PRENANT LE FRAIS AVEC SES SEPT FRÈRES
Dessin de Victor Hugo.
graves ou même tragiques. L'un est vraiment typique et curieux, car il est intermédiaire entre le drame et le rire, comme aussi entre le dessin de paysage et le dessin d'action humaine. Cela représente une terrasse à l'orientale, avec, au delà, la vue d'une ville des Mille et une Xiiits. l'ne sorte de sultan barbu y est gravement assis, et sur la balustrade sont plantées des tètes coupées, misérables, grimaçantes, atroces. Et le dessin a cette simple légende, qui est d'un étrange comique noir : Prenant le frais avec ses sept frères.
Un cadre encore contient quatre dessins de figures des plus inattendus. Un simple mascaron de femme, sorte de réminiscence dans le goût du wif siècle. Mais, surtout, les trois autres dessins. Un buste féminin, d'une élégance robuste et sauvage, qui fait
songer à Goya. Un portrait en pied, ou une invention de femme, debout, coiffée d'un grand chapeau, drapée dans une étoffe rayée, la poitrine et les épaules nues ; une chose charmante, fièrement séduisante, qtie l'on poiu'rait croire l'esquisse d'un Gainsborough
en un peu plus fiévreux. N'raiment, c'est une apparition exceptionnel le dans l'œuvre, lùilin, un autre dessin de femme, dénudée, échevelée, un masque sur le visage, retenant d'une main crispée ses draperies tombantes, vision d'une sorte de Lucrèce Borgia voluptueuse et efiVayante, et, bien que ce ne soient que quelques traits de plume et quelques taches d'encre, un des plus beaux croquis romantiques que Ton puisse citer.
Divers dessins fantastiques forment une transition entre ces choses stridentes et les simples caprices d'humour. Ce seront, par exemple, des gnomes de la mer, bizarrement sculptés comme à coups de hache le sont les figures à l'avant des vieux navires; — un Nain de la niiit^ colorié de rouge sombre, bossu comme Quasimodo, espèce de Triboulet de la vague, avec un nez qui se termine en pavillon de trompe, sans doute pour sonner le signal
LA FEMME Al' CHAPEAU.
Vessiti au Laiis.
i.Ks l'hii iu;s.
LA KEMME Ai: MASQUE.
des cll'rois cl la Llciision dos naufrages; — enlin un personnage, laid, àprc, railleur, aux traits anguleux, qui est sans doute insouciant, vorace et peu scrupuleux, attablé de\ant verres et hanaps, et qui est de la famille de ces âpres comiques, de ces regrettables drôles que \'ictor Hugo savait si bien camper en quelques vers ou en un simple projet de nom : Goulatromba, Golbornos, Maglia, ou Gavoulagoule ! Voyez cesdessins et relisez après l'admirable Promuntorium somiiii dans le Post-scn'ptum de ma vie. Toutes ces fantaisies s'illumineront pour vous en profondeur.
Et maintenant, voici, grouillants, riant, grimaçants, tous les fantoches, tous les types, tous les bouffons, tous les êtres grotesques, éclos comme des bulles
d'écume, tracés d'un seul trait, parfois complétés par quelque beau « pâté )' involontaire, collaboration d'une verve et d'une plume trop pleines. Mctor Hugo s'y moque de la sottise, mais sans malveillance, et de la laideur, mais sans férocité.
Ce sont des choses que Gavroche eût déclarées très « farces ». Et justement, il y a dans la série une figure plus importante que les autres, une tête de Gavroche qui est du plus beau jet et de la plus complète expression. C'est vraiment
le gamin brave et cynique, frêle et infatigable, au sourire fin dans
« SOliVENIII UE ROVER-COLLABL)
LA .MAISON DK V1C'1(M< ULGU.
le visai^e précocement taré, les cheveux en broussaiile, le nez en l'air, mélange de bonté, d'eflFrontcrie, de ^ ice et de candeur.
On avait naguère baptisé « Songes drolatiques de Pantagruel », en les attribuant à Rabelais, des dessins bouffons qui n'étaient pas
autre chose que des ligures détachées, em-
Wy/.
tÊ'
.ii^
Hk ■.. ■ \H^-
W^BT" . ••^.i&î;
"im
Mi'
"^^^SKuJ
^ et â' m
^^fl/t
pruntces aux compositions de Jérôme Bosch et de Bruegel le vieux. Certes, on aurait aimé que Rabelais eiît jeté lui-même sur le papier quelques visions étranges, transcriptions d'images de son cerveau ou même simples scories. Mais ce que Rabelais n'a pas fait, "Victor Hugo l'a fait avec une réelle abondance et une
VOLL'PTAS.
Dessin au Liivts.
verve qui vous entraîne dans l'intimité même de ses heures d'abandon. Il l'a même fait avec tant de suite, ou, si l'on veut, avec tant de plaisir, pour le besoin de se divertir et de divertir son entourage, que ses dessins d'humour forment une série assez nombreuse pour qu'on y distingue des manières différentes comme dans ses dessins pittoresques. A vrai dire, il n'y a cette fois que deux manières : celle de la jeunesse, qui est caractérisée par un trait de plume très fin et une certaine exiguïté des personnages, sortes de croquis un peu dans le genre de ceux de Topffer ; et la seconde manière, qui est très accentuée.
.i:s iKiiîui'is.
trcs large, emportée, a\cc un i^ros trait comme tracé par un bout d'allumette ou une grosse plume d'oie : et cette dernière manière ixu-ticipe beaucoup des caractères d'écritures de Victor Hugo, (le sont en xérité des signes comme les lettres elles-mêmes, des signes qui ont sens de visages bumains plus ou moins déformé?, et qui sténographient
fc* : '" ' .•'•■
• / '-.iv^
rJ9
'' wm.
]mM
fa^^u^/.
tout im personnage qu'il faut plusieurs mots au poète luimême pour commenter.
Parmi les premiers dessins, il en est d'une moquerie très spirituelle, mais partant plutôt de la fantaisie que de l'observation vraie. Ce sont des pantins gais, que le dessinateur trace au hasard de la plume en les baptisant un peu au petit bonheur.
Il y a, par exemple, un pianiste très drôle. — Puis, un vieux bêta à haut col et à mine grave qui vous dit ceci : « Qui, monsieur, j'ai fait uu volume de poésies légères intitulé : Loisirs d'un ancien magistrat ». — Puis encore, un autre roquentin, à l'air solennel et navré, avec ce signalement : « Académie française, — candidat classique malheureux. — Ayant fait des tragédies. — Pas nommé et n'y comprenant rien. — Vieux. » • — Puis, une ligure de femme burlesque, qui se désole : « Perfide, dans quel état vous m'ave^