‹ La maison de Victor HugoChapitre 8 sur 92 · LA PLACE ROYALE. ÉVOCATIONS ET SOUVENIRS. GUERNESEV · texte numérisé non relu

LA PLACE ROYALE. ÉVOCATIONS ET SOUVENIRS. GUERNESEV

l'avenue d'eYLAU. LE RETOUR APRES LA MORT DANS LA MAISON DE l83o.

LA façon dont un homme tantôt subit, tantôt choisit sa maison est toute une partie de son portrait. Ce n'en est, si l'on veut, que le fond, et le fond peut être d'une simplicité nue, mais on se sentirait défiant si ce fond était en discordance avec le personnage.

Les maisons occupées par Victor Hugo furent parfois très simples ; la plupart furent très expressives. On trouvera dans le musée les vues des plus importantes. Quelques commentaires et des citations choisies mettront le visiteur à même de mieux comprendre ces images et à en mieux retrouver la signification.

De ces maisons, les premières charment par leur fraîcheur ; celles qui viennent ensuite plaisent par leur noblesse grave et modeste, puis émeuvent par leur situation tragique, enfin

étonnent agréablement par leur expre.s^ion discrète et de bonheur

tranquille.

C'est tout d'abord cette impasse des Feuillantines qui avec .ses

profonds ombrages, ses Heurs, ses fouillis d'herbes, son monde

d'oiscau.x, eut sans aucun doute une si grande influence sur la

formation d'un génie de poète.

Puis, après les quelques mansardes où sont remportées les premières victoires sur l'obscurité et la pauvreté, c'est Gentillv, la maison des liançailles, une maison, entre toutes, heureuse ! Ce Gentilly, qui n'évoque plus en nous que des idées de banlieue assez ingrate, était, avant i83o, le lieu aimable et vert.

VICTOR HLGO EN l832.

Lithographie de Léon Xoël.

que « le témoin de la vie >> de Victor Hugo décrit ainsi : « Mme Foucher occupait un étage d'un ancien presbytère, où Victor n'y avait pas trouvé de chambre libre ; mais la maison, rebâtie et toute moderne, avait laissé debout une vieille tourelle de l'ancienne construction où il y avait une chambre, vrai nid d'oiseau et de poète. Quatre fenêtres, percées aux quatre points cardinaux, recevaient le soleil à toute heure.

" Les locataires avaient un vaste terrain bordé à droite de deux avenues de peupliers d'une hauteur et d'une épaisseur remarquables. Une partie de ce terrain, livrée à la culture, avait l'aspect

n\'\: NO'i'RK-n \Mi:-ni;s-(:ii AMPS. 21

jovciiN Je la pleine eampaL;iic ; le reste était en fleurs. Une des plaiHalioiis de peupliers était longée par la liiévre, qui séparait raneien presb\ 1ère de léylise. De l'autre, ou voyait la \allée, verte et L;aie ».

lin Linéiques lignes, Théophile (iautier, dans Vllisloivc du

LA MAISON DE GENTILLY HABITEE PAR VICTOR HLCO A LEPOQL'E DE SES FLiNÇAILLES.

Aquarelle de L. Boulanger , iSjj.

Romantisme, nous montre, comme dessalées, deux autres habitations qui précédèrent celle qui fait l'objet de ce livre. Comme on les envierait !

« Victor Hugo, que le nombre de visiteurs amenés par les représentations d'//t'/;/tT//z avait fait ren\-over de la paisible retraite qu'il occupait au fond d'un jardin plein d'arbres, rue Notre- Dame-des-Champs, était venu se loger dans une rue projetée du quartier François I", la rue Jean-Goujon, composée alors

d'une maison unique, celle du poète ; autour s'étendaient les Champs-Elysées presque déserts et dont la solitude était favorable à la promenade et à la rêverie. »

