LA MAISON DE MOLIEUE
représentations de Méliçerte, du Sicilien, de U Amphitryon, si elle ne fut pas très occupée, sauf en Tune des premières scènes de la pièce, dans Le Médecin malgré lui. où elle tenait le personnage de Lucinde, la fausse muette, elle fut l'Elmire du Tartuffe-, on la vit au premier plan dans le rôle d'Angélique^ la perfide moitié de George Dandin; elle incarna la figure délicieuse d'Henriette, dans Les Femmes savantes, voulut bien être Y Angélique du Malade imaginaire; et, par-dessus tout, elle triompha dans la Célimène du Misanthrope.
Tels étaient les principaux des comédiens et comédiennes qui composaient L'état primitif de la « Troupe du Roi ». Chacun travaillait pour Molière, et lui se prodiguait pour tous.
'Naissance du Théâtre-Français.
Lorsque Molière mourut brusquement, le 17 février 1673, victime de ses labeurs, de ses chagrins domestiques, de son amitié pour ses camarades, qui avaient besoin de lui pour vivre, ce fut un grand désarroi parmi les siens. La compagnie allait-elle se séparer et chercher ailleurs des engagements? On l'espéra, du coté des rivaux; on faillit s'en réjouir en d'autres maisons. Les chefs d'emploi de Y Hôtel de Bourgogne faisaient déjà les difficiles à l'égard de ceux qu'ils condescendraient peut-être à laisser entrer dans leurs rangs.
Heureusement, un homme prévoyant et sage, Charles Varlet de La Grange, vint à propos raffermir la situation compromise. Il rassembla autour de lui ses compagnons, ramena la tranquillité dans leurs âmes et continua de jouer les pièces du maître dont
il avait recueilli l'héritage. A la grande surprise de beaucoup de gens, ce ne fut pas la troupe moliéresque qui dut se disloquer, mais celle du Marais en 1073, puis celle de Bourgogne en 1680; ces deux dernières furent réunies d'office aux comédiens successeurs du grand homme et, après lui, les fondateurs du Théâtre-Français.
Dans lVnlivfaite, nos acteurs avaient changé de résidence, la salle du Palais-Royal leur ayant été enlevée au profit de l'intrigant musicien Lulli. Ils s'étaient installés, enfin chez eux, dans l'hôtel de la rue Guénégaud. Il y avait un peu plus de deux mois que Molière était mort, lorsque, le 3 mai 1673, Varlet de La Grange, Hubert, La Roze de Rosimont, récemment sorti du Marais dont il était le meilleur comédien, Gàssot du Groisy et Mm8S Molière, Marie Ragueneau do La Grange, Angélique Gassot du Groisy et Catherine Le Clerc, femme de Brie, s'étaient entendus à passer un acte, en vertu duquel ils formaient une association pour continuer à représenter, sur un autre théâtre, le répertoire du fondateur. Ils eurent une chambrée superbe, le dimanche 9 juillet, lorsqu'ils donnèrent le Tartuffe, pour la réouverture île saison, avec l'élite des artistes anciens et nouveaux.
Mais leur triomphe fut complet lorsque, le dimanche 25 août 1080, toutes compagnies réunies, ils jouèrent de conserve Phèdre et Les Carrosses d'Orléans. La troupe de Molière l'emportait. On inscrivit, au haut de l'affiche, quelques mois plus tard, la date mémorable du jour de la fusion définitive : 21 octobre L0S0.
La Comédie-Française était donc constituée officiellement. Avec la nature de son administration intérieure, ses règles, son monopole, elle était
€a\\w , à s i wi
Façade de l'ancienne Cumkihk-Française.
Etat actuel de l'immeuble rue de lAneienne-Comédie (autrefois rue des Fossés-SainL-Germaiu-Jes-Pres .
passée, pour ainsi dire, au rang d'une institution d'État*. Nous aurons sujet de voir comment un long cortège d'artistes, se succédant sans interruption, contribueront à perpétuer l'éclat de cette grande Maison dramatique.
1. Du Registre pour la Troupe du Boy, nous extrayons cet état de la recette et de la dépense de la première représentation donnée par les deux troupes réunies :
Aujourd'hui, dimanche, 25" jour d'août 1680. Phèdre et Les C a rosses d'Orléans :
Théâtre, Cent cinquante billets à 3' 450r
Premières Loges, Cinquante cinq billets. ..'... 165
Amphithéâtre '
Secondes Loges, Deux cent quinze billets 322 10 s.
Troisièmes Loges, Soixante et douze billet? 72
Parterre, Cinq cent cinquante-trois billets 414 15
Reçu en tout 1424 5
Frais ordinaires 70 2 s.
Pensions 13 10 s.
Frais extraordinaires de la petite pièce 6 15 s.
