tels qu'ils se montraient alors. dévoués et mécontents, fidèles el querelleurs, avant leur franc parler devant le maître et sentant bien qu'alors les domestiques étaient aussi de la maison...

Mais que nous sommes loin d'avoir donné une idée suffisante des types et des interprètes en nombre infini qu'ont portés en relief les créations de Molière ! Tous ces personnages caractéristiques, qui nous sont devenus familiers comme des êtres de réalité historique ou plutôt comme des modèles impérissables : Alceste. Pbilinte, Don Juan. Tartuffe; ou les bourgeois Jourdain, Sganarelle, Dandin, Harpagon. Pourceaugnae , M. Dimanche, Orgon, Chrvsale; ou les héros delà livrée comme Mascarille; et, du côté des femmes. Agnès, Henriette. Célimène. Eliante, Elmire, Pbilaminte, voire même Mme Pernelle; tous ces personnages, disions-nous, auraient à être repris un à un jusqu'à notre époque, où le répertoire moliéresque a gardé la place d'honneur au Théâtre- Français. Pour ne citer que ceux-ci : Delaunay dans Horace. Thiron dans Sosie. Dressant dans Don Juan.

~o La Maison de Molière.

Régnier dans Tartuffe, Got dans Sganarelle. Mmo Arnould-Plessv dans Célimène, Reiehemberg dans Agnès, Coquelin dans Mascarille. Madeleine Brohan dans Philaminte, ont laissé des traditions à jamais' vivantes en la eélèbre maison, et qui permettraient d'établir des comparaisons pleines d'intérêt entre ce qu'ils ont enseigné par l'exemple et la manière dont s'y prennent leurs continuateurs, avec la secrète espérance de les égaler par le talent, par le succès.

Page 1