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LE XXXI DECEMBRE MDCCCLXIII

LA TOUR BAUDET

l’autre, près de l’angle sud-est, est entièrement conservée et mérite d’être examinée1 (fig. io). Sa niche est semblable à celle des fenêtres, mais elle est plus basse; elle mesure im8o environ et s’ouvre jusqu’au sol. A peu près dans son axe se trouve une archère de 80 centimètres de haut, dont l’ouverture va en se rétrécissant vers l’extérieur. Sa direction est normale au parement du mur. A droite de cette ouverture, une autre archère beaucoup moins haute (40 cm.) est dirigée obliquement par rapport à la première. Les deux directions divergentes forment une sorte de V. En outre, dans l’ébrasement de la grande archère, à droite, une petite ouverture carrée, s’amincissant et s’arrondissant vers l’extérieur, est dirigée dans le même sens que la petite archère. L’ouverture placée dans l’axe semble seule piimitive, les deux autres ayant sans doute été percées après coup pour augmenter le champ de la défense. Leurs directions sont disposées de façon à ne pas laisser subsister de point mort, procédé qui devint fréquent au XVe siècle. Le front sud n’était pas défendu à cet étage. Dans l’angle sud-ouest, une archère, tout à fait semblable à celle de l’angle sud-est, commandait l’entrée de la porte Baudet. Elle n’était pas double, mais portait aussi dans son ébrasement une ouverture carrée; sa direction était légèrement oblique dans le sens du sud-ouest. Si nous voulons résumer le système de défense des deux étages inférieurs de la tour, nous constatons que le point le plus important, celui qui commande la porte, était défendu aux deux étages par des archères très rapprochées de l’angle extérieur. Les fronts sud et est ne sont défendus chacun qu’a un étage, l’un dans la grande Grotte, l’autre dans la petite au-dessus, chaque fois sur deux points.

Le deuxième étage où se trouve la grande salle, ne sert plus à la défense ; il ne présente pas de meurtrières, mais des fenêtres beaucoup plus grandes qu’aux

1 Les ouvertures, comme d’ailleurs les fenêtres de la face est, ont toutes des encadrements en molasse; nous ignorons pourquoi.

Fig. 10. — Meurtrières de la petite Grotte

étages inférieurs1. Des deux côtés de l’angle sud-ouest, elles sont à croisées, avec encadrements chanfreinés, s’appuyant sur une tablette moulurée. Les autres fenêtres, vers l’angle sud, n’ont que la partie supérieure de la croisée, mais conservent le meneau vertical 2 3 4 * * *. Le dernier étage de la tour Baudet est entièrement construit en brique. Bien que cette matière ne soit mentionnée dans aucun compte ni dans aucun passage des registres du Conseil, il n’est pas douteux que la tour n’ait été achevée au moment de la construction de la salle du deuxième étage.

Au-dessus et au-dessous de cet étage court une frise, dont l’assise supérieure est formée de briques posées en biais, laissant ainsi à l’extérieur une série de petits angles vides. Les assises inférieures font saillie, en silhouettant sur le mur une succession de petits zigzags (fig. i i). Cette décoration, ici parfaitement bien conservée, est très fréquente dans la Suisse romande et même à Genève8; nous reviendrons plus loin sur son origine. Entre les deux frises sont percées les fenêtres, agrandies et augmentées en nombre à l’époque moderne. Sur la face ouest, on voit encore, à gauche de la fenêtre du milieu, une petite arcade murée, fermée par un arc surbaissé (pl. II). C’est là, croyons-nous, l’unique reste des anciennes ouvertures1; celles-ci devaient occuper l’emplacement des fenêtres actuelles, car les trumeaux et les angles n’ont pas été modifiés et ne présentent aucun vestige de fenêtres. Il y eut donc probablement quatre ouvertures sur la face sud et deux ou trois sur les autres. On remarquera que les fenêtres sont éloignées des angles et qu’elles sont groupées au milieu des faces.

