‹ La maison de Molière et des grands classiquesChapitre 9 sur 21 · Un libraire du temps · texte numérisé non relu

Un libraire du temps

d'un cuistre dépenaillé, comme pour accentuer le contraste avec Trissotin mieux considéré et qu'on croyait devoir présenter sous un aspect moins minable, l'aspect d'un bel esprit coureur de ruelles. De nos jours, l'acteur Truiïîer s'avisa d'en refaire l'habit et la physionomie. Il s'était souvenu que Molière avait eu en vue dans Yadius ce Gilles Ménage, étalant parmi le inonde, où il était d'ailleurs fort recherché, sa science et sa suffisance. Il raffina les couleurs du portrait, pour atteindre à plus de vérité. Il eut à se louer d'en avoir fait l'étude, pour le succès qu'il y recueillit. Il avait replacé le modèle dans son milieu, dans son cadre. Et le 'résultat de ses recherches fut qu'il réalisa, sur un thème ancien, une création très curieuse et très personnelle.

Molière el les Médecins.

Nous parlions, un peu plus haut, du Docteur de la Comédie-Italienne, un masque coutumier de ce genre de comédie improvisée, et qu'on reconnaissait aussitôt à son babillage éternel et tout farci de sentences latines. C'était un savant, un jurisconsulte, un pédant et quelquefois un médecin. Or, nous savons quelle place tiennent les médecins dans les satires théâtrales de Molière. Il faut croire que la majeure partie de l'espèce mortelle avait grandement à se plaindre des empiriques ou docteurs patentés, au xvne siècle : car nous les voyons en butte à une guerre incessante de la part des auteurs, interprètes du sentiment public; les satires, les épigrammes, les comédies du temps, fourmillent de traits à leur adresse. h'Euphormion de Barclay, la comédie de

Le Théâtre de Molière.

Montfleury dite le Mariage de rien, maints passages de Cyrano de Bergerac, de Scarron, de Boilean °de

Le Costumb. — Le Malade imaginaire.

D'après une gravure de l'Edition de 1082.

La Fontaine, de La Bruyère, de Guy Patin, médecin lui-même. les visent sans nul ménagement. Molière

comme on l'a très bien remarqué, ne fut que leur adversaire le plus acharné et le plus vigoureux. Il attaquait moins la médecine en général que les étranges pratiques auxquelles elle servait de prétexte, et les ridicules d'une méthode toute sophistique, comme celle qu'on prétendait suivre en « l'art de la purgation ». N'avait-on pas l'idée que chaque affection, chaque maladie réclamait un purgatif spécial agissant d'une façon localisée; et que non seulement il devait y avoir de ces spécifiques pour chaque affection, mais aussi pour chaque partie du corps et pour chaque humeur dans chacune de ces parties1? Ce formalisme étroit, systématique, choquait la raison du grand écrivain et fomentait sa bile. Il ne pouvait supporter non plus, et le faisait bien sentir, le langage pédantesque dont les Diafoirus et les Purgon d'alors avaient contracté l'habitude d'envelopper pompeusement des paroles vides. En réalité, Molière menait le bon combat en faveur non seulement du sens commun et de la vérité, mais du droit de vivre, que mettait journellement en péril l'abus forcené de certains remèdes, tels que l'opium, l'émétique et la saignée. On est tout étonné aujourd'hui,

J. « Ce qu'ils oui de plus unanime dans leur école, et où ils s'entendent le mieux, c'est que tous tant qu'ils sont vous asscurent que, dans la composition d'une médecine, une chose purge le cerveau, cellc-cy échauffe l'estomac, celle-là rafraischit le foye. et font pour chaque partie un breuvage à bride abattue, comme si, dans ce mélange, chaque remède portail son étiquette, et que tons n'allassent pas séjourner au racsnne lieu. Il faut que ces messieurs soient bien assurés de l'obéissance et de la sagesse de leurs drogues : car enfin si, par m é garde, l'une alloit prendre le chemin de l'autre et que la partie qui doit estre échauffée vînt par méprise à eslre refroidie, voyez un peu où le pauvre malade en seroit. » 'Brécourt, L'Ombre de Molière, scène un.) Cf. M. Raynaud, Les Médecins au te mus de Molière, ch. vu.

Le Théâtre de Molière. 55

lorsqu'on lit des détails comme en renferment les lettres de Gui Patin, un homme d'esprit, sans doute, mais qui n'en avait pas assez cependant pour se libérer lui-même des pires abus de la routine. Partial et entier de nature aussi bien que d'éducation, très prévenu contre les découvertes anatomiques. physiologiques et thérapeutiques de son temps, féru de la tradition galienne ' et hippocratique -, qu'il exagérait fort dans ses applications, il n'entendait qu'a saigner et resaigner sans ee>se les malheureux qui lui tombaient sous la main, fut-ce ses propres enfants. Dans une de ses lettres, il parle d'un de ses confrères, nommé Martel, qui fut saigné trentedeux fois pour une lièvre continue. Il se ilatte d'avoir tiré le sang des veines de son fils vingt-quatre fois pour la même maladie: et cet homme à lintelligence vive, enjouée, ouverte sur tant de points, confesse avec une espèce d'ingénuité qu'il se fit saigner luimême sept fois pour un simple rhume. Gousinot, le premier médecin du roi, avait été plus prodigue encore de celte source vitale, lui qui. pour tuer un rhume tenace, accepta d'être saigné soixante-quatre fois en huit mois, etqui n'en mourut pas. chose merveilleuse, la nature ayant été plus Porte que ce remède homicide. On voit que Molière avait d'amples raisons de couvrir de ridicule les panacées de la médecine, au 5mie siecl»\ et les pédants en robe longue, qui les administraient à tort et a travers . Dans U Amour médecin, c'est la curieuse dispute entre M. Tomes et M. Défonandrès, dont l'un veut saigner la malade et l'autre lui faire prendre une dose d cinétique,

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