C'est là que l'héophile Gautier, pour mener avec Gérard de Nerval et Petrus Borel la bataille d'Heniani, fut présenté, dit-il, à Victor Hugo et demeura si troublé avant la présentation que, après avoir attendu longtemps assis sur les marches de l'escalier, « au moment de tirer le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, il tourna les talons et descendit les degrés quatre a quatre, poursuivi par ses acolytes qui riaient aux éclats ». Un autre passage de Gautier dans les Portraits contemvorains nous amène dans notre musée même, dans cette maison de la place Royale qui prend dès lors une importance sans pareille dans la topographie littéraire de Paris : « Je demeurais alors avec mes parents à la place Royale, n° 8, dans l'angle de la rangée d'arcades où se trouvait la mairie. Si je note ce détail, ce n'est pas pour indiquer à l'avenir une de mes demeures. Mais cette circonstance influa beaucoup sur la direction de ma vie. Victor Hugo, quelque temps après la révolution de Juillet, était venu loger à la place Royale, au n" 6, dans la maison en retour d'équerre. On pouvait se parler d'une fenêtre à l'autre.... »

N'interrompons point, quitte à revenir sur certains détails, cette sorte de silhouette de Victor Hugo par ses demeures. Après la maison de la place Royale, si aristocratique, si vraiment grave, noble, et de fière couleur, tantôt si propice aux grands recueillements du poète lorsqu'il se trouve seul en présence de l'histoire, du rêve ou de l'humanité, tantôt si somptueusement ouverte à tous les esprits frémissants et ruisselante certains soirs de lumières, de beautés et de génies, c'est la rue de la Tour-d'Auvergne, « où il s'était transporté dans une vaste, calme et solitaire maison propice à la rêverie et au

lUIK \)i: I \ lOlK-DAlN l'JUiNK.

traxail, et des fenêtres de laquelle on apercevait Paris en panorama, espèce d'océan immobile qui a sa grandeur comme l'autre. On tra\ersait une cour déserte, on montait, et au premier on trouvait le logis hospitalier ^.In poète, modeste demeure pour un si grand nom, et où les étrangers, venus de loin pour le saluer, s'étonnaient ^ de ne trouver ni portique, ni colonnes de marbre.

Dès l'antichambre, le goût particulier du poète se déclarait, car nul na plus imprimé le cachet de sa fantaisie aux lieux qu'il habitait ».

Cette notice de {"Histoire du Romantisme pourra nous fournir encore quelques traits curieux. Mais voici maintenant la plus saisissante de toutes ces demeures.

Elle est auguste, merveilleuse, dramatique, et comme prédestinée. Les événements ont fait soudain du grand artiste un grand tribun, mot qui ne saurait le rapetisser, puisque l'orateur et l'homme politique ne cesse de porter le manteau splendide du poète et que, dans sa pensée comme dans sa vie, poésie et liberté sont les deux aspects de son émotion. De cette liberté, il est le champion qui paie la défaite momentanée par une longue période d'exil.

MAISON DE LA BIE NOTRE-DAME-DES-CHAMPS HABITÉE PAR VICTOR HUGO EN 1822.

24 LA iMAISON DK \'ICTOR HUGO.

Alors c'est, pendant prés de vingt ans, LX-ttc retraite, inouïe dans toute l'histoire, en plein Océan, dans une île, d'abord à Jersey, dans Marine Terrace, puis à Gucrnesey, dans Haute- \ille House. Parmi les ^•agues, parmi le \cnt, tantôt sous les rayons du soleil, tantôt au milieu des nuées, \'ictor Hugo défie et crée. L'observatoire de verre où il poursuit ses poèmes radieux et d'où il projette ses poèmes vengeurs, comme il est loin du calme observatoire de Gentilly, dans les aimables régions de rile-de-France, et pourtant, comme il lui ressemble au fond! De l'un, le jeune homme avait peut-être, sans s'en douter, entrevu l'autre. Du second, l'homme mûr pouvait se souvenir de celuilà. L'un dominait des champs exigus, une vallée petite et riante; l'autre s'éle\ait au milieu de l'immense calme ou de l'immense asitation de la mer. Mais tous les deux étaient « des nids d'oiseau ou de poète », à cela près que le premier nid était celui d'un poète chanteur, et le second celui de l'aigle le plus fier et le plus puissant. Cette situation est unique dans l'histoire, disonsnous : que l'on ne cite point Sainte-Hélène, refuge fmal d'un aigle foudroyé et de Napoléon vaincu. Guernesey fut vraiment une ile lumineuse, et si à la victoire se mêlèrent des douleurs inlînies, ■Victor Hugo ne sortit de son ilc que comme un tragique vainqueur.

