VESTIGE DE GALERIE VOUTEE FRESQUE DE LA SALLE DES PAS PERDUS
LA PREMIERE MAISON DE VILLE
inférieure et dans le haut de laquelle viennent s’assembler les poutrelles également moulurées du plafond. Celles-ci ont un profil qui s’amortit avant leur extrémité, laissant sous la poutre un champ triangulaire, enrichi d’une petite décoration sculpturale. Les motifs, des plus variés (ornements géométriques et végétaux, une fois même un petit écu aux armes genevoises), prouvent avec quel soin du détail cette belle pièce de menuiserie fut exécutée. Entre les poutrelles, des couvrejoints divisent les entretoises en un certain nombre de caissons*. Les gorges et les tores des moulures du plafond ont des profils d’une grande pureté; le petit filet rectangulaire qui termine les poutres maîtresses est très caractéristique. Ces différentes constatations confirment bien les données que nous ont fournies les documents écrits. Cette œuvre dut être exécutée dans le cours du XVe siècle, car elle présente tous les caractères de cette époque 1 2 3.
Il ne reste malheureusement rien du pavement primitif ni de la cheminée. Celle-ci existait certainement au XVe siècle, car les inventaires du mobilier de la Maison de ville mentionnent à cette époque deux landiers près du feu8.
Un petit fragment de la décoration de la salle4, qui subsiste encore, nous donne une idée de sa richesse primitive. Ce dernier vestige se trouve au-dessus de la porte par où l’on pénètre dans la salle du Conseil d’Etat. Le sujet principal représentait les armes de la vieille Communauté de Genève (pl. Ib). L’écu carré, avec une petite pointe au bas, est posé sur un quadrilobe5 *. La partie que ne recouvre pas l’écu est ornée de touffes végétales jadis dorées, posées sur un champ de tonalité foncée. Les moulures du quadrilobe sont teintées différemment, en jaune, bleu pâle, or, etc. Un champ d’un beau rouge foncé entoure cet encadrement. Aux deux
1 Le plafond était primitivement peint ; c’est d’après les traces de couleur, retrouvées en 1894, que la peinture actuelle a été exécutée.
2 La maison de Rolle, à l’angle de la place du Molard, renfermait au 3' étage un plafond absolument semblable, avec écussons dans les amortissements des sommiers. Cette maison datait du XVe siècle (B. H. G., t. I, p. 69). La salle du Conseil de l’Evêché, reconstruite en 1430 et 1446, était également couverte d’un plafond à sommiers très hauts et relativement étroits (M. D. G., t. I, p. 1). Nous citerons encore, parmi les plafonds de la même époque, celui de la Commanderie de Compesières, celui de la maison Auzias (à la salle des armures), celui de la maison de l’Evêque de Nice ( Anciennes Maisons de Genève, 2“ série, nu27) et celui du château d’Annecy, imité de celui du château de Thonon (Bruchet, Château d’Annecy , p. 50).
3 Voir aussi R. C., vol. 6, f°s 63 et 81 (16 décembre 1473 et 11 février 1474) : ordinatur quod caminalis aille ponatur in cadro prope fenestram.
■* Une description détaillée de cette fresque a paru dans le Journal de Genève du 16 août I89i. Nous la résumons ici, car elle mentionne de nombreux détails aujourd’hui disparus ou moins visibles.
5 On peut remarquer que le quatre-feuille n’est pas dans l’axe de la porte, mais passablement
à droite. La décoration pourrait donc être indépendante de la porte et antérieure à celle-ci).
angles supérieurs du quadrilobe viennent s’appuyer deux charmantes figures d’anges vêtus de longues robes. Deux personnages semblables leur faisaient sans doute pendant dans les angles inférieurs, mais ils ont totalement disparu. La décoration peinte1 se prolongeait à droite et à gauche de la porte; à gauche surtout, on a trouvé la continuation des filets et des champs rouges. Il est possible que
Fig. 5. — La Maison de ville, vue du Midi (XVIIe siècle).
toutes les parois de la salle aient été décorées de cette façon, mais nous n’en avons pas de preuves certaines.
La date et l’auteur de ces peintures ne nous sont pas connus. On peut admettre qu’elles ont été exécutées au moment de l’agrandissement de la salle en 1473-14742. Le fait que l’un des sommiers du plafond cache une partie de la fresque n’indique pas nécessairement que celle-ci soit de beaucoup antérieure au
1 Sur une sorte de soubassement en ciment, on a trouvé des applications monochromes foncées et des initiales gravées, un R (ou P) et un M. ( Journal de Genève du 16 août 1894).
