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LE RÊVE

Dessin de Victor Hugo.

missant des chocs d'armures et d'épées, ou bien le barbare et majestueux drame des Burgraves. Tout naturellement la vieille

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mendiante qui était blottie dans une anfractuosilé de la muraille sera devenue une terrible Guanhumara.

On pourrait multiplier ces exemples. Il ne faudrait pas oublier les promenades dans le vieux Paris, les voyages en France à la recherche des plus belles et des plus dédaignées parmi les églises ogivales, et Notre-Dame de Paris surgissant de ces promenades à travers les vestiges et à tra\ers le passé.

L'opération parfois paraîtrait plus simple encore, et le résultat cependant dépasserait en complexité les magnifiques inventions que nous venons de rappeler. Suivons ce dernier phénomène d'alchimie cérébrale, et voyons Tor qui jaillit du creuset.

« On sait, dit Théophile Gautier, lui-même y fait mainte allusion dans ses vers, quel infatigable promeneur est Victor Hugo. Pensif et mystérieux rôdeur que la muse toujours accompagne, il aime à surprendre la solitude dans l'abandon de ses attitudes secrètes, à venir chez la nature aux heures où, n'attendant personne, elle reste en déshabillé et ne compose pas son visage.

u II erre à travers les prairies lorsque, sur les rougeurs du soir, les files de peupliers prennent des silhouettes étranges et ressemblent à des processions de fantômes, et le matin, quand le frisson de l'aube fait grelotter le vieil orme convulsif au bord d'une route baignée d'ombre, un passant rêveur a remarqué ce tremblement noir sur les blancheurs livides de l'aurore, et vous le retrou\erez dans une strophe ou dans un dessin. Le poète possède cet œil visionnaire dont il parle à propos d'Albert Dïirer; il voit les choses par leur angle bizarre, et la vie cachée sous les formes se révèle à lui dans son activité mystérieuse. La forêt fourmille étrangement; les racines fouillent le sol de leurs griffes pareilles à des serpents entrant dans leurs repaires; les branches aux coudes noueux, aux doigts ditîormes s'étendent comme des bras de spectre ; les nœuds des vieux troncs semblent des

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yeux qui vous rcgarelcnt, et sous les feuilles remuées on croit voir des fuites de robes et de suaires. »

Ici Théophile (îautier a presque devancé notre explication de ce mat;niliquc mécanisme intellectuel. Il en donne la synthèse, mélangeant, d'ailleurs avec une parfaite clairvoyance, les trois opérations dont il se compose, tantôt simultanément, tantôt par choc en retour :

regarder un spectacle de nature, entendre les harmonies de mots et de rythmes que ce spectacle suggère, voir les objets naturels s'animer d'une vie mystérieuse et prendre, sous l'influence de l'excitation poétique, des aspects surnaturels.

Ces promenades à travers la campagne nous donnent, du tra\ail que nous venons d'analyser, un exemple peut-être encore plus simple, plus pur et plus beau que celui des voyages à travers les vieilles choses et des grandes évocations historiques. Car c'est alors l'harmonie et la poésie qui chantent par elles-mêmes, sans prétexte, pour la seule joie et pour le seul amour. Ce sont les milliers de voix qui forment les Chansons des rues et des bois : c'est l'extraordinaire polyphonie du Théâtre en liberté.

DESSIN ORIESTM. EXÉCLTÉ A LA PLI ME ET AL: LAVIS DANS LA « PREMIÈRE MANIÈRE » DE VICTOR HLGC.

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Ce qui est réellement prodigieux, c'est le travail de consommation et de production qui se fait alors dans le cerveau du poète. Véritable machine aspirante et foulante, ce cerveau emmagasine une quantité formidable d'images, de couleurs et de sons, et les rend transformés, rythmés, ou dessinés même, en quantité non moins formidable. Mais on peut concevoir que, si colossale que soit la production, l'approvisionnement est plus grand encore; il reste des réserves immenses, parce que la conception est sans limites chez un pareil regardeur et penseur, tandis que, si acharné, si régulier et si puissant que soit le labeur, il est tout de même limité par le temps, les forces, la vie elle-même. Voilà pourquoi ce trésor, encore mille fois plus riche qu'on ne le suppose, déborde encore, pour cause de pléthore, se répand soit en conversations merveilleuses, dont il ne reste malheureusement que le souvenir, soit en ces dessins que nous avons le bonheur de posséder.

Le dessin naît tout naturellement ; il est le prolongement même de la phrase, de la strophe; il est le soulagement de la page, le dernier bouillonnement des cellules cérébrales en travail ; il est l'image qui persiste encore sur la rétine lorsque le spectacle a disparu. C'est une autre forme, plus indirecte, mais tout aussi logique, tout aussi naturelle, de cette immense activité.

Mais ici, une question se pose.

Victor Hugo n'est pas un peintre à proprement parler ? Il n'a pas appris? Ne doit-on pas considérer ses dessins comme des caprices sans conséquence, amusants surtout pour ses amis, plutôt que comme des œuvres d'art véritables ?

Eh bien, pour s'arrêter à cette question, il faudrait méconnaître les deux opérations capitales de l'acte d'art, qui sont : voir et vouloir, mais vouloir n'étant rien sans voir. Le plus grand artiste est celui qui sait le mieux voir. Il est naturel que ceux qui sont plus sensibles aux tours de force de la main qu'aux œuvres

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