‹ La maison de Victor HugoChapitre 9 sur 92 · HAUTEVILLE HOUSE, LA MAISON · texte numérisé non relu

HAUTEVILLE HOUSE, LA MAISON

était au commencement de l'appartemetit. C'était donc à peu près vers l'endroit où se trouve la reconstitution de la chambre de l'avenue d'Eylau où le Maître travailla, puis rendit l'esprit. Avec sa bonne grâce et sa séduction, il accueillit et conquit les deux collégiens. Et les résultats de cette première entrevue entre deux enfants enthousiastes et un jeune et grand poète sont d'une bien grande beauté. C'est d'abord une amitié qui se traduit, trente-cinq ans après, par de tels vers :

A Mkhiuce. — A V'acquiîbie.

Hélas, comme c'est peu compris, les grandes âmes! L'ora^^e était bien noir quand nous nous rencontrâmes. Je livrais au vieux monde un assaut hasardeux ; Je luttais ; vous, tribuns de l'art, maîtres tous deux, Forts, dressant devant moi votre épée étoilée. Vous me prîtes la main dans l'ardente mêlée; Et dans ce siècle où l'âme est en proie aux moqueurs. Je fus le combattant, vous êtes les vainqueurs. Quand s'ouvrit l'âpre exil aux froides casemates, Proscrit, vous me suiviez, et haï, vous m'aimâtes.

Ah ! vous vous oubliez, vous qu'on n'oubliera pas! C'est ^rand. Vous me tirez de l'ombre pas à pas, Vous me rouvrez le port, vous me rendez les fêtes, Je sens l'apaisement des profondes tempêtes. Et je vous aime, ô vous sur qui je m'attendris, D'unir des cœurs si doux à de si tiers esprits!

Février 1870.

Un autre résultat, c'est cette maison elle-même, où, grâce à Paul Meurice, aidé par les petits-enfants du poète, Victor Hugo continue de recevoir les souverains comme les ouvriers, les grands artistes comme les enfants. Qui peut dire quels seront les effets de ces permanentes réceptions? Paul Meurice a continué cette œuvre dont Victor Hugo le remerciait en 1870. Efforts, temps, argent, œuvres d'art inappréciables, enrichissement des trésors passés par des trésors actuels, il n'a rien ménagé, et, tout en persistant à s'oublier soi-même, il a, non pas tiré Victor Hugo de l'ombre, mais il a contribué comme nul autre à entretenir à jamais sa flamme et sa lumière. C'est vraiment le génie de l'amitié qui a fait réaliser ainsi, par l'homme ayant parcouru une si longue carrière, l'hommage né d'une pensée reconnaissante de l'enfant. Il y a de belles fatalités, heureusement, dans la vie, comme il y en a d'affreuses. Celle qui a fait choisir et transformer pour un tel musée une des demeures les plus expressives du poète peut être citée entre les très belles. Tout passe ? Non, tout revit !

UN SOl'VKMK Dl-: l..\ l'I \(.i: KoYAI.K. 35

\'()ii!c/.-v<>iis rcvi\ rc un autre instant de la place Koyale ? Voici encore une peinture, cliarmante, de Tliéodorc de lianvillc. Quoique un peu sujette à caution peut-être dans certains détails, elle est riche et \raie de couleur. I*]llc complète par du mouvement de foule et par de la lumière les noms cités tout à l'heure : u Quel enchantement, ces soirées de la place Royale I Dans le salon du lond, autour d'un énorme parterre de fleur.";, étaient assises les femmes jeunes, belles, souriantes, magnitiquement parées, heureuses d'être chez le grand poète, et là, Mme \'ictor Hugo faisait les honneurs avec sa grâce souveraine.

« Puis venait le grand salon, où se pressait toute une foule d'hommes et de femmes, parmi laquelle on n'eût pas trouvé un être banal et quelconque, et dont le décor splendide était bien le cadre qu'il fallait à de pareilles fêtes. Les deux cheminées à manteau placées en face l'une de l'autre, ornées de miroirs curieux et de chandeliers d'or, les immenses rideaux de vieux damas de soie rouge, les meubles antiques étaient du plus grand caractère. .. Dans la salle à manger ornée de vieilles armes, foule plus grande encore, et l'on voyait là, jeunes, empressés, allant et venant, parfois écrivant ou dessinant sur des albums ouverts, tous les hommes de ce temps qui sont devenus célèbres.