Une question intéressante se pose à ce sujet; y a-t-il toujours eu des fenêtres à l’étage supérieur, ou la tour fut-elle au début couronnée de nierions et de créneaux ? On sait en effet que la plupart des constructions en brique de la Suisse romande furent primitivement surmontées de créneaux et de nierions en double quart de cercle. Lorsqu’on voulut les couvrir d’un toit, on plaça d’abord dans l’angle

1 Avant 1901, la fenêtre est était bouchée ; la petite fenêtre sud avait été agrandie en 1894. Toutes les fenêtres étaient dépourvues de meneaux. Ceux-ci purent être rétablis, grâce à la présence de gonds et scellements de gonds dans les anciens montants. Les chanfreins étaient encore visibles, mais leur amortissement, au-dessus de la tablette, n’est qu’une restitution probable.

2 Sur les trois faces de la tour, à la hauteur de ces fenêtres, on voit des traces de cadrans solaires. Celui de l’est a été restauré ou placé en 1857.

3 11 y avait au XV0 siècle à Genève une tuilière, située aux Pàquis (R. C., vol. 10, f° 115, 18 janvier 1485).

4 La restauration faite en 1894 n’est pas la première qu’ait subi la tour. Les ienêtres avaient

déjà été agrandies auparavant; on s’est contenté d’en percer une de plus au milieu de la face ouest.

Avant la restauration, on voyait sur la face est la trace d’une petite fenêtre semblable à celle de la face

ouest. (Renseignements de M. G. Rériaz, architecte.)

LA TOUR BAUDET

des merlons des poutres, sur lesquelles reposèrent les sablières du toit. Plus tard, on ferma le créneau par un arc qui ne suivait pas la courbe des merlons ; en dernier lieu, l’on continua la courbe du merlon dans l’arc qui fermait le créneau1. Dans ce cas, l’arc fait saillie et est appareillé différemment du reste de la construction. De toute façon, le double merlon qui occupe les deux côtés de l’angle d’une tour n’est pas plus large que les créneaux voisins. Le peu qui subsiste du couronnement de la tour Baudet ne montre aucun reste d’un arc saillant destiné à fermer des créneaux. La position des ouvertures nous semble aussi rendre impossible l’existence primitive d’un système de défense quelconque au haut de la tour. Les merlons d’angle auraient eu une largeur beaucoup trop considérable par rapport aux ouvertures.

La date tardive2 de la construction de cet étage en brique et le fait que le toit fut prévu dès l’origine nous engagent à conclure que le couronnement de la tour Baudet a été muni dès le début de fenêtres et non pas de créneaux. Le cas est rare et mérite d’être signalé ; à l’exception de deux ou trois tourelles d escalier3 dans des maisons privées à Genève, nous n’en connaissons pas d’autre exemple en Suisse.

Le toit de la tour Baudet a certainement dù être modifié bien des fois depuis le XVL siècle. Plusieurs détails nous font supposer qu’il ne doit sa structure actuelle qu à des réparations, exécutées peut-être déjà dans la seconde moitié du XVIe siècle, peut-être plus tard. L’étage en brique4 est surmonté d’une grosse

1 C’est le cas au château de Vufflens.

Les édifices similaires de la Suisse romande et de l’Italie du nord sont tous antérieurs : Château de Vufflens, 1390-1435. Château de Lausanne, 1397-1431. Château d’Annecy, tour Saint-Pierre, 1+30. Château de Turin, 1416. Evêché de Genève, 1430-1446. Eglise Saint-Gervais à Genève, vers 1440.

3 Voir Anciennes maisons de Genève, 2° série, nos 15, 16 et 67 ; Bruchet, Château d'Annecy, fig. 9.

L intérieur de cet étage a été complètement transformé à l’époque moderne. Pendant tiès longtemps, ce ne fut qu un grenier (voir Inventaires 1666-1678 : « Grenier dessus la chambre du tome in

Fig. ii.

Couronnement de la tour Baudet

moulure en quart de rond, en molasse, sur laquelle reposent les chevrons très saillants du toit (fig. 1 1). Ce fait est sans exemple dans les autres constructions en brique. Généralement, trois assises de brique, faisant saillie les unes sur les autres, jouent le rôle de corniche, et le toit qui couronne l’édifice a une saillie minime C est bien probablement à une influence bernoise, qui s’est manifestée après la conquête du Pays de Vaud, que nous devons cette modification du couronnement et du toit de la tour.