Menus frais 1 Ils.
Défalque 3 11s.
Retire et mis es mains de M. de La Grange, Douze
cent quatre-vingt-dix-huit livres seize sols. . . . 1298 16 s:
Reste es mains de M. de La Grange, trente livres. . 30
Despence 1424 5 s.
Le Théâtre de Molière,
PERSONNAGES ET INTERPRETES
Les comédies de Molière sont restées ce qu'elles furent dès qu'on eut appris à les connaître : L'école sans pareille des comédiens.
Etant l'expression plaisante, mais fidèle, de la nature humaine plus ou moins déformée par les travers particuliers ou les convenances sociales, elles ont suscité une longue suite d'artistes supérieurs rivalisant entre eux à en varier, sous des aspects extérieurs changeants, le caractère fondamental de vérité.
C'est une grande atteinte portée aux vices que de les exposera la risée de tout le monde, a dit le prince des auteurs comiques. Nul, avant Molière, ne s'était fait une loi d'isoler sur le premier plan d'une pièce un travers plus ou moins bouffon et de le livrer, durant trois ou cinq actes, à une succession d'accidents et de vexations destinés à produire, au milieu de nos rires, soit sa confusion, soit sa correction. La satire, au
4o La Maison de Molière.
théâtre, n'épargne personne. Nul n'échappe à l'observation maligne qui s'ingénie à découvrir, sous les actes de chacun, les mobiles d'où ils dérivent le plus souvent : intérêt personnel, vice, folies, ridicules, prétentions. Toute classe, toute catégorie d'êtres est justiciable du rire de la comédie.
Obligé de vivre auprès des grands, Molière ne ménagea point les vices qui se couvraient de l'air brillant de la cour. 11 railla plaisamment les ébullitions de cerveau des petits marquis, leurs affectations de langage et d'habillement, l'insuffisance et l'inutilité de leurs vaines personnes. Et telle était l'inconséquence des courtisans, qu'ils riaient les premiers de se voir bernés dans ses comédies, — ce que ne manquaient pas de constater les ennemis de Molière ', furieux qu'on n'y mit point le holà.
De souche bourgoise, il ne ménagea pas davantage les ridicules du Tiers-Etat personnifiés dans M. Dimanche, Jourdain, Chrvsale, George Dandin.
Nous n'essayerons pas de rappeler et déjuger tous les acteurs qui se succédèrent, avec des ressources de talent si diverses, en des rôles constamment joués
1. C'est ce que dit nettement un auteur du jour, Chevalier, dans le Prologue d uue de ses comédies :
Vous aimez la méthode De vous souffrir railler toujours sur chaque modo, Qu'an Molière "sans cesse en vos habillements A ous lasse les objets de tous ces bernemerits Et que quand nous avons quelques modes jolies Il les fusse passer toutes pour des folies; Ouy, vous aimez cela : car, pour vous voir berner, A ous n'avez pas assez d'argent pour luv donner. Quand je vous dis : « Allons à l'hostel de Bourgogne », ^ous recevez ces mots ainsi qu'une vergogne. Et me dites d'abord : Moy. rarement je vais A lhostel de Bourgogne, à 1 hostel du Marais. Ma satisfaction n'est jamais plus entière Qu'alors que je me vois chez l'illustre Molière. »
Le Théâtre de Molière. 41
et repris. Grandmesnil et Duparai en furent peutêtre les personnifications les plus complètes, l'un par la force de l'art, l'autre par les dons innés du naturel et du vrai. On a dit de Duparai (1768-1852)
V PRJTVILLC C0MED!pW()RDiMAi^ Dt^M
i Daks L e B g ur? &>!S tfz m t i L— h or:'ï<E
qu'il offrait le type le plus parfait du bourgeois du xvne siècle. Son accentuation comique, son parler traînant, sa physionomie ouvert*1 et spirituellement naïve, tout en sa personne, jusqu'à son corps long, sec et maigre, contribuait à compléter L'illusion : c'était, selon le mot d'un de s<>s biographes, la nature prise sur le fait. 11 avait, en effet, l'instinct des
[\i . La Maison de Molière.
personnages de Molière, et il faisait parler, agir, un M. Jourdain, un Chrysale, un Argan, un Harpagon, comme s'il eût été chacun de ceux-là.