Restent l'appartement de la rue de Clichy et le petit hôtel de l'avenue d'Eylau, celui-là sans grand caractère et n'en convenant que mieux à cette période de retour d'exil et de suites de guerre, où l'on a quelque difliculté à reprendre contact a\ec Paris, et où l'on camperait encore plus volontiers qu'on ne logerait réellement; — celui-ci, au contraire, caractérisé par son air riant de gentille maison heureuse, discrète, et comme pelotonnée sur elle-même pour que la vie y soit plus tendre. Et cette maison de l'avenue d'Eylau emprunte de cette modestie même, non atïectée, mais vraiment choisie, une beauté non

tvE (d'après le poème de VICTOR HLGO : « LE SACRE DE LA FEMME »)

Peinture tie Paul Baiidry .

l.A .MAISON Di; l.'AVKNUI': D'i: VI. AU . 27

iiioiiulrc que celle des iUlll"e^^. par le coiiii'a-^te qu'elle ollrc avec celui qu'elle abrite, jXU-\ eiiu à la plus haute et à la plus indisciitcc des t;l()ires.

Au lendemain de la mort de Nictor Hu^o, il fut un instant ciuestion de racheter cet h()lel par souscription, ou de toute autre manière, [^our en faire une i"ietite maison de souvenir et

MARINE TEBRACE A JERSEY.

Première habitation u'e Victor Hugo pendant son exii.

de pèlerinage. Peut-être cette idée émana-t-elle simplement d'étrangers à la parenté et à l'intimité du poète. De toute façon, il est heureux maintenant qu'elle n'ait pas été alors réalisée, car cette maison, pour les raisons qu'on va voir, n'aurait eu ni la fière et noble allure, ni la signification, ni même la richesse de comenu peut-être, de celle de la place Royale, sur laquelle nous allons maintenant revenir plus longuement.

Le numéro 6 de la place actuellement nommée place des Vosges, construit dans les premières années du xvn' siècle, devint en ibSg la propriété de Louis de Rohan, prince de Guéménée. Les Rohan-Guéménée conservèrent cet hôtel pendant près d'un siècle et demi, jusqu'en 1784, et ils en tirent la plus somptueuse demeure, avec des décorations de glaces et de

peintures, ensemble superbe auquel avaient c(jntribuc les talents de 'l'estelin, de Le l*autre, de (^otellc, etc. De grands jardins ornés de bassins et de fontaines ont disparu comme tout le reste. Pourtant, il paraît qu'il demeure deux témoins de ces splendeurs. Dans une cour de la rue de 'rournelle, sur l'emplacement des jardins, subsiste un beau paulownia qui fut, suppose-t-on d'après son âge, planté sous le règne d'une des princesses de Rohan. Puis, dans ce qui restait, au temps de Victor Hugo, du jardin de l'hôtel, se trouvait une fontaine de terre cuite, du style de la fin de Louis XIV ou bien de la Régence, décorée de dauphins et de plantes aquatiques. Victor Hugo avait acquis cette pièce et l'avait emportée en exil. Elle est à Hauteville House, dans le jardin, et on la peut voir dans une des photographies reproduites ici, avec le poète pensivement appuyé contre elle.

Il est simplement piquant de noter que des érudits avaient considéré un des pavillons dont se composait l'hôtel de Rohan- Guéménée comme la demeure de Marion Delorme, et même sa maison mortuaire. La coïncidence eût été jolie; mais il faut renoncer à exercer son imagination là-dessus. L'amoureuse de Didier, les Rohan ayant toujours occupé la totalité de la demeure, logeait simplement dans une maison du cul-de-sac Guéménée, derrière l'hôtel même.

L'hôtel ne redevient notoire qu'au moment où Victor Hugo le choisit. Il faudrait avoir un talent d'évocation magnifique et une érudition singulièrement étendue pour faire revivre les fastes littéraires, philosophiques, poétiques, artistiques, d'un pareil lieu et d'une pareille période. Il faudrait être un peintre et un poète, et encore on demeurerait au-dessous de ce que l'imagination se plaît à concevoir. Tout ce qu'il y eut d'illustre ou d'ardent, à cette époque d'effervescence intellectuelle, qui est peut-être encore trop près de nous pour que nous nous rendions assez complète-

LE N" 0 ni: LA l'LACL DLS \(JS(iLS.

