‹ La maison de Molière et des grands classiquesChapitre 14 sur 21 · Daus Cimui · texte numérisé non relu

Daus Cimui

les mouvements de la douleur et des regrets qui voudraient se trahir, dignité fière sous les larmes, réserve attendrie à l'égard de Sévère, l'homme qu'avaient choisi les premiers vœux de son cœur, abnégation magnanime pour l'époux quelle veut sauver malgré lui-même ; et, tout à coup, l'explosion dune âme transfigurée par les clartés divines : elle avait gradué tous ces sentiments jusqu'aux sommets d'une vertu surhumaine.

Inoubliables soirées pour ceux qui les avaient connues ! Le tragédien Beauvallet, qui remplissait le rôle de Polyeucte, s'était échauffé à la flamme de Rachel. Lui aussi était admirable de ferveur sacrée et d'exaltation pathétique. Jamais son talent ne monta plus haut. Et même, le dirons-nous? Rachel, en qui les vertus morales qu'on appelle désintéressement et générosité d'aine étaient loin de répondre à l'élévation de son talent, Rachel ne voyait pas sans un secret dépit Beauvallet balancer son succès. Elle ne déguisait point ses sentiments Là-dessus et Beauvallet. qui n'avait jamais accepté de subir l'espèce de despotisme qu'elle ne cessa d'exercer dans la maison de Corneille et de Molière, ne lui laissait non plus ignorer les siens. Il apportait un malin plaisir à exciter au dernier point les mécontentements jaloux de l'irritable tragédienne. Il avait une arme terrible, dont il usait chaque fois qu'il voulait réduire à merci son humeur altière. Cette arme n'était autre que sa voix, une voix stentorienne et formidable. « Rachel a été méchante tantôt, disait-il, eh bien! nous allons voir, ce soir! » Alors, dans toutes les scènes où il se trouvait cote à côte avec elle, raconte un feuilletoniste, dans ces duos alexandrins où les passions tragiques échangent leurs explosions fougueuses,

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Beauvallet lançait des accents si métalliques et si puissants que la malheureuse Rachel, ayant à lutter contre ce clavier d'orgue, s'épuisait en efforts, en cris, et, bientôt écrasée dans ce « duel à l'organe », elle rentrait exténuée dans la coulisse.

Rachel avait voué un culte pieux à Corneille. Elle y trouvait la vérité et la grandeur sans lesquelles

il m

La Tradition. — Athalie, acte ii, se. vu.

Atiialie. — Et vous, quel est donc votre père?

n'existe point de beauté dramatique. Cependant elle avait d'intimes préférences pour Racine. Le plus éclatant de ses triomphes fut incontestablement le rôle de Phèdre où son pouvoir d'émotion était indicible. Elle adorait l'homme du passé qui lui avait procuré de telles sensations d'art. « Comme j'aime cet homme-là ! disait-elle . Quand j'ai ouvert un volume de son théâtre, j'y resterais pendant deux jours sans boire ni manger. »

C'est qu'en effet Racine est de tous les auteurs de théâtre celui qui créa les personnifications les plus

l.K MAISON DE MOLltRE. /

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parfaites des sentiments féminins. Ses héroïnes ne sont pas au-dessus de la femme, comme chez Corneille. Elles sont mues toujours par les passions, qui agitent et déterminent leur sexe ; elles parlent, avant tout, les accents de leur cœur, bons ou mauvais. AvecRoxane, Hermione et Phèdre, s'exprime l'amour éminemment tragique; une sensibilité délicate pénètre les âmes d'Iphigénie, de Bérénice et de Mo ni me. Ou c'est l'amour maternel le plus tendre et le plus noble, chez Andromaque, tandis que l'ambition la plus effrénée pousse aux derniers excès les actes d'une Agrippine ou dune Athalie. Chacune de ces figures immortelles rappelle de véritables dynasties d'artistes célèbres, les princesses ou les reines de la tragédie classique-

