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Les Interprètes de Corneille et de T\acine.
Lorsque, brusquement éveillé par les tendresses du cœur au goût de la poésie, Corneille eut composé,
sur le canevas d'une agréable et personnelle aventure, sa première comédie : Mélite ou les Fausses Lettres, sa chance fut belle. Il avait rencontré, pour la jouer, Mondory lui-même, la grande illustration du Marais; et le succès n'avait pas attendu une seconde expérience.
Cette réussite alla si loin qu'on dut fonder, à Paris, une nouvelle troupe de comédiens, malgré le mérite de celle qui avait suffi jusqu'alors à l'amusement du public. Plein de gratitude pour le directeur du théâtre, qui avait accueilli de si bonne grâce, à ses débuts dans le monde, l'aimable Mélite, il réserva aux artistes du Marais la promesse de ses comédies; et. portant sa reconnaissance au comble, il leur donna la tragique aventure du Ciel. Mondorv et sa troupe eurent la primeur de cette œuvre merveilleuse.
Il en avait été fait grand bruit, dès ayant qu'elle fût affichée. Mondory s'était employé avec tant de diligence et d'adresse à en répandre des nouvelles, que les salons, les ruelles, les gazettes et l'Académie en avaient leurs conversations tout occupées, alors qu'ils en savaient à peine le sujet. On avait eu connaissance vaguement qu'il y aurait là un furieux combat entre l'amour et le devoir, que l'action se passait sous le ciel de Caslille, c'est-à-dire au pays des exploits chevaleresques, que tout y respirait la
Corneille (1606-1684). Racine (1639-1699).
grandeur et l'héroïsme. C'était plus qu'il n'en fallait pour provoquer une extrême curiosité.
Jamais on ne vit une telle affluence aux alentours de la rue Vieille du-Temple. Mondory n'avaitrien négligé pour que la beauté des costumes, l'exactitude de la mise en scène et l'excellence des artistes donnassent au drame tout le relief possible. Et. dans la distribution, aurait-il pu mieux choisir que de promettre à Rodrigue la chaleur de sa voix pénétrante et sonore?
On l'a reconnu et acclamé tout à l'heure, l'illustre Mondory, lorsque, le feutre bas — son feutre noir magnifiquement empanaché de plumes, — les mains gantées de blanc, il est venu prononcer le compli-
ment d'usage. Il a fort bonne mine, en vérité, sous son justaucorps à fraise plate, à manches bouffantes, avantageant au mieux une taille qui n'est pas imposante, mais est parfaitement prise. Quinze cents personnes debout, au parterre, sur les dalles recouvrant l'ancien jeu de paume, et les gentilshommes incroyablement pressés dans les loges, ont écouté avec une attention profonde le préambule dont il les a régalés, comme orateur de la troupe. Voici le morceau, en sa saveur originale.
Très honorés seigneurs
et respectables citadins,
Il nous est bien doux de saisir cette circonstance pour louer de la meilleure façon l'empressement assidu avec lequel vous daignez fréquenter nos chambrées, empressement que rien n'égale, sinon le bon goût et la loyale équité qui président à vos appréciations. Cette reconnaissance est bien glorieuse, puisqu'il est impossible de constater que nous vous avons les plus grandes obligations sans publier en même temps que vous nous avez assez estimés pour accepter que nous vous en eussions. La séance d'aujourd'hui a pour but de vous offrir une nouveauté inédite et intitulée Le Ciel, de Pierre Corneille, dont vous avez assez favorablement accueilli déjà diverses œuvres entr'autres Mélite, La Suivante, Médée, et cette Illusion comique, par vous naguère tant applaudie. Nous osons espérer que cette nouvelle production du jeune poète normand ne vous semblera pas indigne de ses aînées. Veuillez donc l'écouter avec indulgence, et, si elle vous donne autant de satisfaction que nous employons de zèle à vous l'offrir, nous y trouverons une récompense assez convenable à nos mérites, ainsi qu'une nouvelle occasion d'affirmer combien nous sommes heureux d'être, Très honorés seigneurs et respectables citadins,
Vos très humbles, très obligés et très obéissants serviteurs.