« En été surtout, c'était ravissant ; la grande porte de l'appartement restait ouverte ; le parfum des fleurs et des feuillages entrait par les fenêtres, et la soirée avait lieu sur la place Royale en même temps que dans les salons, car les jeunes gens allaient fumer leur cigarette dans les allées, autour de la statue de Louis le Chaste, puis tout de suite remontaient, grisés de nuit et d'azur, dans l'éblouissement des flambeaux et des dames pareilles à des figures de déesses. »

Il n'est plus de pareilles fêtes dans Paris, et il semble qu'il ne puisse s'en renouveler dès longtemps, car il faut des coïncidences d'époque, d'atmosphère, de manifestations de passion et de génie

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qui ne se reproduisent jamais identiques. Du moins, la maison de la place des Vosges a eu pour destinée de ramener plus d'une fois encore la lumière dans ce quartier paisible et qui, tout en étant un de ceux qui ont le mieux conservé la physionomie noble et liùre d'antan, ne vit plus la même \\c intense et brillante évoquée si lyriqucment. Cette maison a ramené la lumière, au sens propre du mot, dans les admirables tètes du centenaire de la naissance de Victor Hugo, qui curent lieu le 2 mars igo'2. Ce soirlà, la vieille place ruissela de feux, de reflets et d'harmonies comme jamais elle n'en avait vu, même au temps de sa splendeur la plus grande. L'aimable idée du couronnement de la statue du poète par la jeune » muse de Paris » fut un prétexte à chants, à fleurs, à projections dun féerique effet, auquel \'ictor Hugo eût pris plaisir. Et comme il faut bien que chaque fête ait son détail légendaire, on parla d'ime étoile qui, au crépuscule, se leva audessus de l'hôtel, et d'un corbeau qui s'enfuit en traversant la place. Beaucoup de gens affirment avoir \u dans le ciel ces deux vivants symboles, et ceux qui les virent les premiers et les firent voir aux autres furent sans contredit des esprits ingénieux.

Mais la façon qui doit nous être la plus chère de refaire la lumière place des Vosges, et qui est plus durable, c'est, sans discours, sans musiques et sans feux électriques, d'y faire de nouveau régner l'esprit.

Par le souvenir, par les œuvres. On se rappellera, en franchissant le seuil, que c'est là que furent écrits Lucrèce Borgia, Marie Tiuior^ Angelo, Ruy Blas, les Burgrarcs^ les Chants du Crépuscule^ les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres., commencés les Misérables, la Légende et les Contemplations. La douleur de l'homme se mêla ici aux triomphes du poète, comme aux combats du penseur et aux actes de l'homme politique. Alors Victor Hugo pleura sa tille Léopoldine, noyée à Villequier avec Charles Vacquerie son mari. Il entra à l'Académie française.

XICIOR lll'CO l'AlK 1)1 l'KWCK

lut iiDiuiiic pair de iMiuiCL', jniis du Llc|nitc à la Constituante en i(S4(S. Ainsi, des lioiinciirs Victor Huj^o s'était acheminé là

Par Louis Boulanger .

jusqu'au seuil de i'hcMincur suprême de défenseur de la liberté, y étant venu naturellement, par la force même de sa nature et de son génie, l.e peuple de Paris avait si bien pressenti, semble-

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t-il, cette maL^nilique évolution que pendant les journées de .kiin, avant en\ahi la maison, il défila dans les appartements mêmes qui avaient vu ces soirées éblouissantes, ces artistes, ces femmes, ces reines, et que pas un bibelot, pas un meuble ne fut dérangé ni touché. Les plus ii;norants, aux explications dim camarade mieux informé, regardaient avec respect une antique boussole, qui devenait ici un singulier emblème d'étude et de direction vraie. l'A, comme ime politesse en valait une aiure, à peu de temps de là, sur cette place, sous les fenêtres mêmes de sa maison, \'ictt)r Hugo présidait à la plantation d'un arbre de la Liberté, el, dans un magniiique discours, abandonnant résolument tout le passé, annonçait et proclamait tout TaNenir.

l'elle est la lumière de souvenirs qui auréole le \ieil hi'ilel de Rohan-Guéménée. Mais la lumière intérieure est encore plus intense : celle de la poésie et de fart. C'est vers elle que nous allons marcher, maintenant, en analysant les œuvres de Victor Hugo et celles qu'il a inspirées.