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Grande Grotte. — Intérieurement, la tour Baudet est divisée en quatre étages de hauteur très différente. Lorsqu’on pénètre au rez-de-chaussée dans la grande Grotte, on reconnaît, cette fois sans aucune hésitation, que cette construction ne peut être antérieure au XV° siècle. La salle, dont les murs n’ont pas une épaisseur supérieure à im qo (im 5o du côté de l’intérieur), a deux travées voûtées en croisée d’ogives et séparées par un arc doubleau. Les nervures, d’un profil simple mais lourd (fig. 12), sont caractéristiques pour le XVe siècle dans nos contrées. Elles r, ,,Ff; 12‘ retombent aux quatre angles et au milieu des parois longitudinales, des voûtes de la avec l’arc doubleau, sur des consoles moulurées, fort peu élevées au-dessus du sol. Les clefs de voûte, de forme circulaire, font légèrement saillie au-dessous des nervures; l’une porte un écusson genevois de date plus récente que la salle, l’autre est dépourvue de tout ornement2.

Les niches à arc surbaissé des fenêtres et des archères sont construites en bel appareil de molasse. Les unes s’ouvrent à quelques centimètres au-dessous de l’intrados de la voûte et s’arrêtent à hauteur d’homme, les autres ont de larges embrasures à niveau du sol. Le dallage ou pavement primitif de la salle est caché par un plancher moderne.

Dans la paroi nord, du côté ouest, se trouve l’unique porte donnant accès à

Conseil »), relié à la salle du Conseil par un escalier d’angle, aujourd’hui fermé. On y déposait les papiers de la Seigneurie. Plus tard, ce local (voir pièces justif. n” X) fut divisé en plusieurs salles qui ont servi jusqu’à ce jour de bureaux. Ces salles sont couvertes de plafonds à poutrelles apparentes, aujourd’hui cachées par le plafond en plâtre. (Renseignements de M. G. Dériaz, architecte.)

' C’est le cas au château de Vufflens. Voir aussi Anciennes maisons de Genève, 2' série, n° 15, et la tour Baudet dans la gravure de Chastillon (fig. 5).

2 Des tiges de fer, placées sur deux rangs, et auxquelles sont fixées des boucles, sont suspendues à la voûte. Chaque paire de boucles supportait sans doute une traverse de bois. Au palais de l’Isle, à Annecy, des boucles semblables auraient servi à retenir des traverses supportant des rayons d’archives (Revue Savoisienne, 1904, p. 158).

LA TOUR BAUDET

la Grotte. Il ne paraît pas y en avoir jamais eu d’autres*. Celle-là a un linteau, des jambages et une embrasure entièrement en roche. Ce fait a son importance, comme nous le verrons, car toutes les autres ouvertures sont revêtues intérieurement de molasse. Cette entrée, large de deux mètres, est fermée à l’intérieur et à l’extérieur par d épais vantaux doublés de fer2. Elle s’ouvre actuellement sur un palier, élevé de trois marches au-dessus du sol de la Grotte. De là, un petit escalier monte à la salle des Archives d’Etat et quelques marches descendent au niveau de la salle Papon. L’escalier conduisant actuellement aux Archives n’a pas existé avant la fin du XVIIIe siècle, cela est certain. Il n’y eut donc, avant cette époque, qu’un moyen possible d ai river à la porte de la Grotte inférieure, c’était de traverser la salle Papon qui avait une porte sur la rue de la Treille et qui était reliée au premier étage de la Maison de ville par 1 escalier 3 situé dans l’angle sud-ouest (voir fig. 6) ; un couloir ou allée, pratiqué le long de la muraille, dans la partie sud de la même salle 4, conduisait de 1 escalier à la porte de la Grotte. Il serait très naturel que le bas de l’enceinte fût resté dégagé, pour en mieux assurer la défense. Gela expliquerait également la présence de la roche dans l’encadrement de la porte de la Grotte, et les précautions prises poui bien assurer sa fermeture. C’était une porte s’ouvrant presque directement sur l’extérieur.