Il en parlait sciemment : car il eut bonne part dans
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la représentation des pièces antérieures, clans Mèdèe, par exemple, où il avait créé Jason.
Si .j'en crois le récit d'un moderne qui supposait avoir vu, de ses yeux vu. le spectacle de cette aprèsmidi decembrale de 1636 et le contait vraiment comme s'il s'était déroule sous ses yeux, 3Iile Yilliers avait grand air dans Chimène; elle portait, pour la
La Tbadi ïiii.n. — Les Plaideurs. a< ri m.
Le souffleur a Petit-Jean. — Peste de l'avocat!
circonstance, la tenue de gala des portraits d'Anne d'Autriche: chevelure crêper* et bouffante, rehaussée d'une aigrette, corsage rond et court laissant la gorge
à découvert: large fraise développée en éventail derrière les épaules nues et dégageant la Sveltesse du cou orné d'un collier de perles: double jupe à queue, dont les plis superbes n'empêchaient pas d'apercevoir deux minuscules souliers à talons très élevés. Près d'elle, la Beauchàteau. qui doit traduire les sentiments de l'infante, ne plaît pas moins sous ses brillants atours: l'une et l'autre, avant d'avoir desserré les lèvres, ont conquis déjà l'amour du public.
C'est bien pour faire jouer M11* de Beauchàteau que Corneille a introduit dans Le Cid, qui n'en avait pas besoin, le personnage accessoire de Dona Urriaque.
L'attaque d'apoplexie dont fut frappé Mondory, une après-dînée qu'il représentait avec trop de feu le personnage d'Hérode, dans la Mariamne de Tristan, l'obligea bientôt à abandonner Rodrigue : car, s'il n'en mourut point sur-le-champ, comme l'a prétendu Saint-Evremond, il resta paralysé d'une partie du corps, et les émotions de la soirée lurent perdues pour lui comme il fut perdu pour elles. On ignore le nom de Facteur qui le remplaça; il est connu, toutefois, que le sieur de Beauchàteau personnifiait le héros de Castille en Tan 1663, dans la célèbre salle de la rue Mauconseil. Et Molière, qui railla les airs souriants et doucereux de sa femme, là où ils n'avaient pas lieu de se montrer, ne l'épargna pas non plus sur le ton creux et emphatique dont il débitait les stances du Cid.
Etait-ce d'Orgemont — l'acteur auquel échut la double chance, heureuse ou non, d'épouser la veuve de Turlupin et de succéder à Mondory comme créateur de la troupe du Marais, vers la fin de 1636, — était-ce d'Orgemont qui créa d'original la sévère figure de don Diègue ? Quelques-uns l'affirmèrent, sans autres preuves que des suppositions. Il est plus assuré que Baron le père s'en chargea par la suite, alors qu'il eut émigré, — ainsi que Le Noir, Villiers et sa femme, — dans la troupe rivale, et que ce rôle lui fut néfaste. L'aventure est consignée dans les mémoires du temps. Ce Baron avait les mouvements heurtés et brusques. Il s'agitait, parfois, se démenait, gesticulait à laisser croire qu'il était dénué de sens commun. Comme il marchait avec trop de vio-
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lence. il s'embarrassa dans son épée et en reçut au pied une blessure, qui s'envenima. La gangrène s'y mit. Il refusa de subir l'amputation : « Non. non. disait-il. un roi de théâtre comme moi se ferait huer avec une jambe de bois, o Sans avoir autant de mérites, il ne possédait guère moins d'amour-propre
La Ti; \!.i nn\. f ,> Cîd, a < il 1 . SC. V.