2 Nous aurons l’occasion de parler de ces peintures à propos delà décoration de la salle située dans la tour. A ce propos, nous étudierons et nous comparerons les différents vestiges de peinture du XV' siècle qui ont été conservés à Genève. Cela nous permettera peut-être de fixer approximativement la date de la fresque de la salle des Pas Perdus,
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nouvel aménagement de la salle. Elle peut cependant avoir fait partie de la décoration de la salle primitive installée entre 1440 et 1400.
Si l’inventaire de 15071 s’applique bien à la salle dite aujourd’hui des Pas Perdus, celle-ci était ornée, en outre, le long des parois, de vingt et un écussons aux armes de la cité. Les vitraux placés en 1474* ont disparu. Peutêtre étaient-ils l’œuvre3 de maître Joffred Magnin ( magisler vitrorum Joffredus Magnini de Cabillione), qui fut reçu bourgeois gratis en 1473*.
Extérieurement, l’aile de la Maison de ville qui renferme la salle des Pas Perdus ne présente plus aucun
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g. 6. — Fragment du plan de la Maison de ville attribué à P. Matthey (XVIIIe siècle).
caractère ancien; la façade sur la promenade de la Treille a été remaniée à plusieurs reprises et les fenêtres agrandies ou peut-être même percées à une époque relativement moderne. L’avant-corps saillant, revêtu de roche, contre lequel s’appuie la porte de la Treille ne date que de la reconstruction de cette porte en 1 788. Auparavant, toutes les anciennes vues de Genève nous le prouvent (fi g. 5 et 17), la porte Baudet5 était
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Fig. 7. — Fragment du plan de la Maison de ville attribué à P. Matthey (XVIIIe siècle).
1 Voir pièces j ustif . , n° III, et R. C., vol. 26, fu 185 v° (9 janvier 1534).
s Voir Rigaud, Beaux-Arts à Genève , p. 52, note 1.
3 magister qui facit victra de crisiallo ( II. C., vol. 6, f'J 62, 7 décembre 1473); mandaiur intrari receptori xxij. florenos pro verreriis aide (Ibid., f° 154, 20 décembre 1474).
4 Ibid., f° 63 (16 décembre 1473). Cabillione=Le Châble (Haute-Savoie).
s L’ancienne porte Baudet n’était pas proprement la porte de la Treille d’aujourd’hui [1692] mais une autre, qui passait environ à six pas de là vers la tour où est la salle du Conseil. La rue qui allait depuis la place du Perron jusqu’à la porte était en droite ligne, mais on fut obligé de la reculer pour agrandir la Maison de ville. Flournois, Extrait des R. C., Remarques, p. 115 (Mss. hist., n° 48). Le déplacement de la porte se fit en 1557 (R. C., vol. 53, f„s 127 v°, 166 et 170 v°, 7 mai, 7 et 10 juin).
percée dans un simple mur, formant le prolongement de la façade sud de la Maison de ville. Avant la construction des façades ouest, qui sont très probablement plus avancées sur la rue qu’elles ne l’étaient au XVIe siècle, la porte Baudet était plus rapprochée de la tour et la façade sud de la Maison de ville plus étroite.
La salle des Pas Perdus existant dès le XVe siècle, il est évident que les locaux situés au-dessous datent aussi de la même époque1. Avant le XVIIIe siècle, aucun document ne nous éclaire sur leur identité; là se trouvaient sans doute, outre le four public, des caves et des magasins, soit des locaux d’une importance assez secondaire 2. On se demandera peut-être pourquoi ces salles trouvèrent si tard un emploi 3. Sans doute leur situation exposée, au pied des murailpr'vu'riUg* les de la ville, les empêcha d’être utilisées dans des buts très importants. On ne perça d’ailleurs des
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Fig. 8. — Fragment du plan de la Maison de ville attribué à Matthey (XVIIR siècle).
fenêtres dans le bas des anciens murs qu’après la construction de l’enceinte à boulevards au XVIe siècle. Jusque-là, ces locaux furent évidemment peu éclairés. C’est par la salle dite Papon, au-dessous de la grande salle des Archives, que l’on entrait, jusqu’au XVIIIe siècle, dans la Grotte au pied de la tour Baudet; nous aurons donc l’occasion d’en parler à propos de cet édifice. La situation de la Maison de ville explique aussi la position élevée de la salle du Conseil. Etant placée sur la ligne même de défense, elle devait être mise à l’abri des attaques.
