‹ La maison de Molière et des grands classiquesChapitre 13 sur 21 · L.v Tradition. — Horace, mu: m, se. vi · texte numérisé non relu

L.v Tradition. — Horace, mu: m, se. vi

Le vieil Horace. — ... Qu'il mourût!

qui lui donnait la réplique, le cruel Horace, plus civil qu'il ne convenait à la fureur du héros de la pièce, arrêta subitement l'effet de son courroux et. en parfait homme du monde, ota son chapeau d'une main, présenta l'autre à la belle tragédienne pour la relever et la reconduire, avec une grâce affectée, dans la coulisse: puis, tout à coup, se souvenant qu'il était Horace et elle Camille, il tira de nouveau l'épée qu'il avait enfoncée dans le fourreau, et parut la tuer avec brutalité. Ce gentilhomme de la seenr se nommait Beaubourg. H ne semble pas qu'il ait joui d'une estime extraordinaire auprès de ses contemporains.

^o La Maison de Molière.

Nous parlions tout à l'heure de'La Mort de Pompée. Cornélie fut un des triomphes d'Adrienne Lecouvreur. Le peintre Coypel l'a représentée dans ce rôle, éplorée, vêtue de deuil et portant l'urne qui contient les cendres de Pompée. Elle n'était pas moins touchante lorsque tout son être se pénétrait d'amour, de générosité, d'esprit de sacrifice, pour exprimer les sentiments d'une Pauline. Elle s'y était préparée de très bonne heure. En 1707, n'ayant guère plus de quinze ans, elle avait projeté, avec quelques jeunes gens, de jouer la tragédie de Polyeucte. Les répétitions qu'ils en firent chez un épicier de la rue Pérou, au faubourg Saint-Germain, n'étaient point passées inaperçues; on en parla si bien que plusieurs personnes de la haute société eurent le désir curieux d'aller entendre, comme on le disait, « la petite Leco livreur ». La présidante Jay avait mis à leur disposition la cour spacieuse de l'hôtel' qu'elle possédait, rue Garancière. Ils y improvisèrent une façon de théâtre. La Cour et la Ville y accoururent, et ces Messieurs de la Comédie pareillement. Huit suisses gardaient la porte; on en força l'entrée. Les jeunes artistes avaient pu se procurer des habits à la romaine; ils jouaient à la française cette pièce antique, et n'en dépensaient pas moins de chaleur et de conviction. Adrienne dut se contenter d'un costume qu'elle avait emprunté à la femme de chambre de la présidente Jay, et qui l'avantageait peu; mais elle charma tout le monde par une façon de réciter toute nouvelle, déjà bien éloignée de la fausse déclamation prosodique trop longtemps en faveur, et où se révélait la recherche sincère du pathétique. Une ferveur singulière animait ses camarades. L'un de ceux-là, à peine sorti de l'adolescence, et qui, sous le nom de Menou,

Les Interprètes de Corneille et de Racine.

devait se distinguer par la suite dans les pays étrangers, joua le rôle de Sévère avec tant de feu, il entra si profondément dans l'esprit du personnage, qu'il en perdit le souffle et tomba en défaillance, sur ces mots qu'il disait a Fabien :

... Soutiens-moi, ce coup de foudre est grand.

Il fallut lui ouvrir une veine; enfin, il se remit

La Tradition. — IJ"h eucte, x> ri i •". se. m.

Stbatosice. — Polyeucte pour vous ne manque point d'amour.

et termina sou rôle sous les applaudissements. M Dumesnil, qui précéda M Leeouvreur et Clairon, savait mieux haïr qu'aimer. On ne peut la nommer sans avoir à la mémoire un trait qu'en rapporte l'un de ses contemporains, sur la puissance avec laquelle on la vit incarner le terrible caractère de Gléopâtre, reine de Syrie, ou la Rodogune de Corneille. Elle imprimait une telle énergie aux imprécations de Gléopâtre^ elle paraissait elle-même a ce point dévorée de haine <-t de fureur, que le parterre tout entier, un soir, recula devant «die. comme

par un mouvement instinctif d'horreur, de manière à laisser un grand vide entre ses premiers rangs et l'orchestre. Vn autre incident non moins caractéristique s'était produit à la même représentation. Le drame touchait à son dénouement suprême. Prête à expirer dans les convulsions de la rage, Cléopâtre venait de prononcer ce vers imprécatoire :

Je maudirais les dieux s'ils me rendaient le jour,

lorsqu'elle se sentit frappée d'un violent coup dans le dos; un spectateur, un vieux militaire placé sur le théâtre, avait accompli le geste en s'écriant : « Va, chienne, à tous les diables! » Le spectacle fut interrompu pendant quelques minutes. Mais, la représentation achevée, Mlic Dumesnil remercia le trop sincère auditeur, lui disant que son coup de poing était le meilleur éloge qu'elle eût jamais reçu de la vérité de son jeu.

M Clairon entra au théâtre six ans après M"" Dumesnil. Elle reprit en créatrice le caractère de Rodogrune et lit au rôle l'honneur d'une dissertation en

rèu'le dans ses Mémoires.