Il y eut, au xviu' siècle, pour recueillir la succession de M"'s Champmeslé et Des Œillets, faisant passer dans un seul et même rôle toutes les passions qui peuvent bouleverser une âme, bien des Herniiones intelligentes et belles, à commencer par l'admirable Adrienne Lecouvreur. Ce fut en ce rôle que débuta avec un succès fort remarqué, devant le roi Louis XV à Fontainebleau, le 7 novembre 1724, M1 de Seyne, répliquant à Quinault-Dufresne, le majestueux Quinault-Dufresne, son futur époux. Et, si nous nous transportons au siècle suivant, la grande image de Rachel se dresse devant nous comme l'incarnation de la plus pariai te des Hermiones.

Monime, qui avait inspiré à la Champmeslé des effusions d'une attendrissante mélancolie, servit de thème aux débuts d' Adrienne Lecouvreur, le 14 mai 1711; elle servit également à révéler le talent plein de charme de Mlle Desgarcins; et Mllc Clairon,

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de son côté, avait fait de l'héroïsme simple et sans faste de Monime l'objet particulier de ses études, On trouvait M,,e Desgarcins adorable en Bérénice. A Tune des représentations de l'œuvre, où s'exhalaient sa tendresse et sa résignation, la sentinelle de garde au théâtre, en l'entendant, fondit en pleurs et laissa tomber son arme.

Mais comment énumérer maintenant les artistes de premier ordre qui ambitionnèrent d'être Phèdre, à leur tour, et d'interpréter dignement cette conception unique au théâtre, où la passion et le devoir, le crime et la vertu, se livrent des combats comme jamais poète autre que Racine n'en a retracé! Toute la première, M11' Champmeslé y laissa un grand souvenir; Racine lui en avait enseigné la déclamation vers par vers. Adrienne Lecouvreur y répandit l'énergie brûlante qui était comme l'émanation de son être. M" Raucourt, pendant toute sa carrière, s'attacha à ce personnage de Phèdre avec une constance qui ne lassa jamais son ardeur. On lui reprochait, néanmoins, de manquer de sensibilité vraie, de manquer de larmes, pour n'être elle-même qu'aux passages de violence, où éclatent la fureur, le délire de la passion. MIle Duchesnois, au contraire, v portait autant d'âme que de chaleur. Elle pleurait et faisait pleurer. D'autre part, les admirateurs de sa fière émule, la souriante, la triomphante Melpomène, la grande George, lui appliquaient, d'enthousiasme, ce vers de la tragédie où elle excellait :

Phèdre, depuis longtemps, ne craint plus de rivale.

Et, après de telles artistes, on peut nommer encore, égales ou supérieures, une ftachel, une Sa rah Bernhardt !

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Plus nous avançons à travers ce captivant sujet de l'interprétation des œuvres de Corneille et de Racine sur la première scène de France et du monde, et plus nous devons nous apercevoir qu'il faudrait, pour en donner une idée complète, narrer une grande partie de Fhistoire même de ce théâtre.

Si nous franchissons d'un saut l'intervalle de temps qui sépare les représentations classiques de 1850 de celles d'aujourd'hui, devenues trop rares, il nous est facile de voir que le sujet n'a pas perdu de son intérêt.

Bien des ans se sont écoulés, depuis que Mounet- Sullv, tout houillonnant d'une jeune ardeur, traduisait pour la première fois, et avec une énergie surhumaine, les colères d'Horace ou les fureurs d'Oreste. Sa voix sonore, trop retentissante quelquefois, ne cessa pins de vibrer, comme son âme, comme son intelligence évocatrice, aux grands sentiments et aux grandes passions. Durant des heures de griserie théâtrale rapidement envolées, il avait cru sincèrement penser, sentir, parler tour à tour comme Polveucte, Rodrigue. Œdipe ou Néron. Et toujours aussi passionné de son art. original, déconcertant ou sublime, il demeurait à la tète du groupe héroïque, formant avec Paul Mounet, Silvain, Albert Lambert et Mm* Segond-Weber, un ensemble de tragédiens d'une rare noblesse et d'une grande force.

