‹ La maison de Socrate le sageChapitre 23 sur 36 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Ne trouvez-vous pas, Madame, que ce monsieur le Tabellion a le ton bien doucereux ? et toutes ses révérences ? Il Ji'est cependant pas des gens de son métier celui qui m'inspireroit le plus de confiance. J'ai remarqué que , loin de se conformer à vos intentions expresses , il cberchoit à vous faire adopter les siennes, et cela avec un patelinage si insinuant, qu'il me fait craindre que son acte excellent pour lui ne vaille pas grand'chose pour vous.

Je pense n'avoir rien k craindre de cet homme de loi dont j'ai observé comme toi les petits détours ; mais ceci est un peu du métier. Il ne s'agit d'ailleurs entre lui

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et moi , que d'une somme qui m'appartient, qu'il reconnoît avoir chez lui, et dont, tout simplement, je veux faire une dot à la personne que je lui ai nommée. Je ne crains donc pas qu'il puisse exercer là-dessus ce qu'on appelle l'art de la profession ; mais changeons de propos.

Lut é c I e.

Il me semble , ma chère maîtresse , que depuis votre retour de chez le Tabellion , vous êtes infiniment plus gaie ; l'éclat de vos couleurs , le brillant de vos yeux... jusqu'à ce sourire qui vous échappe et vous rend encore plus jolie ; tout annonce en vous une espèce de révolution.

Oui, j'ai l'esprit en repos ; je jouis même d'un contentement intérieur que depuis quelque temps je n'avois point éprouvé.

Permettez donc que , me conformant à votre gaieté, je donne à mou babil tout l'essor...

M Y R T H o É , souriant.

Tant que tu voudras, mon enfant j sois gaie en plein loisir , en toute liberté.

LuTÉCIEj à pari.

Je ne la comprends pas ; cette donation l'a doi^c bien soulagée î

Mais je te devine; tu vas malignement renouer sur cet éternel Alcibiade l'entretien que tantôt... L u T É c I E.

Tout juste; mais je certifie que c'est votre cœur qui

vous a donné le mot de l'ënigme. Je vous disois doue f{ii'AIcil>iade est de tous les hommes le seul que vous deviez prendre pour époux.

M Y R T H o É j gaiement.

Et si je n'en prends plus aucun ?

Aucun?... c'est impossible, Madame.

Très-possible , mon enfant ; car si je me trouve quitte envers la patrie , je n'ai plus dès lors à redouter la rigueur de la loi.

Comment ?

Au lieu de me marier , je dote une personne qui se mariera à ma place j par cet adroit moyen , l'édit ne me concerne plus j de là mon entière liberté, gage de ma gaieté tardive... Je suis comme le timide oiseau qui bat des ailes de joie, en regardant le piège oii il avoit manqué d'être pris. Maintenant sur l'époux que j'ai refusé tu peux... librement tout dire, et je peux librement tout entendre ; tu vas , je le prévois , me répéter avec tout le monde que, de tous les partis , mon hymen avec Alcibiade étoit celui qui me convenoit le mieux. Tu ajouteras que ma main , depuis notre enfance , lui fut promise.

Si vous voulez être heureuse sur la terre , car on ne l'est que d'une manière , croyez...

Attends... je n'ai pas achevé : les parens de cet

homme unique , selon toi , jouissoient , de père en fils, d'une fortune considérable... Les miens , de père en fils , n'avoient rien ; les siens ne demandoient qu'une fille digne , par les vertus de ses aïeux , d'entrer dans leur famille ; ils crurent l'avoir trouvée en moi ; mes parens se hâtèrent d'accepter une alliance qui procuroit à leur enfant les avantages les plus solides : les uns et les autres moururent ; quelques années s'écoulèrent ; et enfin , Alcibiade , déjà livré aux défauts brillans , mais dangereux, d'une jeunesse ardente , vint , me vit, m'aima, me le dit, et partit pour les contrées étrangères. Son adieu fut celui d'un jeune homme qui brûle de marier sur son front les lauriers de Mars aux myrthes des amours. 11 étoit jeune, jel'excusaij j'avoue même que, pendant le cours de la guerre , les dangers qu'il couroit m'inspirèrent souvent le plus tendre intérêt. Il revint enfin, après deux ans d'absenccj et depuis dix jours qu'il est arrivé , a-t-il daigné m'honorer de plus d'une visite ? lui , donlle premier désir devoit être d'effacer les torts ou les égaremens dont il s'est rendu coupable. Dis-moi: l'homme qui s'offre pour mon époux devoit-il se conduire ainsi ? Ah ! s'il m'outrage avant que d'être à moi, que ne feroit-il pas, s'il?... L u T É c I E.

Tenez, Madame , grondez-moi, je ne pourrai garder le silence j il faudra que je vous dise encore et toujours que vous serez à lui ; et pourquoi cela? parce qu'il n'y a vraiment qu'un Alcibiade au monde. *

On se fait un plaisir malin de me raconter ses étourderies , ses imprudences ; tantôt dans une de ces orgies nocturnes il brisa les Hermès.

DE soc RATE. 71

L u T É c I E j rlanl.

Pauvres Dieux de figuier ! bien innoceris à tous égards... Mais vous ne prendrez pas, j'espère, la défense de ces dieux mutilés avec lesquels vous pouvez chaque jour allumer votre foyer.

Socrate n'en rira point... mais ses galanteries...

Ah ! voilà le grand crime, selon moij cependant il va l'expier en n'aimant plus que vous.

Non , j'ai pris mon parti. Après avoir pleinement satisfait chez le tabellion à l'inexorable édit. . . On frappe , je crois.

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