HARMONIA
Panneau sculpté et peint.
jeune lille couchée, malade, aux beaux yeux tristes agrandis par la lièvre. C'est Claire Pradier, fille de Mme Juliette Drouet, dessinée par Pradier lui-même, et, en voyant ce portrait si simple et d'un accent si poignant, il est impossible de ne pas se souvenir de ces vers, adorables de tristesse et de grâce :
Quel âge hier? \'ingt ans. Et quel âge aujourd'hui? L'éternité. Ce front pendant une heure a lui. Elle avait les doux chants et les grâces superbes! Elle semblait porter de radieuses gerbes ; Rien qu'à la voir passer, on lui disait : merci ! Qu'est-ce donc que la vie, hélas! pour mettre ainsi Les êtres les plus purs et les meilleurs en fuite? Et moi je l'avais vue encor toute petite. Elle médisait vous et je lui disais tu. Son accent inetî'able avait cette vertu De faire en mon esprit, douces voix éloignées. Chanter le vague chœur de mes jeunes années.
LA MAISON DK NIC'IOR lIlîGO.
Lllc s'en est allée avant d"ètre une femme, N'étant qu'un an{;e encor; le ciel a pris son âme Pour la rendre en rayons à nos regards en pleurs, Et riierbe sa beauté, pour nous la rendre en fleurs.
Les chagrins sont si étroitement mêlés aux triomphes dans la vie de^'ictor Hugo, que la\isite de cette maison, et surtout dans la partie que nous avons commencé de parcourir, est, en même temps qu'une grande leçon de beauté, une grande leçon de force contre les épreuves. On ne songe souvent en effet, tant cette gloire est intense et dominatrice, tant cette figure est puissante, qu'à une espèce de dieu magnifique et imperturbable. L'homme domine tellement la moyenne de l'humanité que Ton serait porté à croire qu'il domine aussi la douleur. Le \rai, c'est que, par cette espèce de transsubstantiation qu'il décrit si éloquemment dans les vers qui précèdent, de même que la terre prend à Claire Pradier sa beauté pour en faire des fîeurs. la mort prend à Victor Hugo les êtres qui lui sont chers, ses enfants, ses amis, pour donner à son esprit plus d'éclat encore et de force. Son cœur est comme semé de tombes sur lesquelles poussent d'extraordinaires fîeurs de poésie et de pensée. Plus tard, après avoir successivement perdu sa fille, ses deux fils, un petit-fils, sa femme, après avoir laissé en chemin plus d'un compagnon aimé de sa jeunesse, il resta à l'aïeul la consolation délicieuse de ses petits-enfants; mais la consolation n'est qu'une forme fîeurie de la douleur. Voilà pourquoi, dans la visite qu'il nous reste à faire, le deuil se rencontre si souvent à côté de la gloire, et la mélancolie à côté de l'art.
Les meubles, les panneaux chinois, les gais bariolages peints, dorés, gravés, les cadres qui ont retfété la vie intime et celui qui entoure le douloureux souvenir de la petite Claire Pradier, décoraient la villa que Mme Juliette Drouet était venue habiter à