Cependant, une dernière remarque, avant de procéder à cet examen. 11 n'est pas de plus émou\ante preuve que dans une belle conception tout se tient, et que d'une haute et belle pensée découlent logiquement toutes sortes de conséquences, imprévues en apipiarence, mais qui se donnent toutes rendez-vous au point heureux.

En 1860, rhotel de la place Royale devint une institution de jeimes gens. En 187^, la Ville de Paris l'acheta pour en faire une école municipale de garçons et de lilles. Cela parut être, lors des premiers pourparlers, un obstacle à la création de la Maison de Victor Hugo. Aujourd'hui, au contraire, c'en est une originalité et une beauté. Les enfants se sont serrés pour faire de la place au poète 1

Toute la partie antérieure a été conquise par le musée, toute la partie en arrière demeure acquise à l'école. En allant apprendre à

l.i;S XOISINS AC'llIKI.S Di: XIC'IOH IIIC.O. 3ij

lire, les petits laisseront smus la purle de la maison on l'on apprend à at.lmii'ei-. l'endant les récréations, les cris jovcnx ne troubleront pas les méditations des \isiteurs, mais les rendront plus heureuses encore. Par les lenètres qui éclairent les œuvres d'art, ils apercevront en même temps de fraîches figures, et la sérénité des retours sur les beautés du passé fera bon voisinage avec la gaieté des confiances en lavcnir. Pour sa maison posthume, Victor Hugo n'eût pu imaginer ni souhaiter des voisins qui fussent plus près de son esprit et de son cœur.

Il leur dirait, comme il le disait quelques mois avant sa mort (Actes et Paroles), en 18S4, aux enfants de l'école de Vcules, à qui il offrait, avec le concours de Paul Meurice, un banquet, ainsi qu'il faisait toujours pour les petits pauvres de Guernesey : « Mes enfants, je suis chez vous ; accueillez-moi donc comine m'accueillent chez moi mes petits-enfants Georges et ,leanne. Vous aussi, vous êtes des petits enfants et, au milieu de vous, qu'est-ce que je veux être et qu'est-ce que je suis ? Le grand-père. Vous êtes petits, vous êtes gais, vous riez, vous jouez, c'est 1 âge heureux. Eh bien, voulez-vous — je ne dis pas être toujours heureux, vous verrez plus tard que ce n'est pas facile — mais voulez-vous n'être jamais tout à fait malheureux ? Il ne faut pour ça que deux choses très simples : aimer et travailler — ,Ie désire que vous sovez seulement aussi contents d'être avec moi que je suis heureux d'être avec vous. )>

Ft ces enfants qui dévier dront des hommes auront parfois monté dans cette grande école de belles choses qui précède la leur et la complète. Ils auront admiré et commencé de comprendre, et non seulement il se sera fait plus de clarté et de bonté en euxmêmes, mais encore ils en transmettront par cela même autour d'eux, car il v a, heureusement, aussi une contagion de la beauté.

Nous allons maintenant parcourir la Maison de Victor Hugo. Puissions-nous y puiser nous-mêmes de profondes et durables

leçons. Aimer et travailler ! Il .semble que cette admirable devise se dégage de toutes les œuvres et de tous les souvenirs recueillis ici, et qu'elle soit le conseil que chacun doi\c rapporter de sa visite. La puissance du travail et la puissance de l'amour sont affirmées ici à chaque pas et complètent leur exemple Tune par l'autre....

Nous nous livrerons à cette fructueuse promenade sans préoccupation de faire un ouvrage d'histoire ni un catalogue. Nous n'avons d'autre but que de nous entretenir, plutôt, avec le visiteur de bonne volonté, et, tout en mettant en lumière es plus importants documents, de leur laisser leur merveilleuse éloquence.

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