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La Troupe de Voltaire,

Au xvii siècle, on avait eu la troupe de Molière. Ses héritiers du xvme s'appelleront, pendant soixante années de production féconde et d'interprétation vaillante, la troupe de Voltaire.

Déjà, dans le genre où brillèrent un La Grange, une M1 de Brie, déjà la comédie aurait à dous rappeler le délicieux Orandval. la parfaite Dangeville ou la divine Gaussin, qui, mieux que pas une, avec sa voix touchante et la grâce irrésistible de ses mouvement-, exprima toutes les nuances passionnée-.

La tragédie surtout, quoique déchue de la grandeur politique ou l'avait élevée le génie de Corneille et de Racine, aura, pour soutenir ses accents, des diseurs hors ligne.

Des dynasties singulières, des dynasties de théâtre ont pris souche en l'illustre maison, faisant comme un

A OLTAIKE.

apanage de l'hérédité des talents et des emplois. L'influence de Voltaire s'étendra, excitatrice d'efforts, aux mille et mille détails de l'existence théâtrale, au choix, à la découverte même et au développement de la personnalité des acteurs, au perfectionnement de la diction, aux progrès du décor et de la mise en scène. Elle hâtera et soutiendra la transformation essentielle, qui se préparait, au théâtre, dans la manière de comprendre l'émotion tragique etd'en rendre l'expression.

Le plus justement renommé de ces acteurs est Le Kain, qui introduisit les mêmes changements dans la déclamation que Voltaire dans les sujets et les conceptions de la tragédie.

L'auteur de Zaïre avait deviné son véritable génie; il l'aida, de ses conseils, de son influence, de sa bourse, à vaincre les premières difficultés de la carrière, encore accrues pour lui par des désavantages physiques assez marqués, et à asseoir enfin sa réputation. Mais comme Voltaire en fut payé! Quel interprète il eut ensuite pour Tancrède, Orosmane, Mahomet, Zamore ou Gengis-Khanî

Tout n'était pas faveur de la nature, dans la personne de Le Kain. Un visage maigre, rouge et tanné, des joues creuses, des lèvres trop fortes, une bouche trop large, des narines trop dilatées, ce n'était pas là de quoi ravir, chez lui, au premier aspect. Les détails de sa structure n'avaient pas moins à souffrir de l'observation critique. Les gens du bel air affectaient, à le voir, des ricanements dédaigneux. Les femmes faisaient la moue et rêvaient, lui présent, de Dufresne, de Grandval ou de Bellecour.

Pourtant il jouait. Ses yeux, qui, par bonheur, étaient fort beaux et expressifs, traduisaient toute l'énergie qui vibrait dans son âme et dans son carac-

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tère. Sa voix, qu'on savait naturellement aigre et dure. parvenait à se rendre flexible et moelleuse; les sons qu'elle portait allaient jusqu'au fond des cœurs. Son action silencieuse pouvait se rendre aussi vivante que son action parlée. Sa démarche grave, lente et majestueuse, était l'expression même de la tragédie. D'où lui venaient son secret et sa force ? Par quel prestige encore une physionomie d'apparence aussi ingrate pouvait-elle fixer l'attention, avec cet intérêt invincible? Il n'avait pas un mouvement qui ne fut un geste sur, une harmonie.

La partie sincère du public n'y fut pas trompée. Elle

applaudit aux rares Incultes que lui découvrait Le Kain pour un art quelle chérissait.

Cependant, la cabale était en force et refusait de se laisser convaincre. Elle couvrait ces applaudissements par des huées. Les femmes continuaient à se dépiter contre une laideur qui n'empêchait pas de grandir et de s'imposer tant de mérites obtenus au moyen d'une énergie incompréhensible. Et des rivaux, pleins de mauvais vouloir, s'entretenaient dans un esprit d'hostilité qui devait à la longue, espéraientils, décourager la constance du protégé de Voltaire.

