PORTRAIT DE VICTOR HUGO
D'après le Tableau de Boiinal .
GAt.l.I \.
Dessin de la Collection Droiiet.
Nous dirons simplement, comme exemple, qu'un des plus beaux parmi ces paysages est une sorte de grande dentelle de cimes d'arbres se détachant sur le ciel. Puis, nous signalerons, comme une parcelle de forêt agrandie au microscope, un étonnant
i88 LA MAISON DE NICTOK HUGO.
champignon rouge, caprice de couleur le plus heureux, que Ton entend pour ainsi dire monologuer.
Un des dessins dans ce format oblong qu'aime l'artiste pour ses petites pièces est une transition singulièrement opportune entre le paysage de terre et le paysage de marine, aiUre catégorie d'une importance capitale dans l'œuvre, et sur laquelle nous devons insister un peu plus. C'est un cap et ime mer se sui\ant. Deux objets se dressent chacun au milieu de ces deux plaines voisines, l'une mouvante, l'autre ferme : l'un est une église, l'autre un vaisseau. Cette légende, antithèse où Victor Hugo est tout entier en petit, commente ce sobre dessin : « Clocher droit, mât penchant. » Elle est, en elle-même, admirable de concision et de profondeur. Mais, en outre, elle nous initie déjà à la spéciale et sublime anxiété du poète en présence de la mer. Le vent, la nuit, la vague, la rafale, la tempête l'ont toujours hanté extraordinairement. Il est peu de ses livres où l'Océan ne vienne mêler son grondement ou sa plainte au rythme de ses vers ou à l'ample mouvement de sa phrase. Le flot a joué un rôle terrible dans sa destinée. 11 lui a ravi une fille, et pendant vingt ans il a battu son rocher de proscrit ; il étalait à ses pieds, sous ses yeux, pendant qu'il travaillait dans le belvédère d'Hauteville House, ses rages, ses tristesses ou ses magnificences.
Dès ses premières œuvres, Victor Hugo semble avoir pressenti cette possession. De la pièce intitulée Oceano nox jusqu'aux Trapailleurs de la Mer, il a ressenti toutes les émotions, décrit tous les spectacles, sondé tous les problèmes que l'Océan suggère :
Où sont-ils, les marins sombres dans les nuits noires?
0 flots, que vous savez de lugubres histoires!
Flots profonds redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous !