I.KS MAISONS DKS CRANDS IIOM.MICS
candeur, on nv saurait éprouver le nioindre frissonnement. Lors ûe la foudroyante exposition de Rembrandt à Amsterdam, nous eûmes, avec le peintre Ca/.in, la respectueuse indiscrétion de nous iaire ou\ rir la maison, très peu modifiée, où vécut, dans sa [période heureuse, un des j-ilus i^rands hommes desâges modernes. Ce fut tout un é\énement dans la rue jui\e. I.a famille de modistes Israélites qui nichait entre ces murs opposa de subtiles résistances. Pourtant, le patriarche ayant compris à la longue le sentiment désintéressé qui nous animait, finit parfaire preuve d'assez bonne grâce et même ne se montra pas totalement ignorant de réminent locataire qui l'avait précédé. Mais à la sortie un grouillement de plus de trois cents descendants des modèles de Rembrandt nous attendait. C'est un acte de piété artistique que nous ne saurions recommander : les timides ne pourraient, et les audacieux, à tout prendre, sont désappointés, car des changements de divisions dans les chambres ont altéré les conditions d'éclairage qu'il serait si intéressant d'étudier.
Nous aurons à peu près tout rappelé de typique lorsque nous aurons ajouté à cette revue rh()tel des Plantin à Anvers. L'arrangement en est séduisant autant qu'exemplaire. On y vit rétrospectivement avec un maître artisan, et le spectacle de cette
VICTOR HUGO EN 182g.
Lithographie de Maurin.
vie raffinée et cordiale n'est pas d'un enseignement à dédaigner, encore que d'une portée plus restreinte.
lleste la maison de Shakespeare à Stratford-sur-Avon. Elle est certainement fort bonne pour les touristes. Bien qu'ayant été authentiquement habitée par le poète, elle est devenue comme une aimable fantaisie, où, certes, on n'a rien su recueillir, et pour cause, de la vie même de Shakespeare. Le plus grand des poètes dramatiques n'a plus grand'chose à voir avec ce simple décor de théâtre. Le jiionde pensant ne serait pas privé si ce pastiche n'existait pas.
Et c'est là, il est vrai, que des objections sérieuses pourraient être faites à la nécessité de ces demeures de grands hommes. Assez fondé serait celui qui dirait : « Peu nous importe que le grand peintre qui nous fait rêver, que le poète qui nous fait frémir et pleurer à travers les siècles, aient habite ce tas de pierres ou cet autre. Leur demeure actuelle est infiniment plus belle et plus haute. Elle est dans nos cœurs qu'ils font battre, dans nos cerveaux qu'ils enrichissent d'images et d'idées. Leur domicile n'est plus tel village, telle capitale même de pays à frontières. Il est le monde entier. Le reste, oripeaux plus ou moins défraîchis, portraits plus ou moins ressemblants, n'est qu'une sorte de collection de fétiches, et qui trop admire les lunettes du grand homme risque de ne pas comprendre ce que virent ses yeux. »
Voilà qui est bien. Mais supposez maintenant que l'homme dont il s'agira soit non seulernent le plus grand poète de son siècle dans l'univers entier, mais encore un des plus grands poètes de tous les siècles; qu'il ait vécu dans une des cinq ou six premières villes du monde entier et dans celle-là même qui ait projeté sur le monde la plus éclatante lumière ; que cet homme, que ce poète ait été un de ceux qui, le plus largement, contribuèrent à cet embrasement des âmes, à cet éblouissement
m; CKNIK du 1>()KTE.
des esprits; que sou leuvre sd'u bienfaisante autant qu'elle est aui;uste; qu'elle ploiii^e, pour en api-»eler douloureusement la lin, jusqu'aux plus proiondes misères des humbles, et qu'elle frappe au visage les usurpateurs, les lâches et les méchants; qu'elle chante avec les innombrables voix de la nature et qu'elle les condense dans les suprêmes harmonies de la couleur, dans les entraînantes rondes du rythme ; qu'elle dise la puissance de l'amour, la beauté de la beauté ; qu'elle soit d'une générosité telle qu'elle puisse lutter avec les religions les plus consolantes et les plus pures, d'une telle grandeur, d'une telle variété, d'une telle force qu'elle contienne Homère ainsi que Dante et se compare à Shakespeare; qu'elle s'élève, en des termes magniqfiues,
jusqu'aux plus terribles questions qui affolent l'esprit sur les hauteurs où il lui est donné parfois de s'envoler ; qu'elle unisse la troublante majesté des orages et l'impondérable grâce d'un sourire de jeune fille ; que les chansons, les hymnes, les satires, les grands drames, que la vie fixée, la vie transformée, la vie retrouvée, c'est-à-dire le roman, la fantaisie et l'histoire, soient comme les piliers qui soutiennent cet édifice immense. Et ce n'est pas tout. Imaginez encore que celui qui a construit une œuvre si
VICTOR HL'GO EN l832.
Dessin original de Célestm Nanteuii.
colossale, encore inexplorée ou incomprise dans quelques-unes de ses parties, comme ces hypogées que l'humanité n"a pas encore eu le temps de fouiller, ou ces flèches et ces tours jusqu'au faîte desquelles elle n'ait pas encore eu laudace de grimper; imaginez, dis-je, que ce poète, ce géant, ait encore trouvé le temps de prendre part à la vie, aux plus chères destinées de sa patrie; que, de naissance et d'éducation aristocratiques, il se soit élevé en quelques coups d'aile à la notion la plus grandiose et la plus vraie de la Liberté et qu'il en soit devenu dans son temps le défenseur le plus puissant, l'incarnation même la plus auguste; que pour elle on l'ait vu répandre à la tribune les paroles les plus éloquentes qui soient jamais sorties d'une bouche de grand orateur, non seulement en France, mais encore dans tous les pays et à toutes les époques; que pour cette Liberté il ait souffert vingt années d'exil et que, pendant ces années de solitude au milieu de l'Océan, il n'ait pas cessé un instant, tout en poursuivant son oeuvre d'artiste et de poète, de défendre par le verbe et par l'exemple la cause de tous les faibles, de tous les vaincus, contre tous les oppresseurs ; que ses chants, aux heures tragiques, aient été au moins autant que des actes de beauté des actes de combat; que ce rôle d'homme d'Etat de l'idéal se soit poursuivi pendant vingt-cinq années encore ; qu'une fois un tel homme terrassé, l'Arc de Triomphe ait paru un catafalque tout juste à sa mesure; que tout un peuple ait suivi son cercueil et que le monde entier l'ait escorté par la pensée.
Puis, apprenez qu'en plein cœur de ce Paris quil a d'abord charmé, puis ému, puis secoué, puis glorifié, enthousiasmé, rendu plus grand et meilleur, qu'il a contribué à empêcher de mourir, et auquel il a fait l'impérissable honneur d'y vivre, la maison qu'il y habita pendant une des plus longues et des plus éclatantes périodes ait été conservée, toute pleine de son œuvre et des émanations de son œuvre, toute pleine des témoins de sa
DIVISION (lKNi'':UAI.I': \)\: LA MAISON. ii
vie et lIcs crcations de sa pensée, par une sorte Je miracle. I)ire/-\()iis que cette maison, ouverte an xovageiu" le plus lointain, au plus pau\re passant, à l'esprit le |ilus lier, à l'enfant, à la femme, à celui qui soni;e,à celui L|ui \ient, à celui qui se souvient, direz-\ous que ce musée, rempli des œuvres des plus nobles artistes de notre siècle et rempli de lui-même, n'est pas une fondation unique, faite à la fois pour guider, consoler et exalter les âmes? Croire/.-vous encore qu'il y ait trace de fétichisme dans la fondation de telle maison et dans les pèlerinages qu'on y accomplira ?
La voilà ouverte, cette Maison de 'Victor Hugo où se développa sa gloire et où son génie commença de s'épanouir. C'est là cjne les plus grands esprits du temps lui vinrent rendre hommage et proclamer, en quelque sorte, son règne sur le monde de la poésie et de la pensée. Largement ouverte d'un côté sur une place historique toute plantée d'arbres, et de l'autre sur une école enfantine, elle otfre le triple bienfait des enseignements de l'histoire, des ombrages du rêve et de la foi en l'avenir.
Elle est remplie jusqu'aux bords, cette maison vénérable dès le premier jour, des œuvres les plus hautes et des souvenirs les plus parlants.
"Voici le grand escalier que gravirent les plus célèbres et les plus obscurs, également émus. Des œuvres d'art et des documents curieux en font déjà pressentir l'atmosphère. Un étage forme un musée d'une grande nouveauté, qui n'a jusqu'ici son pareil nulle part. Les peintures, les gravures et les sculptures des contemporains du Maître offrent une première et multiple transcription de sa pensée. Une seconde et non moins variée interprétation a été demandée à de grands artistes actuellement vivants, qui, non moins que leurs prédécesseurs, étaient faits pour le comprendre, s'étant tous plus ou moins nourris de sa lecture, ou inclinés devant sa majesté. Leurs toiles, leurs dessins, leurs estampes composent un
vaste et opulent poème des lignes et des couleurs né du poème des idées et des sons, et cette sorte de palingénésie d'un puissant cerveau, qui continue et continuera longtemps encore à créer après sa fin matérielle, constitue un ensemble si harmonieux, un phénomène de beauté tellement inédit que déjà, bien que nous n'en soyons même pas à la moitié de la visite, la raison d'être et la nécessité de ce musée apparaîtraient.
La galerie de peinture a pour suite la précieuse bibliothèque où sont réunies, dans toutes les éditions les plus rares, les œuvres du poète et les innombrables estampes se rapportant à la vie ou à l'œuvre de Victor Hugo.
Mais cela n'est pas tout. Au-dessus se développe l'étage que Victor Hugo habita. Il est exclusivement consacré aux travaux de ses mains. Les dessins, qui étaient en même temps pour lui un délassement et un moyen d'expression différent, destiné à déverser le trop-plein de son imagination, ont suffi pour remplir toute une galerie, où, comme nous le verrons, et comme cela s'imposera à tous les yeux, c'est un artiste véritable, et un grand artiste, qui se manifeste. Et après l'artiste, voici l'artisan, qui sculpte le bois comme il taille la prose, et manie le tisonnier ardent comme il grave le vers. Puis vient, reconstituée avec un soin pieux autant que scrupuleusement exact, la chambre où il s'éteignit, véritable sanctuaire, où il est impossible de ne pas ressentir une vive et profonde émotion. Enfin, une troisième division fait revivre avec un saisissant relief le grand homme lui-même. On y revoit les maisons qu'il habita, les livres de classe qu'il feuilleta, les souvenirs en grand nombre de sa vie intime. En de rares et inconnues séries de photographies, on peut étudier la grandeur et la beauté de ses traits, l'extraordinaire puissance dominatrice et fascinatrice de son expression. D'admirables portraits des êtres qu'il aima complètent cette évocation et vous admettent dans la vie même du grand Maître de cette grande Maison.
LE , PHARE D EDDYSTONE.
Dessin de Victor Hugo.