Qu'il y aurait à conter sur tous les interprètes des tragédies et des comédies de Corneille et de Racine, au siècle de Clairon, de La Rive, de Le Kain, de Mole, de Fleurv!

Avec la Duchesnois, M1,e George et Talma. il y eut de beaux soirs, sous le premier Empire, pour la muse classique. Pendant les courts délais de trêves et d'armistices, où la guerre faisait relâche un jour pour se reveiller le lendemain avec plus de force, Napoléon se plaisait aux intermèdes de théâtre. Tandis qu'il poussait des bataillons sur le continent, il réservait a ceux qui lui rappelaient, sur la scène

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tragique, les exploits des grands ambitieux de sa lignée, des attentions particulières. Tant de sollicitude apparente ne rendait point î\ la littérature ellemême le rang qu'elle avait perdu dans les luttes révolutionnaires. Nuls chants héroïques n'éclataient en cet âge de héros. La tragédie et l'ode n'étaient que des formes sans vie. Mais, au moins, on avait

La Tradition. — Estlier, acte ii, se. vu.

Estiier. — Mes filles, soutenez votre reine e'perdue !

alors un Talma, pour réveiller les ombres romaines à la puissance de ses accents. L'énergie, la profondeur et la vérité de son jeu provoquaient un intérêt extraordinaire. Napoléon lui-même, qui eût accablé d'honneurs un Corneille s'il s'en lut révélé un autre sous son règne, suivait les représentations de Talma avec une complaisante assiduité. Par l'habitude de le voir et de l'entendre, il avait adopte, lui, l'acteur couronné, plusieurs de ses manières, de ses attitudes et même des inflexions de sa voix. Il se plaisait à

entretenir avec lui des conversations fréquentes sur Fart de la tragédie. On a raconté que ce fut au lendemain d'une représentation de La Mort de Pompée, où Talma jouait le rôle de César, que Napoléon lui

adressa, sur la manière dont il en entendait la compréhension, des réflexions critiques d'une justesse profonde et dont l'illustre tragédien tira un parti merveilleux. Da us aucune des œuvres de Corneille n'apparut plus grand et plus maître de soi cet incomparable artiste, chez lequel l'inspiration et l'étude s'unissaient pour constituer le génie. Une représentation extraordinaire de La Mort de Pompée eut lieu, au palais de Fontainebleau, en présence do l'Empereur. Saisi d'admiration, Napoléon déclara que pour la première Cois il avait vu César.

Talma appelle, après soi, M110 George, la plus grande tragédienne que le dernier siècle ait révélée avanl Rachel. Elle triompha dans Cléopâtre, reine de Syrie, l'implacable ennemie de Rodogune. Nous Favoris dit, ce caractère de Cléopâtre est atroce; pas un mouvement de tendresse maternelle n'est ressenti par cette mère, qui veut faire périr ses deuxfils pour faire périr en même temps sa rivale. Sa haine s'exaspère jusqu'à la folie. Elle est odieuse, en un mot, mais puissamment tragique. M1 George y reparut, à l'extrémité de sa carrière, dans sa représentation de retraite, en 1863. Quatre ans plus tard, lorsqu'elle se voyait mourir dans une détresse noire, elle voulut être ensevelie avec le manteau sous lequel elle avait joué Cléopâtre et qu'elle avait conservé comme un souvenir des soirs glorieux.

Rachel fut la dix-huitième des artistes de première ligne qui s'illustrèrent dans l'emploi des reines de tragédie, depuis Corneille et Racine, et dont voici

Les Interprètes de Corneille et de lia ci ne. t»5

les noms précédant le sien : La Beauchâteau, Mme dos Œillets, Ghampmeslé, Raisin, Desmares, Duclos, Lecouvreur, Beaubourg, Dumesnil, Clairon, Vestris,

Sainval l'ainée, llaueourt, Maillard, Duchesnois, George. Elle s'était révélée le 1" juin 1838. Avec quel art elle su l animer et passionner la physionomie Je la sœur d'Horace, comment elle s'y montrait irrésistible et touchante, quel caractère inconnu de beauté tragique elle imprima tout a coup a cette ligure de Corneille, on n'a plus à le récrire.

L'année suivante, elle était célèbre. Son régne avait commence. Des signes de son caractère dominateur indiquaient qu'elle ne tarderait pas à l'imposer.

A la vérité, la curiosité parisienne ne l'ut pas immédiatement conquise à l'ascendant de Rachel. On eut à solliciter cette curiosité, on eut à la stimuler dans la presse à plus d'une reprise; elle ne vint, ne se donna que peu à peu à la grande artiste, jusqu'à ce qu'elle l'adoptât enfin d'enthousiasme. Après une trentaine de représentations entre lesquelles elle eut l'occasion de jouer trois Pois le difficile personnage d'Emilie1, Rachel put se convaincre qu'elle détenait une maîtrise incontestée.

Si Rachel poussait au dernier degré du pathétique les clans de la passion et les fureurs du désespoir, elle était supérieurement belle dans le sublime d'une figure telle que Pauline, la grande Pauline de Poïyeucte! Sa sérieuse figure apparaissait à ses admirateurs serres dans la salle comme un mélange indéfinissable de marbre et de chair. Gravité mélancolique, décence patricienne refoulant au fond de l'être

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