Il était habituel qu'au xvnc siècle tout l'intérêt d'une comédie se concentrât dans la mise en action plus ou moins heureuse d'un petit nombre de caractères. Molière en produisit de tout nouveaux comme l'ingénue ou Agnès, la grande coquette ou Célimène, Philaminte ou la raisonneuse. A chacun des personnages, cà chacun des types ou caractères moliéresques, se rattache une tradition de rôles créés, repris, transformés de siècle en siècle par les meilleurs comédiens et les plus fines comédiennes de l'illustre Compagnie. Ainsi la Célimène du Misanthrope, à laquelle nous venons d'adresser un souvenir en passant, cette trop brillante personne étourdie, maligne, inconstante, fausse et minaudière et toujours séduisante, chez qui l'envie de plaire, l'esprit de conquête, est la pensée, l'objet de tous les instants, pour laquelle l'art suprême est de feindre d'aimer tout sans aimer rien ni personne au fond, Célimène valut des succès inoubliables à une Armande Béjart, à Louise Contât, à Mlle Mars, à Mmo Arnould-Plessy , à Madeleine Brohan. De cette diversité de personnages se détachent en importance quelques caractères plus vigoureusement taillés et qui sont comme la synthèse de toute une famille humaine. Le Tartuffe, le Misanthrope, l'Avare, sont de ces figures expressives autour desquelles se groupent les détails les plus piquants ou les plus saisissants de l'interprétation critique, au Théâtre-Français. Par exemple, ne seraitil pas intéressaut de suivre nn à un les acteurs principaux qu s'attachèrent successivement à rajeunir l'immortelle création de Tartuffe, à montrer de quelles
Le Théâtre de Molière. 43
différentes manières fut comprise et exprimée tour à tour, à l'aide du costume, du geste, des yeux, de la voix, cette incarnation à jamais gravée dans les mémoires de l'esprit de mensonge et d'imposture? Celui qui fut appelé à l'honneur d'en figurer l'image toute vive, pour la première fois et sous la leçon directe de Molière, qui tenait en face de lui l'emploi du benoît et crédule Orgon. n'était autre que le sieur Du Croisy. Tout d'abord, c'est-à-dire en 1664, notre Jkux pénitent se montrait habillé de peu, comme un homme d'assez mince étage, jouant à la dévotion pour y gagner meilleure table et meilleure vesture. En 1667, au nombre des précautions prises par Molière pour désarmer une cabale qu'il sentait prête à repartir en guerre contre lui furieusement, il avait modifié le costume de Tartuffe, de manière qu'il ne parût pas ressembler à un homme d'Église; mais, le déguisant sous l'ajustement d'un homme du monde, il lui avait donné l'habit, un petit chapeau,, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et l'avait recouvert de dentelle. Deux ans ensuite nous revoyons notre Tartuffe sous le pourpoint de couleur obscure et le large manteau, dont il avait l'air d'envelopper ses noirs desseins. Qu'il portât l'élégante perruque ou s'affublât de la défroque d'un lourd bedeau, qu'il s'appelât Tartuffe ou Panulphe, facteur Du Croisy en rendait la figure congruente à son emploi pour la pleine satisfaction de l'assistance. On le trouvait parfait en son rôle de bas cafard, de balourd cupide et hypocrite, ce gros homme dont le visage haut en couleur, l'oreille rouge, le teiut allumé, la panse rebondie, contrastaient si plaisamment avec sa prétendue austérité de principes, avec sa haire et sa discipline. C'était le Tartuffe de la
première manière, sans finesse apparente, ayant, sous son masque de dévotion, l'aspect et des habitudes de goinfre, « rotant h table et s1 empiffrant à en crever ». En entrant de tout son zèle dans la peau de son personnage, Du Croisy ne croyait faire aucun tort à des sentiments de piété sincère et de religion véritable, qu'il professait lui-même hors du théâtre. Du temps de Molière, conformément à ses instructions, on jouait Tartuffe en comique, sinon même en valet comique, et cette interprétation dura jusqu'au commencement du xixe siècle, chez la plupart des acteurs qui en furent chargés. Comme Ta remarqué Régnier, l'emploi des premiers comiques, aux xvne et xvme siècles, s'appelait aussi l'emploi des valets, et la garde-robe des artistes qui tenaient ces sortes de rô4es se bornait presque à des habits de livrée. Aussi l'habitude de jouer chaque soir Hector ou Grispin avait rétréci le talent des comédiens, circonscrit leur horizon, leur unique tâche étantde faire rire. Tartuffe fut joué comme valet, et peu à peu ce grand rôle ne fut pi us qu'un sournois plaisant et cynique dont les charges égayaient le public1. Auge en exagérait encore la tradition; il matérialisait de parti pris les côtés sensuels et gourmands du personnage; néanmoins, il y obtenait beaucoup de succès avec son visage mobile et son geste expressif Fleury, reportant là l'élégance, habituelle de son jeu, de sa diction, y mettait plus de finesse; il avait un air de corruption supérieur sous le manteau de l'hypocrite ; et les reprises du chef-d'œuvre de Molière étaient fort goûtées lorsqu'il y reparaissait et que Mlle Contât brillait dans Elmire ou que Mlle Devienne se nion-