LA FIANCEE DU TIMBALIER
Lithographie par Célestin Kanteuil.
mais qu'il fuyait instinctivement les voisinages immédiats.... Quoi qu'il en soit, un portrait, seulement, de Victor Hugo par Delacroix!... Mais voyez le nombre infime de portraits de gens de son temps que peignit l'auteur des Croisés.
La meilleure explication, peut-être, de tout cela a été donnée par Mme Victor Hugo dans le Victor Hugo raconté par un témoin de sa rie. Il est peu de croquis plus clairvoyants et d'une touche plus délicate. <> Un des habitués de ce salon (celui de Mlles Clarke) était M. Eugène Delacroix. Le jeune chef du mouvement en peinture n'avait pas la même audace en paroles qu'en tableaux. Il tâchait de désarmer, par les concessions de sa conversation, les ennemis que lui faisait l'originalité de son admirable talent. Révolutionnaire dans son atelier, il était conservateur dans les salons, reniait toute solidarité avec les idées nouvelles, reniait l'insurrection littéraire et préférait la tragédie au drame. La jeune littérature lui pardonnait cette prudence, qu'il n'avait pas sur ses toiles, et qui avait généralement un autre résultat que celui qu'il en espérait. Un soir qu'il venait de sortir de chez Mlles Clarke après une discussion où il avait soutenu contre M. Victor Hugo la suprême beauté du Tancrède de Voltaire, l'aînée des Anglaises, qui était de son avis, s'écria enthousiasmée : « Qu'il est charmant et qu'il a de « l'esprit, M. Delacroix ! Quel dommage qu'il fasse de la « peinture ! »
Nous ne pouvons point souscrire entièrement au jugement de cette Anglaise, mais nous pouvons l'adopter dans une certaine mesure, en le modifiant ainsi : « Quel dommage qu'ayant fait de si belles choses il n'y ait pas, parmi elles toutes, une seule page inspirée de Victor Hugo! » Hernani, Notre-Dame de Paris, les Burgraves pouvaient fournir non moins de magnifiques sujets à l'auteur des lithographies de. Faust; mais l'auteur des Orientales a peut-être exercé plus d'influence que personne, et
n.Win D'ANGERS HT VICTOR HUGO.
Delacroix hii-mcme ne put le supposer, sur le peintre de cette page sublime : la Grèce expirante sur les ntiiies de Missoloughi\ Parmi nos rei;rets, nous exprimions à l'instant celui qu'un portrait de Victor Huyo n'eût pas été tracé par Eugène Delacroix. Mais le musée en possède \\v\ sublime, un qui émane de la vie et qui est taillé à jamais pour l'histoire : c'est le buste de David
LA ES.MERALDA ET GRINGOIKE.
Dessi» par Tonv Johaunot, illustrant Notre-Dame lie Paris.
d'Angers. Celui-ci, tout en accomplissant son œuvre, une des plus hautes qui soient, et qui, par certains côtés, l'égale aux grands anciens, eut la curiosité passionnée de l'âme de ses contemporains et ne crut pas trahir les dieux en rendant le meilleur hommage aux grands hommes qui nous en donnent le mieux l'idée.
Le buste de Victor Hugo par David d'Angers est un des plus purs joyaux de notre musée. C'est, par le calme et la grandeur, une des œuvres les plus augustes de David. Avec un véritable
génie, il a compris qu'ici il ne fallait rien faire de tourmenté, de heurté ni de fiévreux. Théophile Gautier a remarqué qu'en général, chez David, <■ le physionomiste et le phrénologiste se mêlent au statuaire dans des proportions même un peu trop fortes, car il a souvent exagéré au delà du possible les organes de telle ou telle faculté qu'il croyait découvrir dans son modèle
ou qui y existaient réellement ». Un des exemples les plus typiques à opposer à l'effigie marmoréenne de Victor Hugo serait le buste de Paganini, qui , lui, est tellement accidenté, bossue, puissamment torturé, qu'il confine presque aune sorte de charge, mais charge pleine d'admiration, d'ardeur et d'enthousiasme. Ici, au contraire, la souveraine beauté du modèle a poussé l'artiste à n'accentuer que dans le sens de la beauté elle-même. Le front, par exemple, parut tout d'abord de proportions exagérées, et avec le temps on remarqua que le front de Victor Hugo était devenu tel que David l'avait traduit. Devenu? Non, en réalité. Seulement l'artiste avait été le premier à en voir l'ampleur et la majesté.