Portrait df. Le Kain.

(Rôle de Genuis-Khan. dans l'Orphelin de lu Chine.)

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Un instant, Le Kain avait failli contenter l'envie de ses détracteurs. Las des persécutions qui s'étaient acharnées contre sa personne, durant les quatorze mois que durèrent ses débuts, il s'était vu sur le point d'accepter les offres de Frédéric II, désireux de l'attacher au théâtre de Berlin. Heureusement, de puissantes influences intervinrent et raffermirent son courage. L'amitié de Voltaire et de la princesse de Rosbecq avait eu raison des derniers efforts de l'intrigue. Et le parterre enfin prononçait son admiration de manière qu'il n'y eût plus à s'y méprendre. A la fin de chaque représentation, de grands cris partaient des profondeurs de la salle, appelant Le Kain, exigeant que ce fût lui. et pas un autre, qui annonçât le prochain spectacle.

C'était l'usage; on avait pour cela deux formules. L'acteur en titre1 dans la maison disait au public : « Demain, nous aurons l'honneur de vous donner tel spectacle », tandis que l'artiste encore dans l'incertitude de son admission pouvait seulement se permettre cette façon de parler : « Demain, on aura l'honneur de vous présenter.... » Le Kain n'avait pas le choix, car il appartenait au second rang. Mais, chaque fois qu'il commençait à dire : « On aura », le parterre l'interrompait et ne se lassait pas de répéter : « Nous aurons », avertissant ainsi de leur injustice ceux qui la commettaient.

L'autorité royale consacra le jugement du public. Après avoir été reçu à Fessai, puis congédié, puis essayé de nouveau et congédié encore, il entra définitivement dans la place, et pour y régner désormais sans aucune contestation possible. La représentation

1. C'est-à-dire celui qui avait acquis le rang de sociétaire.

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du 15 avril 1751 en décida. Il fut reçu aux appointements. Le 2 novembre suivant, on lui donna demipart. Au 1er avril 1756, il n'avait encore que trois quarts de part. Le reste enfin lui fut abandonné.

Les femmes, h leur tour, qu'avait mal impressionnées de prime abord une physionomie dénuée d'agréments, lui revenaient avec cette chaleur extrême qu'elles apportent en tous leurs goûts et tous leurs revirements. Il avait pu les charmer, grâce à la délicatesse sans afféterie avec laquelle il s'entendait mieux que personne à leur parler sur la scène. L'une d'elles avait dit (c'était Mme d'Hénin) qu'elle ne connaissait que deux hommes sachant parler aux femmes : Le Kain et M. de Yaudreuil.

Le Kain avait limité son horizon, volontairement. Le théâtre de Voltaire suffisait à sa gloire. Il en remplissait le cadre à la perfection, mais il ne tenta rien au dehors, ou à peine, et ce fut le faible de son génie d'acteur. Il s'était inféodé à cette personnalité unique d'une façon jalouse et absolue. 11 n'en rendit pas moins des services qui ne pouvaient plus être oubliés, en prouvant par l'exemple que les obligations essentielles de l'artiste sont de montrer le personnage, l'objet, la passion dans la vie, et de tendre au sublime par le seul chemin de la vérité.

Après Le Kain venait Adrienne Lecouvreur, qui eut le mérite d'introduire la déclamation sentie, au lieu de cette espèce de chant monotone que la Champmeslé avait consacré par trente ans de succès. Lorsqu'elle parut, l'art dramatique trébuchait dans les errements de l'ancien Hôtel de Bourgogne. Baron, le vieux Baron, avait dû remonter sur la scène, en 1720, après trente ans d'absence, pour y ramener les sentiments du naturel et du vrai. Mais

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l'admirable Leeouvreur avait reçu ses leçons, ses conseils.