Comment peut-on concilier cette manière de voir avec ce que nous savons de 1 utilisation du local occupant le bas de la tour Baudet avant la Réforme et même plus tard? Selon les uns, la grande Grotte située au pied de la tour a servi de tout temps de dépôt d archives * selon les autres, elle abrita dès i5oq.6 la chapelle de Saint-Michel, construite à cette époque dans la Maison de ville. Ni l’une ni l’autre de ces attributions ne sont exactes. La Grotte servit, dès sa construction, à la fois de défense — les archères et meurtrières en sont le témoignage — et de chambre d’artil-

1 L’escalier qui relie entre eux les étages supérieurs de la tour n’est jamais descendu jusqu’à la grande Grotte.

1 II existe aux archives un compte de serrurier, qui parait concerner cette porte : Mémoire de l ouvrage que moy Sermet ‘Bronge ay faict pour la ville par le commandement de ^Messieurs de Van iy6i et le sexième jour de novembre. Premièrement une grosse clef ^ pour le grand crote de la maison de la ville vaillant : i . fl. y y s. (C. M. et 0., vol. 8, 16 novembre 1561).

3 Cet escalier, tel que nous le connaissons grâce au plan de la collection Bastard (fig. 6), lut, il est vrai, construit seulement au XVIIe siècle, lors de la réfection des faces ouest et nord, mais il remplaça très probablement un escalier antérieur.

* Il y avait, avons-nous vu, près de la porte Baudet, un four commun, qui subsista certainement jusqu’au milieu du XVIe siècle. Il se trouvait sans doute sur l’emplacement de la salle Papon, mais n’occupait, pas nécessairement le même espace que celle-ci. Le passage dont nous avons parlé pouvait très bien exister entre le four et les murailles.

5 R. C., vol. 15, fos 110 v° et 171 (19 mars et 9 septembre).

lerie. C’est là que furent déposées les premières armes à feu que posséda la Communauté, et ce n’est qu’après la Réforme qu’on songea à y établir des archives. Aucun texte ne prouve que la chapelle ait été installée au bas de la tour. On ne se représente pas bien d’ailleurs la célébration de la messe au milieu des canons et des couleuvrines, dans un local mal éclairé, où l’on ne peut distinguer aujourd’hui aucun caractère propre à un édifice religieux. Au contraire, on voit dans un inventaire de 1507’ que les pièces d’artillerie occupent le bas de la tour, tandis que d’autres objets sont mentionnés dans la chapelle, local absolument distinct. Cette chapelle fut peut-être érigée dans une cour ou placée dans une chambre quelconque aménagée à cet usage; elle eut en tout cas une existence éphémère, puisque la messe fut abolie à Genève en 1 535.

La Grotte, au bas de la tour, servit donc de dépôt d’armes jusqu’après la Réforme. En 1 5 5y, le Conseil acheta la maison de Saint-Aspre1 2 pour en faire un arsenal. Dès lors, sans doute, la Maison de ville n’eut plus sa chambre d’artillerie. Le local affecté à ce but étant devenu libre, on y plaça les archives 3. Tant que la Grotte servit de dépôt d’artillerie, il était naturel qu’elle fût accessible seulement de l’extérieur; mais lorsqu’elle reçut les archives, elle aurait dû, semble-t-il, être mise en communication plus directe avec l’intérieur de l’édifice. Ce ne fut pourtant pas le cas. Jusqu’au moment où le cafetier Papon fut congédié (1822), on dut, pour arriver de l’intérieur de l’édifice à la Grotte, soit par l’escalier de l’angle sud-ouest aujourd’hui supprimé, soit plus tard par le petit escalier actuel, traverser un local affecté successivement à divers usages4. Cette difficulté d’accès s’explique d’ailleurs, si l’on songe combien l’on avait rarement recours aux pièces d’archives avant le XIXe siècle.

Petite Grotte. — La grande Grotte, dont nous venons d’étudier les accès, est surmontée de la petite Grotte, beaucoup plus basse et non voûtée (hauteur 2m 5o, épaisseur des murs im 10). On a prétendu qu’elles avaient dù être reliées jadis au moyen d’un escalier d’angle. Nous ne le croyons pas. Le « viret », qui conduit de la petite Grotte aux étages supérieurs de la tour, s’arrête sur l’extrados de la voûte de la

1 Pièces justif . , n° III.

2 A l’ouest de la porte Baudet (voir Galiffe, Genève, hist. et archéol., t. I, p. 135 et 136).

3 R. C., vol. 40, f° 153 v" et vol. 44, f° 64 (18 juin 1545 et 8 avril 1549). C. M. et Q., vol. 8(16 novembre 1561).

4 Sans doute, lors de l’établissement du café, l’escalier fut isolé d’une façon ou d’une autre du reste de la grande salle du sous-sol.

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