Aussi un tel buste, le plus parfait peut-être qui soit sorti du ciseau de David, est-il celui qui correspondait le mieux au
Ql'ASIMODO Al IMLOm.
Par Tony Johannot .
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LA CHEMINtE DE OUEBNESEY.
Composée par le poète et exécutée sous sa direction. Dessin original de Victor Hugo.
DAVID danc.i:rs \:t VICIOU iiikîo.
programiiie si clcvc cl si juste, quoi qu'on en puisse dire dans les discussions d'ntelier ou dans les dissertations des théoriciens, que le statuaire s'était tracé : « perpétuer les mâles vertus, les nobles dé\'ouenients, faire vivre les traits de l'homme de génie ».
Si nous avions un peu plus le souci nous-mêmes de ces nobles pensées, nous visiterions plus souvent le Père-Lachaise, qui est en quelque st)rte un véritable musée des œuvres de David d'Angers, et nous verrions que tous les monuments de lui qu'il renferme correspondent éloquemment à la première partie de ce programme, « perpétuer les mâles vertus, les nobles dévouements ». Quant au sculpteur, en tant que portraitiste, nous ne saunons nous étonner de toute l'intensité qu'il a su mettre dans
ce buste de Victor Hugo l'acteur lacressonniébe dans le rôle de quasimodo. lorsque nous relisons ces P/'o/og.ap/,ù/a,sa,„ partie >f.s coUec^,ons,/u A/use>.
paroles excellentes : « J'étudie sans cesse l'homme extérieur, mais, malgré toutes les merveilles qui se découvrent à mesyeux, j'aperçois que l'homme intérieur est plus surprenant encore, puisque c'est de l'intérieur que le merveilleux surgit. Les passions du cœur humain sont une fière étude, et c'est une des plus importantes pour l'artiste.... C'est la nature vivante, animée, passionnée, morale surtout, qu'il faut exprimer par le marbre et par le bronze. »
En somme, cette haute préoccupation a toujours été celle des grands portraitistes. Sans négliger, comme leurs rivaux moins profonds voudraient le faire entendre, les préoccupations de matière et de forme, ils les subordonnent à des aspirations plus belles. Dans les sens les plus divers, Rembrandt, Houdon n'ont pas procédé autrement, et c'est ainsi que l'entendait Latour lorsqu'il disait de ses modèles : » Je cause avec eux, et je descends au fond d'eux-mêmes, et à leur insu je les emporte tout entiers ».
Ceux qui, dans l'avenir, voudront mieux comprendre Notre-Dame de Paris^ les Voix intérieures^ les Misérables, et se hausser jusqu'à "Victor Hugo lui-même seront forcés de venir au musée, regarder cette image et l'interroger longuement. Quoiqu'il soit daté de i838, année de Ruy Blas. non seulement il résume l'œuvre déjà accomplie, mais encore il annonce, il escompte l'œuvre à venir tout entière.
Il est important de noter encore deux choses à propos de ce marbre admirable. L'une, qu'il est le type de tous les portraits qui furent faits de "Victor Hugo pendant la première partie de sa carrière, de même que nous verrons plus tard celui de Rodin devenir le type de tous ceux qui furent faits dans la dernière partie. Ainsi les grands artistes synthétisent un personnage, ils le voient si juste et le rendent si puissamment qu'ils créent une sorte de hantise et dans l'esprit du public et dans celui des artistes. Ceux-ci paraissent avoir copié cette image typique ou la redisent involontairement, et le public ramène à elle, par cette même hallucination, toutes les autres images que l'on fait.
L'autre remarque, c'est que David était un de ces artistes qui étaient étroitement mêlés à Faction littéraire de leur époque. « Il vivait, nous dit-on, dans l'intimité des poètes, et plus d'une ode magnifique témoigne de ces nobles échanges d'admiration fréquents à la belle époque du romantisme. Souvent son marbre
BUSTE DE VICTOR HUliO.
Par Davii d'Angers, rSj&
MADA.ML NICl'OK HUGO KT LOUIS BOU LANr,F-:i< . 55
lui tut rendu lmi vers non moins solides et durables. » Un autre très bel exemple de ces superbes et fécondes fréquentations intellectuelles nous est fourni par Louis Boulanger. Ici; nous \-oici en présence dun artiste qui est représenté magnifiquement au musée. Aussi cette belle physionomie vaut bien d'être étudiée en ce moment avec quelque détail.