1» \ Dibgoe. — Rodrigue, as-tu du cœur?
que son illustre tils. à qui les avantages physiques, dont l'avait paie la nature, une grande intelligence, un travail assidu, un jeu noble et simple, avaient valu tant d'applaudissements qu'il en avait conçu une estime de soi prodigieuse et se surpassait à César. Le Cid occasionna plusieurs mésaventures tragiques ou plaisantes à la dynastie des Baron. Celui qu'on appela le Roscius du xvn siècle, l'honneur du cothurne français, prolongea au delà des limites ordinaires sa carrière dramatique. A soixante-seize ans ne tint-il pas encore, dans la tragédie de Vences!as,de Rotrou. le rôle bouillant de Ladislas .' Or, il devait
exprimer les ardeurs de Rodrigue et s'était jeté aux o-euoux de Gélimène. L'imprudent! Il faillit y rester. Accablé par l'âge, il lui fallut, pour se relever, le secours de deux personnes, et un rire général éclata dans la salle, lorsqu'il prononça ces vers :
Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées La valeur nattend pas le nombre des années.
Mais il avait une trop haute opinion de lui-même
La Tradition. — Le Menteur, acte ier, se v.
Dorawte. — Comme à mes chers amis je veux tout vous conter.
pour ne pas opposer une bonne contenance aux railleries de la foule. 11 répéta le distique d'une voix plus ferme encore, en affectant d'appuyer sur le premier hémistiche; et le public, se souvenant de ses triomphes passés, cessa de rire et l'applaudit chaleureusement.
Le même Michel Baron, dans l'âge avancé où il persistait à remplir les emplois de jeunes premiers et de héros fringants, obligea les spectateurs à plus d'une comparaison fâcheuse entre l'imaginaire et le
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réel. Il détenait encore, en mars 1724, le personnage du frivole Dorante dans Le Menteur, et Ton ne pouvait s'empêcher de sourire lorsque, paraissant craindre de donner, en sa personne, l'impression d'un étourdi, d'un écervelé sans aucune expérience, notre chevalier demandait à son valet Cliton, comme avec un soupçon d'inquiétude :
Ne vois-tu rien en moi qui sente l'écolier ?
On le revoyait en sa soixante-septième année incarner en scène le jeune Britannicus, un rôle qu'il avait autrefois dédaigné, quand il convenait à son âge.
Il est vrai que Baron se laissa tenter par les divers emploi s de cette tragédie raeinienne, qu'il l'ut Burrhus, et qu'il se signala dans le personnage de Néron, où devaient éclater plus tard la puissance de Le Kain ou le génie de Talnia faisant sonner non moins haut ses fiertés juvéniles.
M,,e Balicourt qui, à
l'exemple de M11' Àubert en I 712 et de M118 Lamotte en 1722, avait choisi pour ses débuts l'admirable rôle de Cléopâtre, offrait, eu cette occasion, le contraste d'une très jeune actrice remplissant un rôle de mère. Et quelle mère! Et quel fils! Lorsque.
Portraii dj Baron.
D'après une peinture Je de Tio\
8o La Maison de Molière.
s'adressait à Baron-Antiochus, chargé de quatrevingts années, et à Mlle Duclos, Rodogune, qui en avait plus de cinquante, elle eut à leur dire :
Approchez, mes enfants...
un immense éclat de rire parcourut la salle, du rezde chaussée aux dernières loges.
On retrouve non sans peine, dans les archives un peu bien confuses du vieux répertoire cornélien, quelques attributions intéressantes, sous les noms de comédiens en vue du Marais et de l'Hôtel de Bourgogne.
Le célèbre Floridor ajouta beaucoup de lustre aux figures d'Horace et de Cinna. comme il sut rendre avec tout leur éclat ou toute leur force, pour la gloire de Racine, celles d'Alexandre, de Pyrrhus ou de Néron. Par une piquante opposition, en un genre plus familier, le bouffon Jodelet, le farceur par excellence, avait haussé ses moyens en tenant, après Mondory, le Clindor de L'Illusion comique. Et, dans cette dernière pièce. s'était affirmé le génie spécial du seigneur Matamore, le capitan typique, qui, à force d'incarner le personnage sur les planches, avait fait oublier presque son nom véritable de Bellemore. On n'ignore point que sur le vieux théâtre défile tout un bataillon de ces Alcides peu redoutables, aimant à se vanter, à se surfaire, s'escrimant en paroles comme des héros, mais demeurant, s'il faut que le geste accompagne le mot, ce que la nature les a faits en réalité, poltrons en diable, prompts comme le vent à esquiver le danger, et ne payant que de fanfaronnades énormes les coups de bâton dont le sort les menace. On les entend, à plusieurs siècles de distance. Ils crient assez fort pour cela.