Avertie d'instinct que toute grandeur et toute noblesse doivent rester simples, elle avait eu la compréhension immédiate qu'il faut avant tout réciter comme Ton parle, et. malgré les oppositions

UfŒ REPRÉSENTATION DE GALA SOUS LA MONARCHIE AL" XVllf BIÈ< Ll . Le Directeur portant des flambeaux et précédant le souverain.

de ses rivales, les mille tracasseries que lui infligèrent ses camarades, hommes et femmes, Quinault, M"e de Seyne (la femme du glorieux Quinault- Dufresne) ou M!ie Gautier, elle eut bientôt gagne la laveur du public. En peu de temps elle était l'actrice à la mode; on disait d'elle qu'elle était une fille de roi parmi les comédiens.

Elle avait les traits nobles et d'une mobilité expressive, la taille svelte, le port et le maintien pleins de dignité. La flamme brillait dans ses veux.

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Les inflexions les plus variées passaient en sa voix, dont le timbre légèrement voilé s'échauffait aux effluves de la passion. Elle aborda souvent des rôles de comédie. Ils convenaient moins à l'interprète-née des héroïnes dramatiques. Là n'était pas l'originalité, la force de celle qui faisait parler aux reines un langage si aisé, si humain, ou dont tout l'être se pénétrait avec tant de spontanéité, de véhémence, de chaleur, des sentiments dont palpitait le cœur de Phèdre, d'Hermione, de Pauline, parce qu'ellemême éprouvait jusqu'au fond des moelles les impressions qu'elle transmettait au dehors, parce que, dans une époque de relâchement et de scepticisme, elle crut à l'amour, à la générosité, au dévouement, au sacrifice. Aucune actrice ne fut moins affectée que cette femme supérieure. Elle avait accompli la révolution du naturel au théâtre, bien avant que le xvmc siècle, avec Diderot et Jean-Jacques, eût mis la nature à la mode.

Une autre grande tragédienne compléta cette révolution heureuse commencée par Adrienne Lecouvreur. Ce fut M11" Clairon, dont la vie est intimement liée à l'histoire du théâtre même.

Claire-Hippolyte Léris'de La Tude. originaire du Hainaut, avait eu une enfance pauvre et tourmentée. La scène l'émancipa de très bonne heure. A douze ans, les connaisseurs appréciaient déjà sa grâce, à la fois étudiée et naïve, au Théâtre-Italien où elle ne fit que passer. On l'engagea dans la troupe de Rouen pour jouer tous les rôles de son âge, chanter, mimer, danser.

Deux années durant, elle prodigua les marques de son jeune talent, au Havre, à Lille, à Gand; puis, elle s'était séparée de sa troupe pour se rendre à

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Dunkerque. C'est en cette dernière ville qu'un ordre du roi vint la trouver, l'appelant à l'Opéra de Paris. Une étendue de voix merveilleuse et ses agréments personnels lui valurent d'y réussir dans les rôles où elle avait à doubler Mlle Le Maure. Comme elle avait les goûts changeants, elle n'y demeura que quatre mois, au bout desquels elle lit signifier son congé.

On lui permit de passer à la Comédie-Française, sous la condition d'y doubler M"e Dangeville. Elle y semblait désignée. Son emploi principal en province avait été celui des soubrettes. Tout au plus trois ou quatre rôles tragiques lui avaient-ils été attribués dans la troupe de Rouen, entr'autres celui d'Eriphile, où il lui fut prédit qu'elle serait un jour la ressource du théâtre. Mais ses ambitions ne tardèrent pas à se prononcer sur le vrai caractère de ses aptitudes. De caractère véhément et fier, elle fit savoir qu'il ne lui plaisait guère de languir au second plan.