« M. Louis Boulanger, dit Mme Victor Hugo, intelligence ouverte à Shakespeare comme à Rembrandt. » Un tel portrait en une ligne prédispose en faveur du modèle tout homme épris des joies de la pensée. Et, de fait, Louis Boulanger nous apparaît comme une organisation supérieurement délicate, sensible et du plus beau raffinement. Les témoignages en sont nombreux, et celui de Théophile Gautier est à choisir entre beaucoup : « Louis Boulanger avait un défaut bien rare, Tadmiration portée à Texcès. Il aimait tant les maîtres qu'il en oubliait sa propre individualité. Il passait des heures à les contempler, à les copier, à en parler.... Les œuvres de Tart lui cachaient un peu les œuvres de la nature. Mais quelle finesse, quel tact, quel sentiment, quelle compréhension en face d'un tableau ou d'une pièce de poésie! Comme il en savourait les qualités et quelle joie sincère et lumineuse à la vue d'une belle chose!... On a été un peu injuste envers Boulanger, et, s'il a trop admiré, on ne l'a pas admiré assez. »
Avec cette belle sensibilité, cette haute culture, et, de plus, une imagination riche et puissante et d'admirables dons de coloriste, Louis Boulanger a été certainement un des plus nobles artistes de son temps. Ce n'est pas seulement par la séduction de sa causerie, son intelligence de la poésie qu'il pratiquait lui-même, enfin par sa connaissance du castillan, qu'il pouvait avoir conquis l'amitié profonde de 'Victor Hugo à un point dont nous pouvons nous rendre compte par les plus belles pièces de vers qu'à toute occasion le poète lui dédie. Il fallait qu'il y eût en plus un homme,
un artiste dune immense valeur. Victor Hugo ne s'est jamais trompé sur ce point. Sa bienveillance a pu se prodiguer à des passants qui lui étaient de peu ; à l'hommage de mainte admiration il a pu souvent repondre par des compliments flatteurs avec une admirable courtoisie. Mais son amitié vraie, il ne Ta réservée que pour un très petit nombre d'hommes d'une rare trempe, en même temps talents de premier ordre. Il était impossible à un pareil esprit de s'entourer d'insignifiances, et nous pourrions presque conclure a priori que l'œuvre de Boulanger, parfois discutée de son temps, un peu oubliée du nôtre, reprendra une place importante. On ne peut avoir compris et recréé, pour ainsi dire, les beautés de l'art français au moyen âge, avoir écrit non seulement dans Notre-Dame de Paris, mais encore en cent autres pages, les choses les plus belles, les plus vraies et les plus profondes sur l'art, avoir, dans des lettres, rendu haute justice à Delacroix, qui ne fit pas de môme pour l'écrivain, avoir enfin prouvé soi-même, ainsi que nous le verrons, les qualités d'un artiste de premier ordre, pour se tromper complètement sur les applications et laisser commettre à l'amitié des fautes de jugement.
Nous ne saurions encore à présent — et de toute façon ce n'est pas ici la place pour le faire — porter une appréciation définitive sur l'œuvre de Louis Boulanger, son Ma:ieppa célèbre du musée de Rouen, ses Truands du musée de Dijon, sa Mort de Bailly, son Triomphe de Pétrarque. Boulanger souffrit parfois d'une sorte de désir de perfection qui refroidit ses plus belles impulsions d'art. M. Paul Meurice, qui a été témoin décela, nous a dit que cet impétueux, ce bouillonnant, gâta des œuvres magnifiquement parties. Mais, de toute façon, il ne les a point gâtées toutes, et l'on retrouvera de grands tableaux, des portraits, des dessins qui feront plus que de sauver son nom de l'oubli, et qui lui assureront une belle
L'ŒUVRE DK LOUIS ROULANGF.R
l^iicc dans l'art du xix° siècle, quand tout se sera classé.
l'ji attendant, nous axons, au musée Victor Hugo, l'occasion de l'admirer xéritablcment, comme lithographe, comme dessinateur et comme iK-intre.
Les grandes estampes de la Rondo du Sabbat et du Feu du Ciel