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Leur voix est un tonnerre. Par bonheur, ils ne se contentent pas de terrifier; ils ont des prétentions aussi à charmer les personnes. Bellemore avait beau jeu sur ce terrain. Matamore égayait fort l'assistance
La Tradition. — llodogune. acte v, se. m.
Artiocbus. — Vous régnerez ici quand nous y régnerons.
de sa rhétorique sentimentale. Comment un faible cœur de femme aurait-il pu résister au double pouvoir de Mars et de l'Amour fondus en son être unique!
R.egarde, j'ai quitté cette effroyable raine,
Qui menace, détruit, brise, brûle, extermine;
Et, songeant au bel œil qui tient ma liberté,
Je ne suis plus qu'amour, que grâce et que beauté.
Pouvait-on s'offrir a soi-même illusion plus douce et plus complète?
Mais revenons à d'autres discours.
S'il n'y eût pas eu la Champrneslé. dont elle vit monter la gloire sans jalousie, M"e Des (Juillets aurait été la première des princesses, dans les nobles conversations de Corneille et de Racine. Louis XIV
l'estimait à son prix. Il avait souhaité que la Muse tragique nouvellement acclamée à l'Hôtel de Bourgogne n'offusquât point tout à fait l'éclat de son aînée. « Pour que le rôle d'ilermione contente pleinement tous les vœux, exprimait-il, il faut que Mlle des Œillets joue les premiers actes et M"e Champmeslé les derniers. » Le partage était équitable. Elle avait
La Tradition — Britannicus, acte iv, se. n.
Agrippihk, — Approchez-vo\i«, Néron, et prenez votre place.
moins de jeunesse et moins d'attraits que cette Muse préférée de l'auteur ÛHAndromàque, qui ravissait les yeux comme elle s'emparait des cœurs; Mile des Œillets était petite et maigre; il lui arriva d'aborder un peu tard des créations toutes remplies de la flamme juvénile; elle avait quarante-six ans lorsqu'elle voulut être Hermione; et Ton dut s'avouer, à la tragédie suivante, qu'elle était mieux faite pour représenter l'Agrippine de Britannicus. Mais elle possédait un art consommé; et personne ne mettait en doute la pureté de son goût, la science de sa
Les Interprètes de Corneille et de Racine.
diction. Il lui fut cruel de voir dans ce même personnage d'Hermione M1" Champmeslé, à ses débuts
et triomphant déjà. Celle-ci. malgré son inexpérience, rendait les emportements de la passion avec tant de force, que sa rivale, momentanément éloignée de la scene par une maladie à laquelle bientôt elle devait succomber, ne put que s'écrier, en sortant du spectacle : a Hélas! il n'y a plus de Des Œillets! » Un
La Tradition. — Andromaque, a.cte mi. se. \i.
Axdromaque. — Ah! Sii.'neur. arrêtez!
fâcheux destin ta ravit au monde, dans un âge où elle pouvait en attendre encore des satisfactions. Vn auteur-acteur de beaucoup d'esprit', Raymond Poisson, lui consacra cette oraison funèbre, tournée en manière d'épigramme :
Deux fameux médecins, lui trouvant de la fièvre, Dirent qu'elle prendrait, huit jours, le lait de chèvre Et que celui de vache après fallait guérir, Surtout qu'il ne fallait lui donner que mi-tiède; Je pense que c'était un excellent remède... Malheureusement elle vient de mourir...