iiK-nl «.'oniptc Je son ccicil dans riiisloirc Je ht pensée française, tout ce qu'il y eut Je passionné, Je \ i\ant, Je créateur ou d'épris des créations de la beauté, entra dans cet hôtel, monta ce spacieux escalier, beaucoup avec l'émotion de l'héophile Gautier, — fut accueilli dans cet appartement dii second étage. Nous avons du moins, à défaut d'un tableau qui cjccupcrait piètrement de longues pages, un document singulièrement cloquent pour l'esprit, et qui est de la main même de \'ictor Hugo. Dans Choses vues, il écrit en efîet ceci : « J'ai reçu dans mamaison, quelquefois dans mon intimité, des chanceliers, des pairs, des ducs, Pasquier, Pontécoulant. Montalembert, Bellune, et des grands hommes, Lamennais, Lamartine, Chateaubriand; des présidents de république, Manin ; des gouvernants de révolution, Louis Blanc, Montanelli, Arago, Héliade; des généraux de peuples, Garibaldi, Kossuth, Mierolavi'ski, et des artistes, Rossini, David d'Angers, Pradier, Meyerbeer, Eugène Delacroix ; des maréchaux, Soult, Mackau, et des sergents, Boni, Heurtebise ; des évêques, le cardinal de Besançon, M. de Rohan, le cardinal de Bordeaux, M. Donnet, et des comédiens, Frederick Lemaître, Mlle Rachel, Mlle Mars, Mme Dorval, Macready; des ministres et des ambassadeurs, Mole, Guizot, Thiers, lord Palmerston,

HAITEVILLE HOUSE.

Deuxième hahitation de Victor Hugo en exil.

3o LA .MAISON 1)K \ICTOR HUGO.

lord Normanby, M. de I.ignc, et des paysans, (>laude Durand; des princes, altesses impériales et royales, altesses tout court, le duc d'Orléans, Ernest de Saxe Cobourg, la princesse de Canino, Louis, Charles, Pierre et Napoléon Bonaparte, et des cordonniers, (juay; des rois et des empereurs, Jérôme de Westphalie, Max de Bavière, Tempercur du Brésil, et des faiseurs de tOLirs en plein vent, Bourillon; j"ai cli quelquefois en même temps dans mes deux mains la main gantée et blanche qui est en haut et la grosse main noire qui est en bas, et j'ai reconnu qu'il n'y a qu'un homme. » Mais la diversité infinie dans les apparences de cet être humain unique est la seule chose qui nous préoccupe en ce moment. La revue qu'en passe d'une façon si saisissante l'hôte de tant d'illustres ou obscurément remarquables personnages est loin d'être complète. Au cours de ces pages, il s'en retrouvera plus d'un oublié en ce moment, ne fût-ce que parmi les grands comédiens ou les beaux peintres.

Toutefois, il est deux noms qui ne figurent pas sur cette liste et qui n'y pouvaient pas plus figurer que ses prop>res fils ou que ses amis les plus chers, mais que nous, nous avons le devoir de citer sans plus tarder.

11 y avait, dans le voisinage même de la place Royale, deux collégiens, deux élèves du lycée Charlemagne, qui savaient par cœur tous les vers de \'ictor Hugo, palpitaient et frissonnaient aux échos des belles batailles littéraires, brûlaient d'y prendre part, et subissaient comme tant d'autres, mais avec une fraîcheur d'audace qui les rendit privilégiés, la fascination du génie. Je crois bien que même l'un des deux avait obtenu de venir du lycée de Rouen à Paris pour simplement se rapprocher de l'auteur <ï Heniani . Ce collégien était intrépide : il se nommait Auguste Vacquerie. L'autre était timide, mais non moins voué à \'ictor Hugo : il se nommait Paul Meurice. L'intrép>ide entraîna le timide. Vacquerie écrivit au poète son admiration avec cette

PRKMIl'lRK l'N'I'RICN'llF. AN'KC PAUL MKl'RICF. 3.

ciiiolioii diiii enfant i.|ui est le plus tonchanl des liommagcs. Nictor llui^o rimita à le \enir visiter, et peu de temps après Aii.miste \'acquerie/-';-(''.V(.7//(:7/7 Paul Meurice à Victor Hugo.

\'()ilà près de soixante-ilix ans que cette scène exquise s'est passée. Le maître ache\ait de déjeuner dans sa chambre avec Mme Victor Hugo, et non dans la grande salle à manger qui

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