1 La salle du 3e étage, occupée aujourd’hui par le Département de l’Intérieur, servit de grenier jusqu’en 1718; cette année-là, elle fut aménagée en salle de concert et servit à cet usage pendant tout le
dix-huitième siècle (R. 0. C., vol. 12, fus 164 et 206, 28 janvier et 16 novembre).
3 On fit pourtant en 1474 une cheminée in caméra subtus autant (R. C., vol. 6, f° 98 v°, 8 mars).
3 En 1706, on installa dans le local situé au-dessous de la salle des Pas Perdus une grande cuisine communiquant avec l’antichambre et la desserte de la salle des festins par deux portes aujourd’hui murées (R. C., vol. 206, fos 239, 240 et 241, 2 juin). L’une d’elles s’ouvrait dans la grande cuisine (grande salle des Archives actuelle), à l’endroit où se trouve aujourd’hui le petit escalier conduisant au sous-sol. Celui-ci remplaça probablement, à la fin du XVIII'’ siècle, un escalier situé à l’angle sud-ouest de la Maison de ville, près de la porte Baudet, et détruit sans doute lors de la reconstruction de celle-ci en 1788. Avant cette date, cet escalier, qui reliait la grande cuisine au sous-sol, établissait aussi une communication entre la salle des Pas Perdus et le vieil Arsenal au moyen de la galerie placée en encorbellement à l’intérieur de la porte Baudet. Les fig. 6, 7 et 8 reproduisent le plan primitif de cette partie de la Maison de ville,
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Une question se pose encore à propos de cette partie de la Maison de ville. Gomment se fait-il que, ni du côté nord, ni du côté ouest, il n’y ait un rez-dechaussée au niveau de la rue ? De tout temps, les maisons genevoises eurent un étage inférieur communiquant directement avec la voie publique et servant de boutique, d’atelier ou de cave. A la Maison de ville, ce n’est pas le cas ; d’un côté, la grande salle des archives est élevée de plus d’un mètre au dessus-du sol de l’entrée principale, sur la rue de l’Hôtel de ville, et de l’autre, la salle Papon est beaucoup plus basse que le sol de la rue de la Treille, vers la porte. Nous ne serions pas étonné que le niveau des rues ait été notablement modifié pendant le cours des siècles. On peut déjà remarquer une dénivellation relativement récente dans tous les abords de l’Hôtel de ville. Il est possible que ce changement de configuration ait eu un précédent. La petite place de l’Hôtel de ville aurait été un point culminant, à partir duquel les rues de la Treille, de l’Hôtel de ville, du Puits Saint-Pierre et la Grand’Rue auraient présenté des déclivités plus fortes que celles qu’elles ont aujourd’hui. Ceci est une simple hypothèse, servant à expliquer la position relativement élevée des salles établies au XVe siècle, par rapport au sol extérieur. Rien ne pourra jamais la confirmer ou la détruire, puisqu’il ne reste aucun autre témoin de cette époque dans ce quartier.
d’après un dessin original, antérieur à 1788, appartenant à M. Ch. Bastard et attribué par lui à un architecte du XVIII8 siècle, P. Matthey. Il existe une vue de la porte Baudet, avec sa galerie intérieure, sur le tableau représentant la justice, conservé au Musée archéologique. Il est reproduit dans Uoumergue, Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps, Lausanne, 1905, in 4”, t. III. p. 309.
C’est probablement à la fin du XVIIIe siècle que les Archives furent installées dans la grande cuisine; auparavant, la chambre des fiefs, chargée de ce service, occupait au même étage trois chambres donnant sur la rue de la Treille, près de la porte (fig. 7). Au sous-sol, la grande salle située au-dessous de la cuisine était, avant 1788, un bûcher ; les salles prenant jour sur la rue avait reçu en 1718 l’atelier de la Monnaie (R. C. C., vol. 12, f° 164, 28 janvier). Au commencement du XIX8 siècle, la plus grande partie du sous-sol de la Maison de ville était occupé par un café, dont le nommé Papon fut le tenancier jusqu’en 1822. A cette date, les Archives, qui n’occupaient jusqu’alors que la grande salle du premier étage et la grande Grotte au bas de la tour (reliées par le petit escalier actuel), s’annexèrent les salles restées vacantes ; les différents locaux de ce service furent ainsi plus directement reliés entr’eux.
Les voûtes d’arête en plâtre qui couvrent la grande salle des Archives et la salle Papon n’ont été construites, semble-t-il, que lors de l’aménagement de ces salles comme locaux d’archives, soit à la fin du XVIIIe siècle.