Corneille avait contracté une vieille dette d'affec-
tion à Tégard des anciens comédiens du Marais. Comment aurait-il oublié la douce réception de Mèlite, à l'aurore de sa gloire? Comment n'aurait-il pas gardé le souvenir de Mondory, qui fit triompher Rodrigue? Il soutenait de son autorité grandissante les efforts plus courageux qu'heureux de cetle troupe, mise en péril sur plus d'un point, et qui avait à vaincre, pour durer, trop d'obstacles : les dépenses excessives auxquelles les obligeaient leurs spectacles à machines, les inconvénients qui résultaient pour eux de leur emplacement éloigné, en un coin de la ville dont la réputation n'était pas très bonne, et le mauvais état de leurs affaires. Il est certain, par exemple, qu'en 1662 son existence ne tenait guère qu'à la durée des représentations de La Toison cTor, et ([non s'y sentait fort pressé de s'assurer des provisions pour le futur. On attendait de Corneille le drame sauveur. Les mêmes comédiens qui secrètement travaillaient à se glisser dans les coulisses de l'Hùtel de Bourgogne auraient voulu monopoliser sa verve créatrice au service du Marais. Ils ne cessaient d'y recourir, engageant des auteurs de leurs amis à plaider leur cause auprès de l'illustre poète normand. A son intention, affirmaient-ils par la voix de Quinault et de Bover. ils avaient engagé une artiste du premier mérite, M,le Marotte Beaupré. Que tardait-il à lui donner un rôle! Corneille défendait du mieux qu'il le pouvait sa liberté. Puisque MM. Boyer et Quinault, remarquait-il, étaient convaincus à ce point des qualités scéniques de M,!e Beaupré, ne pouvaient-ils en cela montrer le bon exemple? Il en écrivait dans ces termes à i'abbé de Pure :
ce Si ces Messieurs ne le secourent ainsi que moi, il n'y a
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pas d'apparence que le Marais se rétablisse; et, quand la machine, qui est aux abois, sera tout à fait défunte, je trouve que ce théâtre ne sera pas en trop bonne posture. Je ne renonce pas aux acteurs, qui le soutiennent; mais aussi je ne veux point tourner le dos tout à fait à ces Messieurs de l'Hôtel... Us aspirent tous à y entrer, et ils ne sont pas assez injustes pour exiger de moi un attachement, qu'ils ne me vou-
La Tradition. — Cinna. n n.v. se. i .
»TB. — Prends un siège. Cinoa!
draient pas promettre. Quelques-uns, à ce qu'on a dit, ont pensé passer au Palais-Royal. Je ne sais pas ce qui les a retenus au Marais, mais je sais bien que ce n'a pas été pour l'amour de moi qu'ils y sont demeurés. »
Et ce ne fut pas M de Beaupré qui leur apporta le salut. Car elle acquit moins de renom par son talent que par ses vertus privées. Elle ne se haussa guère au-dessus des troisièmes rôles. N'était-ce pas cette Beaupré qui eut un duel avec M des Urlis? Elles jouaient dans la même pièce et se prirent dequerelle, ayant l'une et l'autre l'humeur vive. Elles se défièrent a l'ép.ée, n'attendirent pas la fin de la
représentation et se battirent pendant l'entr'acte. Il n'y eut pas mort d'homme. — fut-il remarque Mais on ne sut jamais au juste la raison qui fit s'affronter ces deux vaillantes.
Poursuivons. Il est bien vraisemblable que Pierre Messier, dit Bellerose, fut le premier des Cinna sur la scène française. Il était alors chef de troupe de L'Hôtel de Bourgogne, qu'on appelait souvent la troupe de Bellerose. Floridor et Beauehâteau s'y employèrent, alternativement, Baron le père étant Auguste et la Beaupré personnifiant la fière Emilie. A qui fut réservé de prime abord l'honneur d'être impératrice et Livie? On n'a pas de données précises là-dessus. Il est certain seulement qu'on retrancha souvent, aux représentations de Cinna, cette personnalité auguste mais accessoire, qui ne parle pas beaucoup plus qu'elle n'agit, et fait là. suivant le mot de Voltaire, le rôle d'un exempt. Napoléon Ier, qui voyait sans déplaisir les ciseaux de la censure abréger les tirades trop imprégnées du vieil esprit civique des Romains, voudra qu'on restitue Cinna en son intégrité, sans oublier Livie. Le 29 mars 1806, à une représentation de Saint-Cloud, Mlle Baucourt en aura la charge et l'interprétera avec son habituelle majesté.