On fut surpris qu'elle parlât de la sorte, quand elle n'était pas encore sortie des épreuves du début. D'un air froid et dédaigneux, les doyens de l'assemblée essayèrent de ramener la néophyte à un sentiment plus mesuré de ses forces. Elle insista pour obtenir d'emblée la grande consécration dramatique. On lui proposait Constance dans Inès \ Aricie dans Phèdre. Elle répondit à ces offres que c'était trop peu de chose, qu'elle serait Phèdre même, qu'elle la jouerait ou ne jouerait rien. Quelle audace! Quelle présomption! Elle prétendait entrer de plain-pied, cette inconnue, dans un des rôles triomphants de Mlle Duinesnil. Ce furent des exclamations et des

1. Tragédie de Houdard de La Mothe. Le succès en fut très graud eu 1723. Xul ne lit plus aujourd hui cette œuvre, dout ou cite encore le titre.

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rires. La colère dévorait l'impétueuse Clairon. Elle se contint et aussi majestueusement que possible déclara sa résolution inébranlable.

On lui céda, avec la secrète espérance que le public donnerait à une pareille témérité la leçon qui lui était due.

Elle débuta par Phèdre et fut célèbre aussitôt.

M"e Clairon était entrée au théâtre, six ans après M,le Dumesnil. Aussitôt qu'elles furent en présence, leur désaccord éclata. Elles n'avaient rien de commun, ni l'air du visage, ni la portée du mouvement et du geste, ni l'idéal dramatique, ni la coneption des moyens î\ mettre en œuvre pour l'atteindre. Leur rivalité est un des souvenirs fameux de l'histoire de la Comédie-Française. Rien n'était plus différent que le génie de ces deux reines de théâtre. L'une, M,,e Dumesnil, était toute de tempérament et de hasard inspiré; l'autre, M,,e Clairon, toute de réflexion et d'art. Sort étrange! Diversement pronees, exaltées tour à tour aux meilleures heures du succès, toutes deux devaient avoir une lin également misérable et mourir, la même année, dans un pareil dénùment.

Clairon avait commencé par se vouer à une forme de déclamation ardente, sonore, pompeuse et quelque peu artificielle. L'un de ses auteurs et son conseiller, Marmontel, l'avait beaucoup engagée à rechercher des applaudissements de meilleur aloi.

Tout à coup, Marmontel eut cette surprise. Elle venait de jouer Roxane, au petit théâtre de Versailles, animée d'intentions bien différentes de celles qu'elle avait manifestées jusqu'alors. Elle s'était juré d'être vraie doublement par le costume et la diction. On la vit s'avancer. Pour la première fois se

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révélait une actrice habillée véritablement du costume oriental, sans paniers, les bras demi-nus, en sultane. On l'entendit réciter. Ce ton, ces accents, jetaient le public dans l'étonnement. Il n'avait rien entendu de pareil. Il demeurait charmé, ravi. Huit jours plus tard, c'était X Electre de Crébillon. Comme on avait cru voir Roxane elle-même, on eut l'illusion complète de la vérité par la transposition de l'antique au moderne.

Elle se surpassa dans l'Electre ' de Voltaire. Le bruit des applaudissements retentit jusqu'à Ferney. Elle s'y rendit, à l'appel de l'illustre écrivain, et, pour lui seul, vécut le personnage de sa pièce. Sublime, attendrie, languissante, passionnée, elle nuançait avec une vérité surprenante tous les traits des divers sentiments qui la pénétraient. Transporté d'admiration, le visage baigné de larmes, il s'écriait par moments : « Mais ce ri est pas moi qui ai fait cela, c'est elle. Elle a créé son rôle! »

L'enthousiasme du poète tragique ira grandissant; et, lorsqu'il l'aura vue, dans Tancrède, porter l'art à une perfection que Le Kain seul égalera, il ne croira pas en exagérer l'expression en disant : « Mlle Clairon est devenue sans contredit le plus grand peintre de la nation. »

Paris et Versailles concouraient à lui donner raison. Presque seul, Grimm se défendait contre ces louanges superlatives. La tragédienne, accablée d'applaudissements, lui laissait des doutes sur sa sincérité; a l'en croire, elle manquait de naturel dans sa seconde manière aussi bien que dans la première. Le spirituel épistolier y mettait évidemment du parti pris.

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