LES CHATIMENTS
Lithographie de Datunier.
120 LA MAISON DE VICTOK IILCÎO.
est en buste, l'autre en pied ; tous deux stjnt très beaux et d'un caractère dittérent; aussi ne saurions-nous auquel donner la préférence. De toute façon, en outre de leur beauté artistique, ces œuvres ont encore un intérêt de souvenir, car elles rappellent l'amitié qui unissait le poète à son portraitiste. On songe, en regardant ces belles pièces, si physionomiques en même temps que d'un si riche métier, aux dîners de la rue de Vaugirard, aux fameuses omelettes au rhum que personne ne pouvait réussir à allumer, et qui prouvaient qu'on peut être un admirable cuisinier de lithographie sans exceller dans les autres cuisines. Il est également agréable à l'esprit de se reporter dans cet intérieur familial ' que soutenait Achille Devéria, au moyen de ses lithographies qu'on lui payait cent francs, le prix, ou un peu moins, que l'on achète aujourd'hui certaines de ses simples épreuves.
Nous passons sur les nombreuses estampes et images de toute sorte, tirées à part ou publiées dans les journaux et se rapportant à l'œuvre ou à la vie de Victor Hugo. Il est de ces estampes, parmi les plus populaires, qui ont un caractère déjà entièrement tranché, malgré le faible recul d'à peine trois quarts de siècle. C'est ainsi que pour Notre-Dame de Paris, par exemple, il y a une suite de lithographies aquarellées qui sont d'une soi-disant couleur locale infiniment troublante, même pour le moins exigeant en matière d'érudition, et d'une joliesse d'opéra-comique si naïve que l'on ne peut s'empêcher d'en rire franchement, sans, pour cela, manquer de respect au grand écrivain ainsi interprété.
La pensée de ces cerveaux dominateurs qui, d'époque en époque, produisent les grands ouvrages d'imagination, alimente des milliers de cerveaux d'une qualité moindre. La façon dont la création originelle est comprise et assimilée est le plus souvent
1. En voir le touchant et ravissant tableau dans Mctor Hugo raconte.
L1-; CABINET DES i:SlAM PES DU MUSEE
très déconcertante. Il en va de Tinvention du poète comme des traits de son \isai^e à mesure qu'on les \ ulj^arise. Ainsi, pour les portraits de Victor Hugo, cl l'on en trouvera les exemples les plus curieux dans celte collection d'imai^es. De copie en copie, d'imitation en imita-
VICTOR HUGO, PAR GILL
Célèbre liessin publié dans « l'Eclifise ■>■> penlant l'exil.
lion, de photographie en gravure, de gravure en chose courante qui semble n'avoir été faite avec aucun procédé définissable, on arrive à obtenir des images vagues, inexactement schématiques, qui n'ont pour ainsi dire plus aucun trait commun avec le personnage réel. Et pourtant cela entretient dans l'immense foule la notion même de l'existence de cet homme et l'idée de sa grandeur. Cela lui donne une espèce de don d'ubiquité dans les esprits. Et pkis ces portraits sont répandus (on dirait presque : plus ils sont exempts de ressemblance), plus la gloire — ou dans certains cas la haine — s'augmente, en quelque sorte, automatiquement. De même pour les images tirées de l'œuvre, les personnages, la mise en scène, l'idée même et le caractère des épisodes, on voit publier de bien étranges transcriptions. Les plus recherchées même parmi ces ramifications d'une œuvre géniale, profondément originale, sont, par rapport à elle, d'unéloignement à faire frémir. Pour en prendre un exemple en dehors de Victor Hugo, qu'y a-t-il de commun entre le Faust de Gœthe et celui c^ue l'on joue à l'Opéra, et la musique même dont Gounod l'a revêtu de façon à le rendre encore plus méconnaissable ? Et
LA MAISON i)K NIC'IOR HUGO.
pourtant, ceki finit parfaire corps avec l'ieuvrc mère, tout comme les crustacés de multiples espèces, appelés pour ainsi dire parle rocher et s'attachant à lui en font partie intéi^rante à la fin et ne s'en peuvent plus séparer. Cette sorte de phénomène d'attraction
et de déformation en même temps, d'autant pkis sensible que le prétexte est grand, sera très intéressante ù constater dans la collection des estampes, et celui qui se livrera à cette étude n'y perdra pas sa peine.
Il est encore toute une catégorie d'images qui fait partie de la gloire de Victor Hugo :
ce sont celles précisément qui ont eu la prétention de s'attaquer à cette gloire.
Nous voulons piarler des innombrables caricatures, charges, satires (des satires contre ce satirique par excellence !), et dont les collections comprennent quelques spécimens. E!lles n'y figurent pourtant que pour mémoire. On n'a pas jugé à propos d'encombrer les cartons d'élucubrations plates, monotones, qui ne pourraient en rien nuire à une telle mémoire ; mais l'ensemble en est trop fastidieux, trop composé de redites, pour apprendre quoi que ce soit. On n'a gardé que
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