La Mort de Pompée fut aussi représentée au Marais. D'Orgemont portait le manteau de César, Mile Duclos était Cornélie et Floridor tenait le sceptre de Ptolérnée. La troupe du Palais-Royal s'y donna carrière en 1663, et Molière, le maître comédien à qui son goût persistant et malheureux pour la tragédie causa des déceptions cruelles, s'était costumé en « imperator», en César. Tel lovait peint Mignard, dans son tableau célèbre; tel, il apparut à ses ennemis, qui ne se privèrent pas de le tourner en ridicule, et. en premier
Les Interprètes de Corneille et de Racine. S-
lieu, l'auteur de L * Impromptu de Condé. Le passage est de marque; et, si chargés qu'en soient Lès détails, il est curieux à relire, parce qu'on en pourrait confirmer presque chaque trait par un témoignage contemporain. Molière savait profiter des critiques. A partir de ce moment, s'il y revint, quelquefois, comme à une inclination dont il ne pouvait entièrement se
La Tradition. — tphigénie, acte iv, se. iv.
Ci ytemxestre. — Venez, si vous l'osez, la ravir à sa mère.
détacher, il s'y risqua de moins en moins et se voua à la comédie, qui était sa destination naturelle, aussi bien comme acteur que comme écrivain. Mais nous ne quitterons pas La Mort de Pompée sans recueillir, à ce propos, une dernière anecdote II n'était pas d'auditeurs plus attentifs, en ce temps-là, à en suivre les péripéties que les membres de la famille de*Gossé. Ils avaient à cela leurs raisons. Originaires du Maine, ils s'étaient persuadés qu'ils tiraient leur extraction des Cossa, de Naples. L'un d'entre eux. François de Cossé, duc de Brissac, jurait ses grands dieux qu'il venait en droite ligne de Cocceius Nerva, empereur
romain, en Tan 98, et, qui plus est, de Jules César. Il avait légué cette fantaisie à ses enfants; nul n'en était si religieusement imbue que la maréchale duchesse de La Meilleraie. Une après-midi qu'elle était au théâtre et qu'on y représentait La Mort de Pompée, on s'aperçut, dans son voisinage, qu'elle pleurait amèrement. Quelqu'un lui ayant demandé pourquoi elle versait tant de larmes, elle répondit sur un ton de sincérité parfaite : « Je pense bien, c'était mon oncle! », parce que Pompée était gendre de Jules César!
Après Polyeucte, Corneille avait cessé de grandir. Mais combien on s'abuserait à croire, sur la foi de Voltaire, que dès lors la faveur publique commença à le délaisser et que les comédiens n'éprouvaient plus à son égard qu'un zèle fort languissant! Œdipe ne fut pas plus siill<; que Serlorius. Le théâtre du Marais et celui du Palais-Royal se disputèrent cette pièce avec une extrême chaleur. Nicomède, qu'on nous rendait naguère, échauffa tout Paris et la province". De même, Sophonisbe et Otlion obtinrent un énorme succès à l'Hôtel de Bourgogne.
Si nous suivons, d'une pensée rapide, les interprétations théâtrales des œuvres de Corneille ou de Racine au delà de sa vie, il nous est impossible de ne pas voir, en tète des reines de tragédie, dans les commencements du xvin' siècle, la célèbre Duclos, Marie-Anne de Chàteauneuf. Elle domina la scène française, jusqu'à l'heure historique où s'annonça Adrienne Lecouvreur.
D'être Camille, dans Horace, était une des prédilections de Mlle Duclos. Il lui arriva, sous le péplum de la jeune héroïne, une aventure qu'on a souvent racontée, mais qu'il est toujours intéressant
Les Interprètes de Corneille et de Racine.
de reprendre comme un trait piquant de mœurs théâtrales. Elle venait de jeler le dernier cri de ses imprécations contre Rome victorieuse aux dépens de son amour; elle voulut sortir précipitamment du théâtre, s'embarrassa dans les plis de sa robe traînante, fît un mauvais mouvement et tomba. L'acteur